Chapitre 6 - La Soupe Claire
C’était la dernière nuit dans la bibliothèque, après il faudrait se débrouiller. Personne ne l’avait dit explicitement, mais j’avais très bien compris ce qui se déroulait, et tout cela ne me rassurait guère.
À ce stade, nous n’étions plus que quelques orphelins dans l’abri, peut-être une dizaine, voire moins. Hilda avait on ne sait comment appris la mort de son amant et, rongée par le désespoir, avait quitté d’un coup le bâtiment pour ne plus y revenir.
On sentait que l’orphelinat de fortune disparaissait à mesure que les derniers coups de fusil se faisaient plus lointains. Bientôt, il faudrait trouver une nouvelle solution.
Je ne voulais pas compliquer le travail de nos hôtesses, et j’ai décidé sur un coup de tête de partir. Les anges-gardiennes ne m’ont pas retenue lorsque je leur ai annoncé mon départ pour le matin suivant, presque soulagées que je m’en aille avec mon petit frère.
Le matin en question fut compliqué. Cela faisait quelques jours que la nourriture n’irrigait plus la bibliothèque, et nous, les plus grands, en ressentions les effets. J’étais affaiblie, mais je ne laissais rien paraître. Ulrich, en revanche, était vraiment mal en point. Lorsque je l’ai réveillé, il était blême et avait les joues creusées, me souriant néanmoins. Mon cœur se serra à cette vue, mais il fallait bien aller au bout des choses. Nous partîmes sans un bruit, rejoignant les rues détruites dès l’aube.
Ce que j’avais décidé était profondément absurde : nous n’avions nulle part où nous rendre et aucun plan précis, mais il fallait bien aller de l’avant. La première tâche était de trouver à manger, et c’était sans doute le plus compliqué. Autour de nous, tout le monde était affamé, et les enfants des ruines proliféraient.
Alors que nous perdions tout espoir, Ulrich sentit une odeur de soupe chaude au milieu d’une rue occupée seulement par un groupe de femmes occupées à déblayer les ruines d’un immeuble.
Immédiatement, nous nous sommes rués vers l’origine de l’odeur, ce qui nous amena vers un soldat soviétique. C’était la seconde fois que nous voyions un militaire russe, et la première ne s’était pas vraiment bien déroulée. C’est sans doute ce qui expliqua ma peur presque panique, et j’allais fuir quand Ulrich me tira par la manche :
— Regarde, Finn, ils servent à manger !
Et en effet, les soldats avaient dressé une table sur laquelle une immense marmite brûlante trônait, le point de départ de l’odeur vivifiante.
Derrière la table, un homme en treillis, tout sourire, servait de grosses louches de soupe dans des bols prévus à cet effet.
Bonne nouvelle vite nuancée par un point noir, ou plutôt une ligne noire : la file d’attente était immense, rassemblant plusieurs centaines de personnes.
Avec Ulrich, nous hésitions. Fallait-il y aller et patienter longtemps sans être sûrs d’être nourris ? Ne pas aller dans la file et chercher notre propre nourriture avec le risque de ne rien trouver ?
Nous soupesions le pour et le contre, quand le sourire d’un Soviétique nous décida pour de bon. Celui-ci avait un visage juvénile mais rayonnant. Véritable puits de gentillesse, il essayait tant bien que mal de discuter avec les civils, bien qu’il n’ait pas l’air de parler un traître mot d’allemand. Nous remarquant, il nous avait chacun pris la main pour nous emmener au bout de la file. Là, il essayait de communiquer à grand renfort de signes. Je compris vaguement qu’il voulait savoir si nous savions où loger, et je répondis donc d’un geste vague, sujet à interprétation, qui lui suffit, ce qui le fit passer à une autre conversation.
L’attente était vraiment longue, il y avait foule et pas réellement de ligne bien construite, ou plutôt, il y en avait eu une mais le temps avait compacté les quémandeurs.
