Ombre et Santal

7 minutes de lecture

Je fus de nouveau d’aplomb trois jours plus tard. La tisane de Mlle Marrowe était sacrément efficace ! Cela n’avait pas échappé à Père. Épaté, il lui accorda une parcelle de terre afin qu’elle puisse y faire pousser des plantes médicinales. Mais en plus de cela, dans un véritable coup de théâtre, il confia l’intégralité des massifs de fleurs à l’herboriste, reléguant Alfred Penbrooke, notre jardinier, au rang de simple agent d’entretien. Les directives du duc ne laissèrent indifférent le personnel, dont M Penbrooke qui fut outré par cette décision hâtive.

« J’ai préservé la vie de ces extérieurs sans jamais faillir à mon devoir, et voilà qu’une inconnue me vole cette tâche qui me tenait tant à cœur ! Je me sens humilié… »

Père eut beau assurer à l’homme que tout ceci était temporaire et que Isolde se contentait de lui apporter son aide, celui-ci n’en démordit pas. Dans les couloirs de la villa, la méfiance régnait. Le personnel était aux abois. L’herboriste était désormais crainte comme la peste. Pire encore ! Une rancœur silencieuse envers le duc s’installait. Les privilèges accordés à la jeune femme ne plaisaient pas du tout. Malgré tout, le domaine poursuivit son train de vie.





J’avais attendu ce moment avec impatience. Ma journée n’avait été motivée que par cela. Mon matériel était prêt, méticuleusement ordonné. Une nouvelle toile avait été tendue, prête à accueillir les traits de l’herboriste. J’ignorais pourquoi, mais une certaine excitation m’envahissait, tandis qu’un sentiment tout autre me nouait le ventre. Était-ce le fait de me retrouver seule en compagnie de cette femme pour qui je n’avais apparemment aucun secret ? Ou tout simplement la pression de ne pas arriver à reproduire ce visage qui n’avait rien de typique ? Les rideaux avaient été tirés, et dans les chandeliers, les flammes dansaient, grignotant avidement les bougies. En hôte digne de ce nom, j’avais disposé un tabouret devant mon chevalet, surmonté d’un petit coussin très confortable, brodé de fils d’or par un prestigieux couturier. Il ne me restait plus qu’à attendre Mlle Marrowe.



Lorsque trois coups successifs résonnèrent contre ma porte, mon coeur se transforma en véritable tambour.

— Entrez, bredouillai-je, cherchant à dissimuler l’afflux d’émotions.

Isolde franchit ma porte, comme elle l’avait fait la dernière fois, à pas de danseuse, comme une enfant mettant les pieds dans un endroit extraordinaire. Son émerveillement se renouvela, lorsque ses yeux parcoururent la chambre baignée d’une lumière chaude et tamisée.

— Bonsoir, Lady Aveline, me salua-t-elle en s’inclinant. J’ai l’impression que cette pièce a tant changé, alors qu’elle est exactement la-même que lors de ma visite.

Je lui adressai un sourire doux.

— Inutile de me saluer ainsi, mademoiselle Marrowe, préservez donc la vitalité de votre dos.

Elle passa la main dans sa nuque.

— Disons que je tiens à vous témoigner tout mon respect, Milady, s’expliqua-t-elle poliment. J’espère ne pas vous avoir fait trop attendre.

Je désignai le tabouret d’une main.

— C’est en prenant racine ici que vous allez finir par me faire attendre, la taquinai-je gentiment.

Elle s’avança doucement, presque sur la pointe des pieds, détaillant les rideaux et le mobilier. Ses yeux brillaient de fascination. Isolde prit place en face de moi, appréciant le confort du coussin sur lequel elle se dodelina, ne sachant quelle posture adopter.

— Eh bien… tout ceci est nouveau pour moi ! rit-elle. Jamais je n’aurais pensé que l’on voudrait faire mon portrait. C’est déconcertant.

Je la contemplai au-delà du châssis du cadre avec un regard rassurant.

— Il faut une première à tout, lui assurai-je. Pour commencer, détendez-vous. Vous êtes raide et vos épaules sont recroquevillées. Il faut vous redresser, vous tenir droite et relâcher vos muscles.

Suivant mes instructions, Isolde se repositionna, guettant mon approbation. Les bougies offraient de nouvelles couleur à sa peau semblant faite de cire. Ses yeux s’appropriaient la luminosité ambiante et me la renvoyait comme l’éclat de deux pierres précieuses. Saisissant mon fusain, je commençai par m’approprier les proportions de son visage, ce qui n’était pas mince affaire, dans son cas. Les traits d’Isolde particulièrement précis, et d’une finesse rare. Alternant entre ma toile et son minois, mes yeux effectuaient des allers-retours incessants, tandis que ma main, leste, souple, bien que nettement plus rigide que d’habitude, commençait son œuvre.

— J’ai rencontré bien des peintres, Milady, me lança Isolde en faisant beaucoup d’efforts pour ne pas bouger, et je peux assurer que votre coup de pinceau se démarque.

Je la remerciai pour son compliment et cherchai la courbe de son cou.

