Le retard

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 Jour 2

 Vingt minutes qu’ils étaient à l’arrêt. Le ciel pesait sur le boulevard, les klaxons composaient cette musique de ville que personne n’écoute parce que personne n’y dort, et elle tapait du pouce sur le volant.

 « Quelle plaie, tout ce temps perdu. »

 Il la regarda sans répondre tout de suite. Il aimait son impatience. Elle lui rappelait que le monde, pour elle, restait un endroit où l’on avait des choses à faire. Lui n’avait plus de cette certitude depuis longtemps.

 « Ce n’est pas du temps perdu, dit-il enfin. C’est du temps que nous passons ensemble. »

 Elle tourna la tête. Il y eut ce silence où l’on cherche si l’autre plaisante. Puis ses yeux retombèrent sur le volant. Elle ne dit rien, mais le pouce s’arrêta.

 Par la vitre, il regarda les autres voitures. Un homme mangeait un sandwich qui semblait l’ennuyer, une femme criait dans son téléphone des phrases qu’elle n’aurait pas dites en face, deux enfants se disputaient sur la banquette arrière d’une berline trop neuve. Si on les avait peintes, ces scènes, on les aurait appelées des tableaux. Gratuites, elles étaient invisibles. Il prit note de cette pensée, sans la noter.

 « Tu sais, reprit-il, les Anciens avaient un mot pour ce qu’on est en train de faire. Otium. Ça ne veut pas dire ne rien faire. Ça veut dire être là. Pour eux, le negotium, c’était le temps qu’on vend, le négoce, le commerce. Et en bon français c’est encore plus ironique. Pour nous, “le temps, c’est de l’argent”, avec une virgule, comme un théorème qu’il a fallu apprendre. Pour eux, “le temps c’est de l’argent” sans la virgule, sans la pause, comme un fait acquis. Tout est dans la virgule, dit-il en marquant la pause, comme s’il en posait une au milieu de la phrase. »

 « Toi et tes Anciens, dit-elle, tu vas finir par les coller sur les murs. »

 Il sourit. C’était à peu près la seule chose pour laquelle on lui reconnaissait un talent, ce sourire qui ne commentait rien et qui laissait à l’autre l’illusion d’avoir été entendu.

 Devant eux, une voiture avança. Un espoir gagna la file. Elle remit les mains sur le volant, redressa le dos. Le flot reprit, mou, et ils quittèrent leur petite île de temps arrêté sans lui rendre les honneurs qui lui étaient dus.

 Il y avait dans cette reprise quelque chose de triste qu’il n’aurait pas su dire à voix haute. Pendant vingt minutes, l’embouteillage avait été le seul lieu où ils s’étaient trouvés ensemble, sans obligation, sans fuite, sans écran à consulter. Il aurait aimé rester. Il ne le dit pas.

 Devant chez elle, elle l’embrassa vite, le remercia, disparut dans l’immeuble avec ce soulagement de qui a échappé à quelque chose. Il resta un moment dans la voiture, qui n’était pas la sienne, moteur coupé. Si on devait écrire un éloge des retards, songea-t-il, il faudrait le signer au nom de tous ceux qui n’ont nulle part où arriver à l’heure.

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