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Absel n’avait rien à faire ici. Non seulement son expression effrayée trahissait son malaise, mais tout en lui hurlait sa singularité. Ses beaux cheveux blonds, soigneusement peignés. Son visage fin, qui ne connaîtrait sûrement jamais les dures marques de la vie. Ses yeux foncés, entourés de cils gracieux, ignoraient tout de ces quartiers mal famés. Et ses vêtements.

Eliah ne possédait que deux tenues. Une pour le chantier et une de ville. Le « gosse de riche », Oris l’appelait ainsi, portait des vêtements différents à chacune de ses visites. Il ne se fondait pas dans la masse. Cela faisait sourire l’Îlien.

Sans même le demander, il apprit bientôt des détails de la vie d’Asbel. Celui-ci cherchait toujours à se justifier d’acheter de la drogue. Il répétait que la came était destinée à son frère, souffrant depuis un accident grave. Leur père ignorait et n’approuverait jamais de tels agissements. Il se livrait avec une facilité déconcertante. Eliah, à peine plus âgé, devait lui inspirer confiance.

Le blondinet ne s’adressait plus qu’au Novichki. Il s’attardait même parfois un peu trop longtemps. Louche. Un soir, dans le bus les ramenant du chantier, Oris le rassura :

« C’est un habitué, ça va bientôt faire un an que je lui vends. On peut lui faire confiance.

- Je le trouve bizarre, quand même », répéta Eliah.

Le contremaître ricana et se frotta les mains, avant de se pencher vers son compagnon.

« T’es aveugle ou quoi ? Il te fait les yeux doux, c’est pour ça qu’il reste à chaque fois. »

Il ne l’avait pas vu venir et resta bouche bée. Avec la fatigue et tous les problèmes qui surchargeaient son esprit, il n’avait pas songé à ça une seule seconde. Ses joues se tintèrent légèrement et il détourna le regard.

« Il achète moins pour venir plus souvent. Tu devrais en profiter, conseilla son interlocuteur. C’est mal vu les tantouzes chez les richards. Il ira pas draguer dans son milieu. Donc, les gosses de riche comme lui sont prêts à payer cher pour que ça reste secret. Tout bénef. »

Tirade accompagnée d’une bourrade complice, plutôt embarrassante. Encore cette histoire de prostitution. Ce n’était pas la première fois qu’Oris proposait cette alternative et que le jeune homme refusait. Avant même d’entendre son refus, il marmonna :

« Et ça te permettrait de te faire plus de thunes… Même de passer du bon temps.

- J’ai besoin de combien pour les papiers d’identité ? »

Seule une grimace lui répondit. D’après l’ouvrier, il fallait environ quinze mille crédits pour obtenir une fausse identité. Le travail quotidien au chantier lui en rapportait deux cents par jour, dont les trois quarts passaient dans le loyer et la bouffe. Vingt-cinq autres crédits allaient dans les poches d’Oris. La revente de drogue lui permettait d’obtenir un peu plus d’argent, même s’il savait que son associé l’arnaquait aussi là-dessus. A ce rythme-là, il lui faudrait sept mois pour atteindre la somme.

Peut-être devrait-il essayer d’extorquer ce bourgeois. Sans parler de se prostituer, tenter de l’amadouer… Eliah se mordilla la lèvre, songeur. Peut-être était-ce sa porte de sortie.

Lorsqu’Asbel revint, trois jours plus tard, l’Îlien l’accueillit avec son plus beau sourire. A présent que le contremaître lui avait fait remarquer, il relevait les gestes hésitants du citoyen de Rianon, ses yeux fuyants, ses balbutiements maladroits. Ce comportement le fit sourire, même il se sentait tout aussi gêné. Il réfléchit à mille façons d’obtenir ce qu’il voulait, sans faire fuir son client.

Ce soir-là, une fois l’échange effectué, ils restèrent les bras ballants. Eliah frissonna. Ils s’étaient réfugiés sous l’auvent de l’immeuble pour se protéger de la pluie. Quelques gouttes fines tombaient sur la capitale.

« Tu habites par ici ? » questionna-t-il innocemment.

Il ne connaissait aucun quartier à part le sien, et ceux traversés par le bus pour aller au chantier. Et vu l’allure du gosse de riche, il devait vivre dans les hautes sphères, à l’autre bout de la ville. Malgré la réponse évidente qui l’attendait, il n’avait pas trouvé d’autres sujets de conversation.

« Non, j’habite au nord de La Bulle, dans le quartier des nénuphars. »

Le clandestin hocha la tête, comme s’il connaissait parfaitement.