— C’est ma mère, Lady Marian, qu’il faut féliciter, dans ce cas, souris-je. Avez-vous remarqué les portraits dans les couloirs ?

— Bien entendu, Lady Aveline. Ils sont si réussis qu’ils subliment les murs de votre demeure.

— Ils sont d’elles, répliquai-je avec fierté, mais aussi une pointe de mélancolie. Elle était bien meilleure que moi, mais au moins, elle m’accordait de son temps pour m’inculquer les rudiments de l’art, et s’intéressait à ce que je peignais. Ce qui n’est pas le cas de mon père…

Isolde exprima sa compassion à travers son regard.

— Vos relations avec votre père sont… dissonantes ? osa-t-elle me demander, craignant sa propre question.

En temps normal, j’aurais contourné la question, avec toute la politesse qu’il en résultait. Mais ma parole nouée semblait se libérer en présence de l’herboriste. J’eus un instant d’hésitation, puis me lançai.

— Nous n’avons jamais été très proches. Mon père a été élevé avec une rigueur stricte, presque militaire. De ce que je sais, mon grand-père, Cédric de Rosemere, était un homme dur et méprisant. Il avait été couvé jusqu’à sa succession, et il n’avait éprouvé que très tardivement un réel intérêt pour la politique. Je pense même qu’il n’y a jamais rien compris. Il faut dire qu’il était jeune, lorsqu’il a hérité de son titre. Tout ce qu’il aimait, c’était la luxure, l’image qu’il renvoyait, et l’étalage des richesses familiales. Autrement dit, c’était un jeune homme capricieux que l’on avait bien trop longtemps biberonné. Tout ce qu’impliquait son rôle lui échappait complètement, au point où les moqueries fusaient à son égard, même en son cercle d’intimes. On l’avait surnommé ‘’le bouquetin boiteux’’. Mon père avait honte de lui, au point où il se sentait lui-même humilié en sa présence. On le pressentait comme un futur héritier bâtard. Il éprouve toujours du mépris à l’égard de son père, alors qu’il lui ressemble plus qu’il ne veut bien l’admettre. Et ce mépris, il le décharge sur moi. On peut tout de même noter qu’il m’apprend les tenants et aboutissants du monde de la politique ! Depuis mes printemps de jeune femme, il m’abreuve de notions d’économie, de diplomatie et de commerce. Il me fait décortiquer décrets et traités, et me détaille toujours chacune de ses actions, ainsi que leur importance. Il ne me voit pas comme sa fille, mais comme celle qui occupera un jour sa place. À son grand malheur.

Isolde m’avait laissé parler sans m’interrompre, ne me quittant pas des yeux, parcourant mes traits comme si elle pouvait discerner tous mes ressentiments à travers le voile de mon visage.

— Je suis navrée, Lady Aveline. J’imagine que cette future réception doit davantage peser sur votre entente mutuelle.

— Heureusement pour moi, il est bien trop occupé pour m’assaillir de propos cinglants. Cela m’octroie une trêve. Mais l’arrivée de ces gens… ces nobles de contrées voisines, me rappellent que je vais devoir porter mon plus beau masque de jeune fille disciplinée. Et ça, cela me ronge les entrailles. Mes aïeules en seraient courroucées…

Isolde esquissa un sourire admiratif.

— Vous n’avez pas à blêmir devant ces gens, Milady. Vous êtes une De Rosemere. Votre devise n’indique-t-elle pas que vous êtes fière comme les roses ?

Mon fusain dessinait progressivement la chute de ses épaules, mes gestes beaucoup plus appliqués. J’offris un agréable sourire à l’herboriste, mais celui-ci s’effaça lorsque l’on frappa à la porte. Suite à mon autorisation, nous vîmes mon père entrer, le visage froid, les yeux brillants d’une lueur étrange. Il m’accorda un bref regard sans importance, puis se déporta rapidement sur Isolde.

— Navré d’interrompre vos loisirs de femmes, mais puis-je m’entretenir avec vous, mademoiselle Marrowe.

La voix de Père était emprunte d’une clarté étrange, pesante. Ce n’était pas une demande, mais un ordre. Il attendait de l’herboriste une disponibilité totale, mais à quel dessein ? Un frisson parcourut mon échine. Je l’avais vu arborer différents visages au cours de ma vie, mais celui-ci était mauvais, inquisiteur. Isolde, en revanche, parut nullement affectée par cette attitude tout à fait déroutante. Elle se leva, courba souplement l’échine et adressa un sourire au Duc.

— Bien sûr, Lord Alistair, je vous suis.

Elle s’avança vers le seuil, m’offrit un regard d’une douceur troublante, puis s’inclina avec son habituelle élégance.

— Ce fut une agréable soirée, Lady Aveline. J’espère que nous pourrons remettre cela rapidement. Passez une douce nuit.

Et sur ce, ils quittèrent la pièce, me laissant dans mon silence, abasourdie. Les événements prenaient une drôle de tournure. La soudaineté de la réception, la présence de Mlle Marrowe, le comportement de Père. Tout cela cachait quelque chose...

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Clarence Alston ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0