Chapitre 1 - La Cave

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C’était une nuit de printemps, durant la dernière semaine d’avril 1945. J’avais 11 ans, Ulrich en avait 9. Nous étions à Berlin.

En 1944, nos parents avaient été raflés. Ils vivaient dans la clandestinité depuis quelque temps déjà, les communistes étant envoyés vers un endroit d’où ils ne revenaient jamais.

Je ne me souviens pas beaucoup d’eux, pourtant je n’étais pas si jeune. Nous avions été séparés dès 1942 et confiés à notre grand-mère, qui était décédée dans les bombardements de février 1945. Depuis lors, le chaos ambiant d’un Berlin quotidiennement pilonné nous avait permis de rester à deux et d’éviter les nazis, qui recrutaient toujours plus de civils, de n’importe quel âge, pour défendre la capitale.

Avec mon frère, nous vivions dans la peur constante de nous faire prendre, que ce soit par les troupes allemandes ou par les soviétiques, dont les crimes rapportés par les journaux du Reich étaient inquiétants. À ce stade de la guerre, Berlin avait plus peur de l’Armée rouge que de la Gestapo, et je me demande maintenant si la résistance acharnée que certains ont livrée n’était pas davantage due à la peur de tomber aux mains des bolcheviks qu’à une loyauté sans faille au Reich, qui devait durer mille ans.

Berlin paniquait, donc, et nous avec. Si nous vivions depuis quelques années déjà dans l’enfer des bombardements et que nous nous étions retrouvés à la rue à cause de ceux-ci, nous comprîmes réellement qu’il en était fini de l’Allemagne d’Hitler en cette fin d’avril.

À ce stade, les rues de Berlin n’étaient plus que ruines, barricades et tireurs embusqués : les soviétiques progressaient, et, de peur de les croiser, nous avions, avec mon frère, tôt fait de voler quelques rations de nourriture dans les garde-manger presque vides d’appartements désertés par leurs occupants et de les entasser dans un abri de fortune : une cave abandonnée par ses propriétaires, sans doute disparus. Nous étions seuls dans cet abri, inconscients que la ville dans laquelle nous avions vécu toute notre vie n’existerait plus à notre retour à l’air libre.

Il serait un euphémisme de dire que nous avions peur. Nous étions absolument terrifiés. Il suffisait d’entendre des voix — qu’elles soient allemandes ou russes — pour sentir les doigts d’Ulrich s’agripper à mon bras. De temps en temps, une immense explosion retentissait : un Katyusha soviétique avait pris pour cible notre quartier.

Bien sûr, deux enfants enfermés dans quelques mètres carrés s’ennuient vite, et, armés de la lumière de quelques bougies également récupérées dans des ruines quelconques, nous sommes partis explorer la cave. Cela revenait à se lever, faire un ou deux pas vers la porte de l’escalier qui nous faisait face, puis à s’intéresser à l’un des murs perpendiculaires à celle-ci.

Pour ma part, cet exercice n’avait rien de compliqué, mais pour Ulrich, le simple fait de ne plus être adossé au mur rassurant, ou de ne plus pouvoir appuyer sa tête sur mon épaule ou mes genoux, suffisait à le terrifier. Il me tenait fermement la main, parfois se cachait derrière moi. Quelques minutes de cette petite aventure suffirent à nous convaincre que cette cave ne recelait rien d’intéressant. Hormis nos provisions, posées à côté de nous contre le mur qui nous servait à la fois de lit et d’habitat, notre abri ne contenait qu’une armoire sans portes et quelques vêtements entassés en face.

Nous étions donc deux, encore enfants, perdus au milieu du siège de Berlin.

Les bruits sourds des mitrailleuses et les cris des soldats résonnaient dans le silence pesant de la cave, que ni moi ni mon frère n’osions troubler. De temps à autre, il me semblait voir l’ombre de la tête de mon cadet se tourner vers moi, comme pour chercher un peu de réconfort.

