Ceux qui pansent
Jour 3
Il aurait fallu, pour se soigner, y croire. Il n'y croyait pas. Pas de médecin traitant, pas de mutuelle renouvelée, et lorsqu'une douleur venait le visiter, il l'observait avec ce détachement qu'on a pour un animal qu'on ne nourrit plus. Elle repartait toute seule, la plupart du temps. Sinon, tant pis.
Et pourtant le monde le soignait. C'était l'idée qu'il avait le plus de mal à admettre. Il lui suffisait d'ouvrir les yeux le matin pour voir la chaîne invisible qui le tenait debout.
Cinq heures, dans la cage d'escalier, une femme passait la serpillière. Elle ne se redressait pas quand on descendait, elle déplaçait juste le seau ; on pouvait aller jusqu'au métro sans avoir vu son visage. Six heures, le livreur déposait les baguettes à la boulangerie où il achèterait, à neuf heures, la sienne à un euro dix. Sept heures, le chauffeur du bus 41 lui répondait à peine quand il lui disait bonjour, parce que personne, jamais, ne lui disait bonjour.
Aucun de ces gens-là ne savait qu'il les soignait. Ils allaient à leur travail, gagnaient leur vie, rentraient chez eux. Sa vie à lui, pourtant, à leur insu, tenait dans leurs mains. Sans la femme à la serpillière, le couloir restait sale ; sans le livreur, la boulangère n'aurait rien à vendre ; sans le chauffeur du 41, on ne pouvait pas aller nulle part. Il se demandait parfois si la charité n'était pas exactement cela : non pas le geste qu'on fait exprès, mais celui qu'on fait sans le savoir, pour un inconnu qu'on ne verra jamais.
On parle volontiers des tueurs en série, pensait-il. On en fait des films, des documentaires, des podcasts qu'on écoute en cuisinant. On entretient la peur alors même que les années les plus sanglantes sont derrière nous, et que les statistiques d'homicides n'ont jamais été aussi basses. Les soignants en série, eux, n'ont droit à rien. Ils portent le monde, et le monde, en échange, leur doit sa réputation d'être habitable.
Il y voyait un malentendu très ancien. Les hommes attendaient leur salut du ciel, des dieux, des grandes providences. Ils scrutaient les nuages, interrogeaient les prêtres, priaient à voix basse. Et pendant ce temps, à leur côté, un boulanger mettait le pain au four et une inconnue 10 rattrapait leur coude au bord du trottoir. Le salut, si le mot avait un sens, passait par là. Personne, pourtant, n'avait jamais pensé à en faire un rite.
Il n'avait pas vu de statues pour eux non plus. Anges, dieux, généraux à cheval, on en trouvait à chaque carrefour. Pas d'inconnue de bronze rattrapant un homme qui glissait du marchepied du bus. Il est vrai aussi qu'un bus de bronze pèserait terriblement lourd, et qu'aucune place publique n'y suffirait.
Il rentra chez lui, et il prépara son café.

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