Les gens hurlaient et s’insultaient pour un oui ou pour un non. Une horrible odeur de sueur avait vite remplacé celle de la soupe et tout le monde trépignait de faim et d’impatience.
Nous-mêmes, nous nous disputions avec un homme juste devant. J’étais certain que nous étions arrivés avant lui, et je l’ai pris à partie, ce qui ne lui plut guère. Il avait un air méchant et une haleine fétide, me hurlant de rester à ma place. Ulrich le regarda d’un air de dégoût, ce qui le mit hors de lui. Il se mit à le traiter de tous les noms sans aucune raison. Voir mon frère ainsi insulté m’était insupportable, et, regardant Ulrich, je pris mon courage à deux mains avant de donner un féroce coup de genou dans les parties intimes de l’agitateur, sous les yeux éberlués mais admiratifs de mon frère.
L’homme chancela, et prit au moins une bonne minute pour se remettre de ses émotions. Il fondit sur moi, jurant ses grands dieux qu’il m’apprendrait le respect à l’aide d’une magistrale correction, mais fut heureusement retenu par d’autres adultes de la file qui, cette fois, se soucièrent de la dispute. Il fut écarté et emporté quelques mètres plus loin, ce qui assura notre sécurité. Loin devant, je vis une femme qui ressemblait étrangement à ma grand-mère tirée de la file par un soldat moins commode que les autres. À la mine scandalisée des autres personnes, je compris qu’elle avait tenté de doubler une bonne partie d’entre nous. Ce qui me frappa, c’était la posture du soldat. Il était droit et fier, le maintien bien présenté et la tête haute. Dans son uniforme repassé et rutilant, il ressemblait étrangement aux chevaliers que j’avais vus une fois sur l’illustration d’un livre scolaire. Celui-ci arborait l’étoile rouge comme blason et m’intimidait de par son air de grand homme.
Perdu dans mes pensées, je ne remarquai pas le mouvement de foule, qui, léger au début, s’amplifia rapidement, me faisant perdre Ulrich des yeux. Mon cœur battait à tout rompre alors que je regardais partout autour de moi. Mes yeux s’embuaient de larmes alors que je criais des « Ulrich, Ulrich » inaudibles avec le vacarme de la file d’attente, me faufilant entre les grandes personnes.
Je finis par tomber sur un Ulrich insouciant qui avait simplement été repoussé derrière une grosse dame.
C’était déjà notre tour de prendre la soupe. Je pris peur en voyant le regard sévère du soldat qui tenait la louche, craignant d’être repoussée puisqu’il ne restait plus rien. Heureusement, il s’avéra simplement que l’homme au sourire avait été remplacé par un militaire moins communicatif. Il nous tendit deux bols et nous hurlait dessus en versant brutalement le contenu de la louche dans ceux-ci. Un de ses cris fit paniquer Ulrich, qui lâcha son bol. Je ne sais pas quel miracle me permit de le rattraper en vol, mais plus de peur que de mal : nous avions un bon repas qui nous attendait.
Assis sur une pierre tombée d’un bâtiment, nous nous régalions de ce liquide visqueux. C’était fade et la texture était impossible à avaler sans déglutir, mais dans ces conditions, c’était un vrai festin.
À vrai dire, on aurait presque cru à de l’eau dans laquelle de grosses quantités de sable avaient été versées.
Mais nous n’allions tout de même pas nous montrer fine bouche, et nous ne prîmes pas longtemps à finir notre repas. Ulrich était ragaillardi et affirma que « c’est la meilleure soupe du monde ! ». Bien évidemment, je pensais tout le contraire, mais j’esquissai un sourire d’approbation.
Tout d’un coup, un autre enfant surgit des ruines pour se placer auprès de nous.
— Demain on donne du pain, dit le nouvel arrivant d’un grand sourire avant de disparaître.
C’était une excellente nouvelle qui fit sauter de joie mon jeune frère.
Moi, d’un air perdu, j’observai la foule qui se massait près de la table du service, me demandant combien de temps nous allions pouvoir survivre dans ces conditions.

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