« Ah ouais, c’est sympa comme endroit, commenta-t-il.

- Et toi ?

- Juste ici. »

Il désigna l’immeuble dans leur dos. Immense tour de trente étages où s’entassaient des centaines d’âmes en peine, des ouvriers pour la plupart.

« Ça fait un mois que je suis arrivé, j’ai pas encore eu le temps de beaucoup visiter la ville », confia-t-il.

Il essaya de garder un ton neutre, mais Asbel perçut son trouble. Il se pencha en avant, probablement pour lui adresser un geste amical. Se retint.

« T-t-tu veux qu’on aille faire un tour ? J-je s-sais bien qu’il est t-t-tard mais… »

Les joues cramoisies, il baissa la tête. L’occasion rêvée pour Eliah. Il capta l’attention d’Oris, posté une centaine de mètres plus loin, sous l’auvent d’un autre bâtiment. L’homme parut contrarié de trottiner sous l’averse pour les rejoindre.

« Un problème, le Novich’ ? »

Ce dernier détestait que son compagnon continue à l’appeler ainsi, mais retint un commentaire acerbe. Cependant, il ne prêta pas attention à Asbel et son léger froncement de sourcil à l’entente de ce surnom.

Eliah se força à sourire et plaça une main sur l’épaule du gosse de riche, qui sursauta.

« On va se promener, je n’en ai pas pour longtemps. »

L’ouvrier eut une seconde d’hésitation, puis ses yeux se mirent à briller d’une lueur sournoise, détestable.

« Bien-sûr, amusez-vous bien », susurra-t-il mielleusement.

Il récupéra l’argent et la drogue restante, et les deux jeunes hommes s’éloignèrent. Ils empruntèrent le tramway, une invention qui fascinait l’Îlien. Cette étrange chenille rampait à travers les édifices, soutenue par des piliers en métal. Ils laissèrent bientôt derrière eux les barres d’immeubles grises et tristes pour pénétrer dans un centre-ville lumineux. Un nouveau monde s’offrit à eux.

Alors que la zone résidentielle n’était qu’un trou noir, où l’on préférait ne pas trop s’attarder la nuit, ici des lumières surgissaient à tous les coins de rue. Ses yeux furent soudain aveuglés par tant de luminosité. Eliah voyait même mieux qu’en journée. Des néons multicolores éclairaient les trottoirs, se reflétaient dans les flaques d’eau et créaient des kaléidoscopes multicolores.

Ce surplus d’information lui agressa la rétine, le dégouta un fois de plus de l’éternel gaspillage des citoyens de Rianon. Craignaient-ils les ténèbres ? A bien y réfléchir, il trouvait un côté réconfortant à toutes ces couleurs. Des magasins ouvraient leurs portes, projetaient des formes holographiques pour attirer les clients. De délicieuses odeurs, venant de partout à la fois, lui donnèrent l’eau à la bouche.

Asbel le guida, monopolisant la parole sans que cela ne le dérange. Le décor l’absorbait. Il lui montra des boutiques, des bars et restaurants où il se rendait souvent. L’écart entre leur vie se creusa davantage. Eliah possédait tout juste l’argent pour se payer la bouillie infecte consommée par la plupart des ouvriers, qui coutait pourtant les yeux de la tête au supermarché.

« Je connais un endroit sympa », annonça son nouveau guide.

Le Novichki ne perdait pas de vue son objectif, mais il se délectait de chaque seconde passée loin d’Oris. Il redoutait que l’homme le suive, et avait vérifié plusieurs fois par-dessus son épaule pour confirmer l’absence du contremaître. A présent, il pouvait profiter de sa soirée.

Soudain, une enseigne lumineuse capta son attention. Elle représentait un phare entouré de vagues. Attiré comme un aimant, il se dirigea vers l’entrée, sans même savoir dans quoi il s’aventurait. Quel était cet endroit ? Un hublot opaque ornait la porte, ne permettant pas de discerner l’intérieur. Seuls des bruits sourds lui parvinrent.

« Ah je ne pensais pas Au Phare, mais on peut aller là si tu veux. »

Sans attendre de réponse, Asbel l’entraîna à l’intérieur.

