Chapitre 5 - Le jour où tout s'arrête

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La nouvelle traversa la bibliothèque en une fraction de seconde. La guerre était finie. Les nazis avaient capitulé, enfin.

Il est commun de penser que l’on fête la fin de la guerre. Oui, sans doute que les peuples qui n’avaient rien demandé mais qui s’étaient retrouvés balayés par la barbarie du totalitarisme nazi ont dû se réjouir, du moins dans un premier temps, avant d’honorer la mémoire de ceux qui ne reviendraient jamais.

Ici, à Berlin, la situation était sans doute un peu plus mitigée. D’abord, il y avait les fanatisés, les nazis convaincus, qui voyaient cet acte comme la défaite finale de la patrie allemande. Un acte de honte ultime auquel on aurait dû préférer la disparition pure et simple de la nation germanique, comme le voulait le Führer au cours des derniers jours.

Et puis, il y avait l’immense majorité silencieuse : les femmes, les hommes et les enfants qui ne s’étaient peut-être pas, pour la plupart, insurgés contre le régime, ni ne l’avaient profondément désavoué, mais ne l’aimaient pas pour autant, et pour tout un tas de raisons. Certains avaient reproché la guerre, d’autres les privations, ou encore la séparation d’avec leurs proches. Oui, c’est sûr, la race des seigneurs n’avait pas de préoccupations si divines que cela.

Qui se soucie de la grandeur de son peuple quand l’assiette est vide ? Jouer sur la corde patriotique peut sans doute faire gagner une élection ou attirer de nouveaux membres, mais ça ne remplit pas les estomacs pour autant.

Alors, c’est vrai que tout avait fini par se tarir. Puisque le nazisme ne changeait rien, les nazis étaient devenus des citoyens lambdas, traversant sans vraiment de hargne cette époque troublée. On avait peut-être soutenu le Reich au début par conviction, mais c’était devenu par habitude et pour éviter les sanctions.

Cependant, les vrais nazis étaient toujours là : à la Gestapo, à la SS, les fanatisés restaient présents à tous les coins de rue. Et puis, il y avait aussi le voisin qui pouvait être, qui sait, le plus hargneux des sympathisants…

Ensuite, les « libérateurs » de Berlin étaient, ne l’oublions pas, ceux qui avaient réduit en cendres nos villes dans les années précédentes. Parce que oui, dans cette guerre, nous, Allemands, nous nous considérions victimes des Alliés. Il est de coutume de croire que seuls les nazis ont commis des atrocités, mais les Canadiens n’ont-ils pas détruit Friesoythe ? Les Français n’ont-ils pas exécuté des centaines de soldats allemands sans jugement ? Et que dire de la 49ᵉ division d’infanterie britannique ? Et quid des bombardements incessants ordonnés par Churchill sur l’Allemagne déjà mal en point ? Condamneriez-vous également le bombardement de Dresde, durant lequel 7 000 tonnes de bombes se déversèrent en quelques jours, provoquant 25 000 morts dans une si belle ville réduite à néant…

Ajoutons à cela les viols de femmes de la part de certains soldats américains et soviétiques, le massacre de Dachau ou encore les crimes de l’armée rouge, entre pillages et tueries comme à Katyn.

Non, décidément, aucun camp n’est jamais tout blanc, et s’il est acté que les nazis étaient particulièrement barbares, combat-on le crime par encore plus de crimes ?

Et puis, nous, les orphelins de Berlin, avions-nous demandé à ce que les nazis arrivent au pouvoir ? Avions-nous quelque chose à voir avec cette guerre ? Pourquoi ces bombardements incessants, parfois inutiles ?

Oui, les civils allemands sont également victimes de cette terrible guerre, alors comprenez que nous n’étions pas particulièrement enthousiasmés par l’arrivée des Soviétiques, et nous avions raison de les craindre au vu de l’ampleur des catastrophes commises par ceux-ci.

