L'accompagnement
Jour 4
À son époque, la solitude se portait bien. Elle avait ses livres, ses documentaires, ses retraites en bord de mer. Des écrivains partaient un mois dans une cabane et revenaient avec un manuscrit dans lequel ils s'étaient retrouvés. Des cadres épuisés débranchaient sept jours et publiaient au retour des billets pleins de gratitude. Des vidéastes filmaient leur solitude depuis une île qu'ils avaient rejointe en avion, le pur produit de la civilisation industrielle, et empochaient les vues par milliers. La solitude était spirituelle, à condition d'avoir quelqu'un à qui en parler à la rentrée.
La sienne n'avait ni rocher ni cabane. Elle se jouait sous un néon qui grésillait, dans la salle d'attente de la Caisse d'allocations familiales, entre une rangée de chaises vissées au sol et un distributeur automatique qui n'acceptait plus les pièces. Il y venait souvent, parce qu'il fallait bien y venir, et personne n'avait jamais pensé à en faire une expérience. La solitude qui rapporte part toujours de quelque part. La sienne ne partait nulle part. Elle attendait d'être appelée.
Ils étaient trente, ce jour-là. Des mères avec leurs enfants, deux hommes en blouson qui avaient renoncé à se parler, un vieillard qui tenait son ticket entre deux doigts comme une relique, une jeune femme qui pleurait discrètement dans son téléphone en répétant je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Ils partageaient le temps, l'inconfort, l'attente, et chacun affrontait cela dans une bulle où personne d'autre n'entrait. Une solitude à trente places. Les urbanistes, sans doute, appelleraient cela un équipement public.
Il resta longtemps assis. Le néon clignotait, s'éteignait, se rallumait, faisait son métier de néon. Le salut ne viendrait pas d'ici, il le savait, et pourtant il restait, comme les autres, comme s'il y avait dans cette pièce quelque chose qui tenait l'édifice debout, quelque chose qu'aucun d'eux n'aurait su nommer et que personne ne chercherait à mettre en mots.
L'employé appela : Monsieur Job ?
Il se leva, traita son affaire en huit minutes, ressortit dans la rue.
Il rentra chez lui, prépara son café, et le but en pensant à la femme qui pleurait.

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