Chapitre 3 - Sortir dans la Ville Morte
Le réveil fut brutal. Et « brutal » est un mot bien trop faible pour désigner le double vacarme provoqué par les bombardements soviétiques exactement dans la rue de la cave, et par les tirs de défense d’Allemands embusqués dans les ruines quelques rues plus loin. De toute façon, le sommeil n’avait pas été de tout repos : la fin de la guerre approchait, et les dirigeants nazis avaient décidé que l’Allemagne mourrait avec son Reich. La résistance allemande était devenue une bataille de tous les instants, et de nuit comme de jour les mitrailleuses crépitaient, ponctuées de tirs de barrage.
Nous savions dès le réveil qu’il faudrait sortir, et nous attendions pour cela une sorte de signe qui, évidemment, ne viendrait pas. Finalement, une accalmie se présenta, les combats s’étant sans doute déplacés dans une autre rue. Nos regards se croisèrent, et je voyais la peur dans les yeux d’Ulrich comme lui la voyait dans les miens.
Au final, et contre toute attente, ce fut mon frère qui se montra le plus courageux.
— Finn, on y va ? dit-il en se levant d’un bond et en me tendant la main.
Je pris sa main, nous ouvrîmes la porte, et nous nous attaquâmes aux escaliers.
Arrivés en haut des marches, armés de prudence, nous nous déplacions comme si nous étions pourchassés par un ennemi : en bondissant d’un obstacle à l’autre, toujours à couvert.
Par un miracle quelconque, le bâtiment dans lequel nous arrivâmes en sortant de la cave — c’est-à-dire celui construit juste au-dessus — tenait encore debout, bien que sacrément amoché.
Des trous et des impacts de balles parsemaient la façade, nous permettant d’apercevoir la rue depuis l’intérieur. La chute d’une partie du toit avait détruit les planchers des trois étages : depuis le rez-de-chaussée, on voyait directement le ciel. De toute manière, nous ne voulions pas nous attarder, et, après avoir bien vérifié que la rue était vide, nous sortîmes en courant, visant l’immeuble d’en face.
La vue du dehors me frappa. Le ciel était rouge des obus tirés, et partout claquaient les balles, nous donnant l’impression que c’était sur nous qu’on tirait. L’état des constructions était alarmant : celle que nous venions de quitter était en meilleur état que la plupart des habitations de la rue, certaines ayant été purement et simplement réduites à des tas de pierres et de béton.
Ulrich m’avait saisi la main et se tenait tout contre moi, comme pour chercher un bouclier contre le reste du monde. Nous nous étions arrêtés sur la chaussée d’en face, juste devant l’entrée de l’habitation que nous visons, à un endroit où l’on devinait l’ancienne présence d’une porte.
La scène était vraiment particulière. Pas un seul carreau n’avait survécu dans la rue, et les bris de verre couvraient tout le sol.
Des bâtiments étaient en miettes, certains littéralement coupés en deux. D’autres n’étaient plus que des blocs de béton, et l’on devinait, par la présence d’ébauches de murs au sommet, que des étages existaient encore avant que les explosions n’interrompent leur ascension.
Nous entendîmes hurler en allemand quelque chose comme « Plus vite, allons ici ! », et nous nous précipitâmes vers le mur le plus proche. De là, nous vîmes avec stupeur qu’un groupe de militaires de la Wehrmacht avait décidé de prendre pour cache l’immeuble de notre cave. Ulrich me regarda d’un air paniqué, et je pris l’air de celui qui avait tout prévu, l’attrapant par la main pour le précipiter à ma suite dans ce qui restait du dédale de couloirs de notre nouvelle cachette.
Me repérant au hasard, j’aperçus un escalier et, pour avoir une vue dégagée de la rue, je décidai de le monter. Évitant les marches cassées et escaladant parfois des parties impraticables à l’aide de la rampe, quelle ne fut pas notre stupeur en constatant que cet escalier ne menait nulle part.
Nous étions là, sur la dernière marche, face au vide de la rue. Nous ne donnions pas sur la route que nous venions de quitter, mais sur une voie annexe, un peu moins visible.
Une ombre passa, s’arrêta et nous regarda. Après un instant de flottement et de pure panique, je distinguai qu’il s’agissait d’un gamin à peine plus vieux que nous, peut-être une douzaine d’années.
Il constata que nous étions encore plus perdus que lui, et il nous fit signe de descendre la dizaine de mètres qui nous séparait du sol en s’aidant du porche et des prises naturelles qu’offrait l’immeuble. Trois minutes nous furent nécessaires pour toucher enfin le sol.
L’enfant se présenta d’une voix assurée :
— Je m’appelle Siegfried, dit-il. J’ai 12 ans.
Cela confirmait mes suppositions, et après les présentations d’usage, nous le suivîmes. Il affirmait disposer « d’un plan d’enfer » pour les orphelins comme nous.
Mais pour commencer, il fallait survivre jusqu’à ce paradis promis — et traverser une zone de guerre ouverte n’est jamais chose facile.
Il fallait d’abord privilégier les petites artères, ce qui aurait été facile si elles n’avaient pas été justement les endroits privilégiés pour les barricades des soldats germaniques. Nos craintes concernant la réaction des soldats allemands s’avérèrent infondées, puisque Siegfried ne s’en préoccupait guère. Après un bref interrogatoire, il nous révéla que la plupart des derniers soldats n’étaient pas des Waffen-SS fanatisés, mais de pauvres civils à qui l’on avait fourré un fusil dans les mains et qui, résignés à la défaite, ne se battaient que pour retarder le moment où ils tomberaient aux mains des Soviétiques. Un mauvais calcul, pensais-je alors, puisque ces derniers risquaient d’avoir encore plus soif de revanche contre des rebelles combatifs.
En tout cas, lorsque nous rencontrâmes réellement un contingent d’embusqués, celui qui semblait diriger la barricade fut plus apitoyé par notre sort qu’autre chose, et nous conseilla de rester à l’abri pour éviter une balle perdue. Un soldat, les larmes aux yeux, déclara en passant sa main dans mes cheveux que nous ressemblions à ses gosses, et il pria le Seigneur de lui permettre de les revoir une dernière fois. Nous quittâmes ces condamnés avec une prière sincère pour eux.
Ulrich, touché par le spectacle d’adultes aussi effrayés que lui, demanda si les Soviétiques ne posaient pas, eux aussi, des problèmes de passage.
À la mine tendue de Siegfried, je devinai que la réponse était non.
— Je n’ai jamais tenté. Personne n’oserait se présenter aux Russes.
Siegfried remarqua ma moue interrogatrice et m’expliqua qu’on racontait que nos troupes avaient commis d’affreux crimes en URSS — brûlant des villages, violant des femmes, massacrant des enfants — et que, de ce qu’on disait, les soldats soviétiques avaient envie de vengeance, puisqu’ils agissaient de même sur la population des territoires allemands repris.
Ulrich tremblait de peur, et je le serrai contre moi, lui murmurant que jamais je ne laisserais personne le toucher, ce qui ne semblait pas le rassurer.
Siegfried nous demanda de presser le pas, et ses instructions furent suivies à la lettre : Berlin en ruines était assez angoissant pour qu’on ne discute rien.
Rien ne nous disait que la prochaine intersection ne cachait pas un bolchevique ou un SS perdu, ce qui aurait compromis nos chances de survie.
Nous finîmes par atteindre notre but, et nous fûmes franchement déçus.
Ce qui se dressait devant nous, c’était une vieille bibliothèque aux fenêtres cassées, dont le toit paraissait ne tenir qu’à un fil.

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