Prologue
Nu je suis sorti du ventre de ma mère, et nu j’y retournerai. Livre de Job, Ancien Testament
Il y avait dans la ville un homme, et cet homme n’avait rien. On disait qu’il habitait près du périphérique, dans un de ces immeubles où l’ascenseur s’arrête à mi-étage et où les boîtes aux lettres portent encore les noms des morts. On disait qu’il marchait beaucoup, qu’il parlait peu, et que son silence avait fini par lui tenir lieu d’adresse.
Le monde compte ses fils, ses troupeaux, ses dividendes ; il ne le comptait pas. Il avait un âge compris entre trente et cinquante ans, l’âge actif, celui où la sagesse nous permet d’abandonner progressivement nos rêves. Aucun diplôme, aucun bureau, aucune femme dans l’entrée le soir, aucun dieu pour l’écouter quand il rentrait. On ne lui avait même pas accordé la dignité de perdre quelque chose, puisqu’il n’avait jamais rien eu.
Deux voix, là-haut, se penchèrent sur son cas et ne s’attardèrent pas. La première dit : celui-ci ne nous rapportera rien. La seconde, avec ce ton de qui a déjà tout vu : éprouvons-le tout de même, on verra ce qui reste quand il n’y a plus rien à prendre.
Et l’homme, qui ne savait pas qu’on l’observait, prépara son café.

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