Depuis tout petit, et dès sa naissance — alors que je n’avais pas encore quitté la petite enfance — j’avais toujours éprouvé un attachement particulier pour Ulrich. Je ne parvenais pas à vivre sans savoir ce qu’il faisait, sans être absolument certain qu’il ne courait aucun danger. Grand-mère nous racontait en riant qu’un jour, Ulrich était allé jouer dans le jardin, mais que je ne l’avais pas vu sortir. Ne sachant pas où il était, je m’étais mis à pleurer si fort qu’un soldat allemand avait frappé pour savoir ce qu’il se passait, provoquant la panique de mes parents, cachés à cette époque au grenier.

Quand je voyais Ulrich, une tendresse sans borne m’envahissait instantanément. Il était né devant moi, et nous avions traversé la guerre ensemble. Nous étions capables, l’un comme l’autre, de nous sacrifier pour la fratrie, et nous ne pouvions pas envisager notre vie séparés. Une fois, alors qu’il était plus jeune, Ulrich avait même dit à notre grand-mère, avec la naïveté de son âge, que lorsqu’il serait grand il voudrait se marier avec moi pour que nous soyons toujours ensemble. Cela avait beaucoup fait rire notre grand-mère, qui dut expliquer qu’on se marie pour d’autres raisons.

Notre fuite lors du bombardement qui avait coûté la vie à grand-maman illustre parfaitement les liens qui nous unissaient.

En plein hiver, une bombe explosa devant la maison : le rez-de-chaussée fut soufflé, entraînant le premier étage dans sa chute. Par miracle, notre lit se renversa, nous projetant dans un coin de la pièce et nous évitant ainsi la chute du parquet. Notre grand-mère n’eut pas cette chance : elle fut tuée sur le coup.

Quelques instants plus tôt, nous nous disputions la couverture. Puis, soudain, Ulrich se retrouva sur moi, plus précisément sur mon dos, alors que j’étais à plat ventre sur le carrelage. Je garderai toute ma vie en mémoire les yeux affolés d’Ulrich, cherchant les miens. J’ai lu sa peur au plus profond de lui, et j’ai compris que ce que j’éprouvais pour lui était partagé : lui aussi avait la hantise de perdre son frère.

Ensemble, nous avons vu les restes de notre grand-mère et, pensant que les autorités viendraient vite mettre la main sur nous, désormais orphelins, je pris Ulrich par la main et nous avons couru à travers Berlin, quittant sans un regard en arrière la rue en flammes, mais les yeux embués par la perte de nos proches.

La scène devait être comique : deux gosses en chemise de nuit se tenant par la main sans savoir où aller. Par miracle, personne ne nous arrêta, et nous avons même fini par trouver une sorte d’annexe de jardin d’une grande demeure berlinoise qui donnait sur la rue. La porte n’était pas verrouillée, et nous nous y sommes installés pour y passer une courte nuit. Je me souviens qu’Ulrich s’était uriné dessus de peur, et qu’il avait refusé d’enlever son pantalon, puisque nous n’avions pas de change, ce qui provoqua une odeur nauséabonde dans le cagibi que nous avions réquisitionné.

Quelle ne fut pas notre surprise d’être réveillés le lendemain par une bonne femme, très étonnée de voir deux enfants dormir sur sa propriété.

Au final, ce fut un événement plutôt heureux : cette dame nous trouva des vêtements neufs, nous offrit sa salle de bain, et nous donna même le gîte et le couvert pendant un mois entier. Elle fut obligée de nous mettre à la porte lorsque son mari, soldat, lui annonça par lettre qu’il rentrait pour défendre Berlin. Pendant tout ce temps, cette femme honnête eut l’amabilité de ne pas nous questionner sur les raisons de notre présence.

S’ensuivirent la fuite, puis la cave.

Et nous étions donc sur notre îlot de paix, là, au milieu des flammes de l’enfer.

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