Mythe de Tahar Gin

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  • Mythe de Tahar Gin

Il y a 15 vertiges,

Tahar Gin est l’homme le plus puissant du Suprémat. Le Huitième Avalion a déjà dépassé son père et son grand-père; Avec lui, l’héritage de Gabriel semble n’avoir jamais été entre de meilleures mains. C’est un homme calme et sûr de lui; Un dirigeant bien intentionné, mais qui ne manque pas de force. Il a réussi à tenir les Sahis à l’écart du pouvoir, à redresser le pays: Le plus grand de ses exploits, c’est d’avoir retrouvé Solaris, l’épée sacrée du Premier Avalion. Son fils aîné, Antar, est un génie qui surpasse toutes les attentes de son père; Sa fille, Leïa, est déjà une apôtre renommée, et a même très récemment accompli l’exploit de tuer l’un des 6 infernés, chose qu’on pensait impossible pour une personne n’étant pas elle même Infernée.

Ce père, cet homme d’état, ce maestro plein de réussite semble pourtant très seul, ce soir-là. Il est adossé au balcon du Kymérion. Son regard s’est perdu sur la ville, et une curieuse émotion semble l’animer. La mort d’un des Infernés revêt une signification très importante. Au cours de sa vie, il a dû affronter de nombreuses choses: des echecs, des complots, des tentatives d’assassinat ou pire, de destitution. Mais aucun de ces adversaires semble n’être aussi insurmontable que celui contre lequel il lutte sous la lueur du soir: Le succès.

Il a si bien réussi, il a si bien démontré sa supériorité sur ses adversaires qu’il a vu naître en lui un doute étrange. C’est qu’il a été confronté à tellement d’hommes médiocres, desquels on lui avait pourtant chanté tant de louanges… Tant de mirages de grandeur cloîtrée dans la petitesse de leurs maigres ambitions, tant de faux engagements prononcés à la hâte et d’affections surjouées ont croisé sa route qu’il en est venu à douter de sa propre valeur.

Est-il vraiment Tahar le Fort, guide suprême de l’Orchestre et des cinq royaumes, ou bien est-il quelqu’un d’autre? Un être plus misérable, plus lamentable, qui n’a fait que saisir les opportunités qui se sont naturellement proposées devant lui… Pendant les longs vertiges de son règne, combien de fois a-t-il effectivement pensé à la Chimère? Même lorsqu’il dirige les prières des auditeurs, il feint au fond son air dévot. Son esprit, lui, est toujours concentré sur quelque plan qu’il lui faut déjouer, quelque taxe qui doit être levée, ou quelque navire sacré qu’il est impératif de faire construire.

Que pense-t-il vraiment de la Chimère? Du message de Gabriel? Comment savoir si le prophète lui-même n’était pas un imposteur? Lorsque Gabriel est descendu des Monts Brisés, il a prétendu être venu sauver les laïcs des pouvoirs des désignés… Mais maintenant, il semble que ce sont les pouvoirs des maestros, que les laïcs doivent craindre.

Maintenant, il semble que les maestros sont tout aussi méprisables que les désignés. Seule l’élite des cinq familles peut espérer recevoir l’Onction; et cette élite le dégoûte, tant par son égoïsme que par sa vanité. Tahar ne se rend pas compte que c’est précisément ce dégoût, qui fait de lui un homme différent des autres; à cet instant, le dégoût l’a englouti lui même, et il ne croit plus à sa propre valeur, ni à celle du prophète; Il ne croit pas plus en la Chimère ou dans l’Ordre des choses.

Et pourtant, ce sentiment de vide si profond, si absolu et si radical ne dure qu’un instant. Non. Les désignés sont des monstres sanguinaires, des faux dieux. Leur éradication est la seule chose qui a permis l’avènement de ce royaume. Son regard semble soudain revenir à lui, et, s’il ne bouge pas les pupilles, celles-ci se concentrent soudain sur ce qu’il est en train de regarder. Cette ville, cette cité. Ces bâtiments bleus et blancs, ces allées magnifiques; La propreté et la sûreté qui règne dans les quartiers qu’il a le luxe d’avoir devant son balcon illumine peu à peu son regard. Oui.

La médiocrité est acceptable, à un certain degré. La Chimère, en désignant les pires des hommes, ne fait qu’indiquer la marche à suivre pour améliorer la société. La médiocrité s’effacera, l’honneur et le goût du bon naîtront dans le cœur des hommes, il en est sûr, il en est certain, le pauvre. La beauté du geste de la Chimère l’émeut un instant; Kym est comme un vent qui gonfle les voiles du navire qu’est le peuple, et un jour, les vents le ramèneront aux rivages du jardin originel; C’est la promesse de Gabriel, l’oxygène de sa foi.

Et, alors que ce songe illuminé lui sublime la ville, et que l’idée d’un progrès motivé par Dieu lui-même rend toute son âme extatique, il commet l’erreur de prononcer un Voeu. Celui de faire de ses paroles une réalité, de tenir ses promesses; celui de ne dire que la Vérité.

Un curieux bruit se fait alors entendre dans son dos. C’est un son délicat, le tapotement d’un coussinet sur le sol, étouffé mais perceptible dans le silence de la nuit. L’Avalion se retourne, et derrière son dos, c’est elle, c’est Lui. Dieu, la Chimère.

Son regard est épouvanté, mais la Chimère l’ignore. Elle s’approche du Suprémain, et le pique à la gorge.

Aussitôt, la nature de mortel du maestro s’évanouit. Il ne ressent plus la faim, ni la soif: Un hurlement résonne dans tout le Kymérion.

Gam Gin, le cousin et garde personnel de Tahar, se précipite sur le balcon, alerté par ce cri; il trouve le Huitième Avalion à genoux sur le sol. La Chimère a déjà disparu, mais le garde comprend instantanément ce qui vient de se passer: La Musique toute entière est parcourue de notes corrompues, et l’Avalion a la main posée sur le cou. Ils ne se disent rien, mais leurs regards parlent pour eux. Gam fait un geste comme pour s’approcher, mais l’Avalion murmure:

  • Arrête toi…

Un éclair rouge parcourt alors la pièce, et, malgré tous ses efforts, le garde ne peut plus avancer. Il s’est figé dans une position surnaturelle, et Tahar recule son dos en arrière.

“Non…” murmure-t-il. Un autre éclair rouge parcourt la pièce, et Gam Gin se remet à bouger, stupéfait.

D’autres personnes entrent dans la pièce. Parmi elles, Antar, son fils, et sa fille, Leïa. Parmi elles, At Sahis, le seul rival du pouvoir impérial: Tous comprennent, et tous désespèrent, à l’exception de dernier. At Sahis observe le Suprémain de toute la hauteur de sa victoire, et émet un sourire furtif, avant de prononcer d’un ton grave:

Kymeria aq safar… Le Huitième a été désigné. Saisissez vous de lui!”

Ce soir-là, Tahar Gin parvint à échapper aux maestros. La Chimère venait d’exaucer son souhait: Tout ce qu’il disait deviendrait désormais réel, qu’il le souhaite ou non; Son squelette était devenu de jyste, et son corps émanait une corruption qui effritait la pierre, rouillait le fer et ternissait les eaux. Cela le plongea dans un désespoir profond, et il se cacha loin des hommes, là où il ne prendrait pas le risque de dire quelque chose qui altèrerait le monde dans ses fondements même. Ses enfants, Antar, Leïa et Etius Gin, devaient terminer l’histoire des Avalions dans une apothéose sanglante qui effacerait leur héritage.

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