J’ai entendu plus tard qu’au moment où Berlin déposait officiellement les armes, des groupes de fanatisés continuaient le combat dans les embuscades. J’ai également entendu que les loups nazis voulus par le troisième Reich après la capitulation, comme terroristes menaçant l’ordre instauré par les Alliés, n’avaient pas agi. De ces deux versions, je ne saurais dire laquelle est vraie. Et ce parce que, les deux jours qui ont suivi la capitulation, nous sommes restés dans la bibliothèque, un peu par peur, surtout parce que nous n’avions nulle part où aller. On a bien entendu quelques coups de feu, mais il s’agissait probablement d’exécutions sommaires perpétrées par les Russes.

Rapidement, nos réserves de nourriture s’épuisèrent, et il nous fallut sortir. Certains envisageaient déjà de quitter la bibliothèque pour rejoindre de la famille autre part en Allemagne. Beaucoup, dont Ulrich et moi, n’avions plus de famille connue, et donc pas de plan d’avenir précis.

Nous temporisions encore, refusant de sortir de la bibliothèque alors que celle-ci se vidait petit à petit. Cela devait faire cinq jours que la capitulation avait été officialisée, et le nombre d’enfants était réduit de moitié.

Un jour, nous nous décidâmes à faire un tour dehors, ne serait-ce que pour constater la paix. Avec une certaine appréhension, nous sommes sortis en fin d’après-midi, prévoyant de rentrer dès la soirée, une ou deux heures plus tard.

La dernière fois que nous avions vu Berlin, nous devions courir pour éviter les zones de guerre, et nous entendions constamment les bombes et les sifflements de la mitraille. Cette fois-ci, c’était un calme angoissant qui nous accueillit une fois sortis.

La faune ayant été intégralement détruite lors des mois de combat, il ne restait plus que le paysage urbain dévasté, et plus personne pour troubler le repos de la ville. C’était comme si la tempête était passée : il n’y avait plus aucun bruit. Ni pas, ni voix, ni tirs, et encore moins de bombes : Berlin s’était endormie.

Ulrich s’était blotti contre moi alors que nous observions une rue dévastée depuis le milieu d’une avenue déserte. Il pleurait dans mon épaule, troublé par le spectacle de calme chaotique que nous offrait la cité de notre enfance, quand nous entendîmes des cris en russe.

C’était derrière un bâtiment, et la curiosité l’emporta sur la peur. À pas feutrés, nous pénétrâmes dans un immeuble défoncé pour observer, depuis une fenêtre du rez-de-chaussée, l’arrière-cour dans laquelle se déroulait l’intrigante scène.

Il s’agissait de quelques soldats soviétiques armés, devant des Allemands qui portaient un uniforme de la Wehrmacht. Ils étaient assez ridicules tant on devinait que ces tuniques étaient de seconde main, dénichées au dernier moment avant une bataille de Berlin déjà perdue d’avance.

Parmi les soldats germaniques, je reconnus le jeune amoureux d’Hilda. Il avait sans doute été capturé un peu au hasard dans une rue et pris pour un combattant. Il avait l’air apeuré, et ses traits imploraient la pitié.

Je ne compris pas immédiatement ce qui se passait, et tout se déroula très vite : d’un seul coup, un Russe qui devait être le commandant sortit son pistolet et ordonna à deux de ses hommes de lui amener un Allemand. Ce fut l’amoureux, et les Russes le traînèrent sans ménagement. Il hurlait, pleurait et se débattait, mais rien n’y faisait. On l’agenouilla devant le capitaine, et celui-ci lui tira une balle dans la nuque, avant de demander à ses hommes de lui amener un autre prisonnier.

Je ne pus réprimer un petit cri. Mon premier réflexe fut de cacher les yeux d’Ulrich, qui avait tout vu. Bien heureusement, les Soviétiques ne m’avaient pas entendu, et nous sortîmes prestement, rejoignant la bibliothèque. Nous pleurions à chaudes larmes, et je n’osais pas avouer à Hilda que son tourtereau était mort sous mes yeux.

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