La page noire

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 Jour 1

 Il avait voulu écrire, autrefois, dans ce temps un peu flou où l’on croit encore que les mots manquent au monde. Il avait acheté trois carnets reliés en toile, noirci les premières pages, fini par les ranger debout sur l'étagère pour ne pas donner l'impression d'avoir abandonné.Puis il avait regardé autour de lui. Les autres redoutaient la page blanche. Lui redoutait la page noire.

 Le monde n’avait pas faim de phrases. Il croulait sous elles. Tribunes le matin, fils d’actualité l’après-midi, blogs abandonnés comme des appartements dont on a perdu la clé, podcasts pour s’endormir. Ajouter à cela une voix de plus, c’était jeter une pierre dans une fosse déjà comble.

Distringit librorum multitudo. La multitude des livres disperse l’esprit. Il avait trouvé la phrase un soir, dans un ouvrage dépareillé d’un carton de rue, et l’avait prise pour lui comme un verdict. Un ami qui travaillait dans l’édition lui avait confirmé l’autre versant, le commercial, à la table d’un restaurant chinois. Les nouvelles ne se vendaient pas. Le format court non plus. Il fallait des romans. Il l’avait remercié pour cette franchise, qui revenait à dire que la longueur valait plus que la justesse, et qu’on ne distinguait plus les deux dans les bureaux de la rue Sébastien-Bottin.

 Une seule phrase, pourtant, avait tenu. Il l’avait griffonnée un matin au dos d’une enveloppe de la CAF, et il ne l’avait jamais reniée. Nul je serai sorti du ventre de ma mère, et nul j’y retournerai. Elle disait à peu près tout ce qu’il y avait à dire de lui, avec en plus le mérite de tenir sur une ligne. Il la relisait parfois, sans satisfaction (il trouvait obscène d’être satisfait de soi), avec cette tendresse froide qu’on a pour les choses dont on ne tirera plus rien.

 Pour le reste, il tenait une liste de tout ce qu’il n’écrirait jamais, sa seule œuvre, qui avait l’avantage de ne peser sur personne. L’essai politique, il s’en estimait incapable, faute de se sentir assez expert pour être citoyen, ce qui le faisait sourire puisque les citoyens, précisément, n’ont pas à l’être. Le roman fantastique le décourageait par sa galerie de chevaliers et d’elfes ; lui n’aurait eu besoin que d’un personnage, ce qui suffit largement quand on le connaît mal.

 Les mémoires demandaient une vie, et il n’avait pas vécu assez pour que ses oublis méritent d’être consignés. La poésie, il la trouvait inflationnée comme la monnaie, chaque vers nouveau dévaluant les précédents. Quant au développement personnel, il l’estimait malhonnête à proportion de ne s’être pas développé : on ne vend pas une carte à ceux qui vous demandent le chemin.

 Le paradoxe ne lui échappait pas. Le lecteur tient ce livre entre les mains. Quelqu’un, donc, a écrit. Ou bien notre homme a fini par céder, et ce livre est l’aveu d’un échec, le petit échec ordinaire qu’est le fait de renoncer à ses renoncements. Ou bien quelqu’un d’autre a décidé qu’il fallait écrire malgré lui, et le lecteur, en tournant la page, devient complice d’une transgression dont il ignore encore les termes.

 Il referma le carnet, qu’il gardait vierge non par paresse mais par rigueur, et il prépara son café.

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