La discipline

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 Jour 5

 On le prenait pour un fainéant, ce qui l'amusait, parce que c'était l'erreur la plus constante qu'on faisait sur lui. Un homme sans emploi, sans diplôme, sans ambition affichée devait, par la logique courte du sens commun, être un homme qui ne voulait rien faire. La vérité était plus ennuyeuse. Il travaillait beaucoup ; seulement, il travaillait pour rien, et personne ne tenait la comptabilité de ce genre d'efforts.

 Il avait connu en son temps les CDD, les missions d'intérim, les remplacements de quinzaine. Toujours la même scène. Un chef, un jour, lui donnait un ordre qui ne se justifiait pas, ou qui en contredisait un autre, ou qui lui paraissait simplement mesquin. Il posait alors une question, polie, à laquelle le chef répondait par un argument d'autorité. Et Job, qui n'avait rien contre le travail mais tout contre l'argument d'autorité, décrochait son manteau du crochet, disait merci poliment, et rentrait chez lui.

 Il lui était arrivé de démissionner au bout d'une matinée, une fois au bout de trois heures et quart. Aucune théâtralité dans le geste : il prenait son manteau, il refermait la porte derrière lui, voilà tout.

 Les Anciens, comme toujours, avaient deux mots pour ce qui n'en faisait qu'un dans nos oreilles. Disciplina, qui venait de l'école et du maître, ce qu'on reçoit d'un autre. Rigor, qui venait de la raideur, de la fermeté qu'on se donne. On les employait l'un pour l'autre, comme s'ils disaient la même chose. Pour lui, c'étaient deux langues opposées. Il ne supportait pas la première. Il tenait la seconde au-delà du raisonnable.

 Le soir de son dernier départ, il s'assit à sa table et commença à traduire une lettre de Sénèque. Personne ne lui avait rien demandé. Il savait déjà que la traduction ne serait pas lue, pas publiée, pas discutée, pas même conservée par qui que ce soit dans un fonds. Il y passa sept heures. Pour traduire otium, il essaya douze mots. Il en choisit un, puis un autre, puis revint au premier. Il ne fut content que tard dans la nuit, et cette satisfaction strictement privée lui suffit.

 Il y avait, songea-t-il, une justice dans cette dépense sans retour. Le travail subordonné à un contrat de travail produisait un salaire et coûtait une humiliation. Le travail libre ne produisait rien et exigeait tout. Il préférait tout donner à rien plutôt que de donner peu à quelqu'un qui, de toute manière, ne verrait pas ce qu'il donnait.

 Il rangea la traduction dans un classeur qui ne servait qu'à cela, et il prépara son café. Il n'y avait plus de sucre depuis longtemps. Il le buvait sans, par économie d'abord, par habitude ensuite, par rigueur enfin

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