Ils se trouvèrent plongés dans la pénombre. Eliah faillit manquer les quelques marches qui conduisaient à la salle principale. Au fond, des musiciens jouaient un air lent et grave. Un frisson lui parcourut l’échine. Sur le côté s’étendait un comptoir rouge sombre derrière lequel un homme préparait des boissons. Sa poitrine se serra en voyant une gigantesque fresque, à peine discernable à cause de la faible luminosité. Elle représentait un phare, en bordure de mer. Les vagues déchaînées se fracassaient contre la bâtisse. Il s’agissait de sa tour, sur l’Île. L’écume dissimulait les pierres recouvertes de mousse et de mollusques. La mélodie laissa place au ressac déchaîné. Le sable battait douloureusement ses jambes tandis que le vent s’engouffrait dans ses vêtements trop légers. Il s’approcha, le cœur battant la chamade, et remarqua des détails différents. L’auberge retrouva son décor chaleureux, dans les tons pourpres. Un mélange de déception et de soulagement l’envahit.

Il aurait pu rester des heures à contempler cette estampe. Depuis son arrivée à Rianon, le souvenir de l’Île n’avait jamais été aussi éprouvant. La chair de poule lui recouvrit ses bras. Il se détourna de la toile, peiné et troublé par cette scène si réaliste.

Asbel attendait déjà à côté d’une table. Eliah commença à le rejoindre, mais se stoppa. Il n’entendait pas le son de ses pas. Du sable entouraient ses pieds. Il n’y avait pas prêté attention plus tôt. Avec difficulté, il retint ses larmes. Cet endroit le torturait. Il s’accroupit et prit une poignée de grains, à la texture étrange. Il devait sûrement être le seul dans cette taverne à pouvoir reconnaître du vrai sable. Tout était faux ici.

« Tu vas bien ? »

Le blondinet s’était approché, inquiet. L’étranger se redressa subitement, comme pris en flagrant délit. Délit de quoi ? Vague à l’âme, nostalgie ? Il se contenta d’acquiescer et rejoignit la table, la gorge serrée.

Ils s’installèrent face à face. Des panneaux en bois séparaient les clients et offraient une intimité bienvenue.

« Allez, je t’offre un verre si tu me racontes d’où vient ta fascination pour le sable », plaisanta le citoyen de Rianon.

Seul un sourire triste lui répondit. Il ne s’en aperçut pas et héla le tenancier.

« Tu veux boire quoi ? »

Eliah haussa les épaules. Mal à l’aise, encombré par la tristesse, il voulait se recroqueviller dans un coin et tout oublier. Ou boire jusqu’à arriver au même résultat.

« Comme toi », répondit-il au tac au tac.

Ils restèrent silencieux jusqu’à ce que le serveur revienne avec leur commande.

« Oris, c’est ton père ? »

Il faillit s’étouffer en gouttant sa boisson. Quelle étrange question. Eliah et Oris ne se ressemblaient en rien. Malgré ses cinquante ans passés, le contremaître restait trapu et solide, son travail ayant favorisé cette composition robuste. Toutefois, son hygiène et rythme de vie impactaient sa santé ; des cernes profonds formaient à présent des poches sous ses yeux injectés de sang, l’arthrose lui causait des douleurs de plus en plus vives. Son crâne s’éclaircissait au niveau des tempes. Leur seul point en commun : des prunelles sombres, comme tous ceux originaires de cette planète.

« Non, heureusement. Il m’aide, c’est tout.

- Ah oui, tu es arrivé il n’y a pas longtemps, se rappela Asbel. Tu viens d’où ? »

Son interlocuteur contempla son verre, rempli d’un liquide orange sucré. Impossible d’avouer la vérité, d’évoquer l’Île. Le traiterait-il de monstre, de traitre ? Mais n’en était-il pas un, lui qui ne s’était jamais senti citoyen de Rianon ? Il haïssait cet endroit. Peut-être même qu’Asbel dénoncerait à la police, en apprenant ses origines. Oris avait instillé la peur et la méfiance en lui, et il détestait cela.

Son regard se porta sur la toile au fond du bar, représentant le phare au bord d’une mer déchaînée. Après un second examen, la tour se révéla bien différente de la sienne.

Il avait changé, lui aussi, depuis son départ de l’Île. L’épiderme grisâtre, caractéristique des habitants de La Bulle, remplaçait son teint hâlé, en dépit de son travail à l’extérieur, sous le soleil de plomb. A son arrivée, il avait décidé de se raser le crâne. Plus rien ne l’obligeait à garder ses longues mèches de cheveux pour dissimuler ses yeux. Noirs, deux puits sans fond, profondément enfoncés dans leur orbite et rehaussés par des sourcils épais. Il avait redécouvert son visage, si souvent caché derrière sa crinière brune. Il s’était senti vulnérable au début. Nu.

