Chapitre 2 - Le Dernier Quartier de Pain

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Moi, Ulrich la tête posée sur mes cuisses, une mèche folle tombant sur une chemise offerte par la gentille dame. Nous, au milieu de la barbarie de la guerre.

C’était Berlin. Et cette simple phrase devrait suffire à vous expliquer l’horreur de la situation.

Parce que voilà : en cette fin d’avril, Berlin est en ruine. Le siège touchait à sa fin, le Troisième Reich vivait ses dernières heures et les Soviétiques combattaient de rue en rue, de maison en maison, contre une population absolument fanatisée. Nous avions fait un rapide tour dans l’immeuble vide au-dessus de la cave l’avant-veille, et nous avions pris tout ce qu’il restait. Nos provisions étaient épuisées, et il ne nous restait plus qu’un quignon de pain.

Il était là, seul, au fond d’un sac, et nous étions tous deux affamés. Je me chargeais, du fait de mon âge légèrement plus avancé, de l’inventaire et de l’intendance, donc Ulrich n’avait aucune conscience du caractère critique de notre situation.

Au bout d’un moment, il eut faim. Il me demanda s’il restait quelque chose. Répondant par l’affirmative, je lui donnai le petit bout de pain, affirmant qu’il en aurait un peu plus tard. Mais je fus trahi par le gargouillement de mon ventre et par mes yeux envieux, que mon cadet remarqua malgré la pénombre.

Blessé par mon mensonge, il se saisit du sac pour constater par lui-même notre déchéance. Le verdict était clair et sans appel. Je dus affronter, mort de honte, les yeux de mon petit frère qui m’accusaient.

— Pourquoi tu m’as pas dit qu’il restait rien ? demanda-t-il, offusqué.

La réponse était connue de nous deux : je ne voulais pas l’alarmer, et je savais pertinemment qu’il aurait refusé de manger s’il avait su que le quignon était tout ce qu’il restait.

Alors je me mis à pleurer, saisissant sa tête à deux mains et la serrant contre ma poitrine.

Il pleurait lui aussi, et nous savions que notre fin était proche. Il fallait ressortir, mais cette fois changer d’immeuble, peut-être traverser la rue — et qui sait ce que nous devrions affronter là-dehors.

Au bout d’un moment, le temps ayant fait son œuvre, nous nous sommes calmés, et nous avons voulu décider qui devait manger le pain. Il soutenait que c’était moi qui avais pris les risques et m’occupais de tout, donc que je devais manger. Moi, je ne pouvais me résoudre à avaler quelque chose en voyant mon petit frère crever de faim sous mes yeux, et je le poussai logiquement à en profiter.

La dispute qui s’ensuivit fut âpre et musclée, mais toujours chuchotée par peur de ce qui rôdait à l’extérieur. Ulrich finit par trouver un compromis équitable : nous couperions cet aliment de la dernière chance en deux. C’était ridicule au vu de sa taille, mais c’était décidé, et ce fut fait. Immédiatement après, nous avions déjà mangé, et il était clair que cela n’avait rien changé à notre état de faim.

Souci­eux de briser le silence instauré par l’atmosphère pesante de la cave et par notre estomac vide, Ulrich se rapprocha de moi et se laissa tomber sur mes genoux, me questionnant sur père et mère.

Je me retrouvai un peu bête devant lui, incapable de répondre à la moindre de ses questions, comme si mon cerveau refusait de se souvenir, bloquant tout ce qui avait un rapport avec nos géniteurs. Notre mère me laissait de vagues souvenirs, et je parlai donc d’elle : des berceuses qu’elle nous chantait, de la tendresse que je lui prêtais.

— Mais pourquoi les SS ils voulaient les tuer ? demanda candidement Ulrich au bout d’un moment.

Je ne pouvais pas avouer à mon frère, pour qui j’étais un modèle, que je ne comprenais pas plus que lui les intrigues politiques du monde des adultes.

— Maman et papa, ils voulaient que tous les gens du monde habitent dans des maisons pareilles et que l’Allemagne fasse partie de l’URSS, dis-je en improvisant un peu, sachant vaguement que communisme et régime soviétique avaient un lien.

Ulrich me regarda d’un air interrogateur.

— Mais pourquoi ? Les Russes, ils sont pas aryens, et puis ils mangent les enfants.

Cette remarque, qui me paraissait à l’époque en partie vraie, ébranla mes petites certitudes.

— Déjà les Aryens, ça existe pas, mamie elle a dit. Et puis peut-être qu’ils mangent pas tous les enfants.

Le regard un peu perdu, Ulrich affirma que les choses des adultes étaient beaucoup trop complexes. Je pensais être débarrassé de ses questions, mais voilà qu’il recommençait à m’interroger sur l’Allemagne.

J’étais assez vieux pour avoir pu discuter avec mes parents de ce qu’on nous racontait aux jeunesses hitlériennes, qui étaient obligatoires. Mes géniteurs m’avaient affirmé qu’en principe, tout ce qui y était dit était faux, et j’avais appliqué ce précepte, chassant de mon esprit toute la propagande nazie. Ulrich, plus jeune et plus malléable, avait également fait un certain tri, mais beaucoup moins efficace puisque nous ne lui avions pas encore expliqué les tenants et les aboutissants du régime qui dirigeait l’Allemagne.

En quelques mots, je pris alors l’initiative de lui expliquer les pogroms et la haine propagée par le Führer et son idéologie.

Malgré mon âge, j’avais compris, comme beaucoup, la nature particulière du régime politique de l’Allemagne d’alors, et même si le sujet n’était pas celui que je maîtrisais le mieux, je pris sur moi pour lui faire comprendre que ce qui est affirmé par des grandes personnes n’est pas toujours vrai, surtout si celles-ci font du mal à d’autres gens.

Ulrich, déjà doté d’un esprit particulièrement vif, me demanda pourquoi, alors, on devait croire ce que disaient nos parents, qui, après tout, soutenaient des gens qui faisaient eux aussi du mal.

J’avais épuisé mon lot d’hypothèses, et nous convînmes finalement de ne pas faire plus confiance aux Soviétiques qu’aux nazis. Les Soviétiques qui, nous en étions sûrs, seraient les maîtres du Berlin que nous retrouverions bientôt.

Et puis le temps passa, et Ulrich s’endormit, tandis que je le berçais à l’aide de mes jambes et d’une des comptines dont je me souvenais, « Schlafe, mein Prinzchen ». Exténué, je finis par le rejoindre dans les bras de Morphée, bien aidé par la lourde respiration de mon frère, qui, de par sa poitrine pressant mes genoux me berce à son tour, son expiration régulière et bruyante réchauffant légèrement la pièce.

Nous étions ainsi enlacés, blottis à deux, un fragile cocon en face à la tyrannie.

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