« J’ai été chassé de chez moi. Je n’ai pas vraiment envie d’en parler », souffla-t-il.

Nouvelle gorgée, sucrée et chargée d’alcool. Le liquide brûlant se répandit dans sa gorge serrée.

« Je suis désolé, s’excusa le bourgeois.

- Non, c’est moi. Je veux pas gâcher l’ambiance. Je suis fatigué.

- Je te comprends tu sais. »

Le blondinet désigna la fresque d’un geste du menton. L’Îlien se figea, soudain inquiet.

« C’est le rêve de chaque citoyen d’aller se reposer au Sanctuaire.

- Le Sanctuaire ? hoqueta-t-il.

- Oui, l’Île. »

Il commença à parler du statut spécial de la planète bleue, aussi surnommée « le Sanctuaire de Rianon ». Ce nom fit tiquer Eliah, qui avait vu les dérives occasionnées par l’armée sur l’Île. Le gouvernement de Rianon prenait-il vraiment soin de son soi-disant sanctuaire ? Il avait massacré des milliers d’insulaires, brûlé des villages entiers. Certains racontaient même que les magiciens avaient disparu, décimés par l’armée. La colonisation avait échoué, et la cohabitation entre Novichkis et Îliens n’avaient tenu qu’à un fil. Depuis des décennies seuls les vaisseaux marchands ou militaires pouvaient s’y rendre.

Evidemment, pour les habitants d’ici, la planète colonisée représentait un paradis inaccessible, idéalisé par des politiques et une terre austère. Sans compter les ressources en eau, infinies.

Ils commandèrent un nouveau verre tandis qu’Asbel poursuivait son monologue sur la situation géopolitique.

« Nous sommes nombreux à être attristés que l’Île ait été abandonnée par Rianon, reprit-il. Les avis sont mitigés depuis quelques mois. »

Oris lui avait parlé de la guerre civile, mais il ne comprenait pas vraiment les raisons du conflit. Certains habitants racontaient que le continent, autrefois unifié, se querellait pour des broutilles. Il ne connaissait pas les arguments des deux partis, seulement que Rianon n’hésitait pas à envoyer n’importe qui sur le front. Une partie de leur armée présente sur l’Île avait dû être rapatriée en urgence, ce qui avait permis le soulèvement des insulaires.

« Je vais arrêter de t’embêter avec toutes ces histoires.

- Tu es bien renseigné », remarqua-t-il.

Le ton du bourgeois se fit soudain plus dur :

« Mon père travaille au Ministère de la Guerre. »

Des tensions semblaient peser entre eux. L’étranger ne posa pas davantage de questions.

Ils continuèrent de discuter et boire, tout en grignotant des gâteaux salés et croustillants, qui plurent beaucoup au Novichki. Il parla peu, la monotonie de ses journées n’impressionnait personne. Il se contenta d’écouter son interlocuteur pendant une bonne partie de la soirée. Le petit orchestre au fond du bar jouait une mélodie lancinante et douce, complétée d’une voix grave et chaude, qui lui réchauffait le corps. A moins que ce fût l’alcool.

Une telle sérénité ne l’avait pas envahi depuis des semaines. Il ne regrettait pas d’avoir suivi Asbel. Sa compagnie lui plaisait de plus en plus.

Lorsque le bar commença à se vider, l’angoisse creusa à nouveau un vide dans son estomac. Retour à la vie normale. Cette soirée avait été comme hors du temps. Aucune envie de reprendre le chantier, le lendemain, d’être surveillé par le contremaître.

Le blond paya leur consommation et ils se retrouvèrent sur le trottoir, à frissonner.

« Ça m’embête de te laisser rentrer tout seul dans ce quartier malfamé. J’ai entendu des histoires… »

Jusqu’à présent, l’Îlien n’y avait même pas songé. Les propos d’Oris lui revinrent, puis l’enlèvement auquel ils avaient assisté. Pourquoi l’ouvrier l’avait-il laissé partir alors qu’il connaissait le danger ? La réponse parut si évidente.

« On… on pourrait peut-être… »

Eliah sentit des doigts moites se glisser dans sa paume. Il faillit retirer sa main avant de se souvenir de son plan.

« … passer la nuit ensemble ? », compléta-t-il.

Il y croyait à peine. Asbel leva vers lui des yeux brillants d’un mélange de crainte et d’envie. Le gosse de riche lui facilitait la vie. Ils prirent un taxi pour se rendre à l’hôtel.

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