Prologue
Je regarde par la fenêtre mes trois petits-enfants jouer dans le jardin. Ils portent le maillot de l’équipe de football d’allemagne réunifiée du Championnat d’Europe 1992, symbole d’un peuple qui a fini par se rassembler.
Ils courent sur l’herbe, maltraitant un vieux ballon usé jusqu’à la corde et l’envoyant entre deux haies faisant office de poteaux. Ma tête me fait mal. De vieilles images resurgissent. Moi, mon frère, là-bas, l’Enfer. Le ballon de chiffons, l’orphelinat, l’arrestation.
Je repense à mon frère. Il était ce que j’avais de plus précieux au monde.
Je nous revois, les deux petites têtes blondes qui n’avaient rien à faire au milieu des bêtises des grands. Je me remémore tout ce que nous avons traversé. A l’Allemagne, ce peuple qu’on a déchiré.
Je m’appelle Finn, je suis un jeune grand-père de 58 ans, et ces quelques secondes de souvenirs ont suffit à baigner mon visage de larmes. C’était une autre époque que je ne devrais pas regretter et pourtant, une pointe de nostalgie me prend chaque fois que je repense à la dure vie que nous menions là-bas, dans le tyrannique Berlin de la fin de la guerre puis dans l’imparfaite Allemagne de l’Est.
Ma balade mémorielle me fait oublier mes petits-enfants, qui viennent de migrer à l’intérieur de la maison suite à l’irruption soudaine de la pluie dans leur match de football.
- Papi, pourquoi tu pleures ? demande Emil, 7 ans.
Je le regarde dans les yeux. Il me rappelle tant Ulrich, mon petit frère. Ressemblance accentuée par sa proximité avec une photo de celui-ci jeune, posée sur un meuble de la pièce.
Les mots ne me viennent pas. Comment lui expliquer ? Il est si jeune, il ne comprendrait pas. Alors je me contente de répondre que ce ne sont que de vieux souvenirs sans importance, ce qui a pour mérite de satisfaire sa curiosité. Constatant qu’il était déjà 4 heures, je propose à mes invités de me rejoindre à la cuisine pour une collation. Ceux-ci y déboulent alors comme une tornade, menaçant de détruire la maison sur le chemin de la faim. Constatant le capharnaüm, je décide de me replier vers le bureau, où j'ai quelques affaires à mener.
Après une dizaine de minutes, j’entends des éclats de voix venant de la cuisine m’indiquant une dispute en cours m’obligeant à rejoindre la pièce dans laquelle le chaos bat son plein. Il s’agit visiblement d’un contentieux ayant pour sujet la propriété de la dernière part de brioche. Malgré la futilité évidente du prémisse, les deux protagonistes vocifèrent, prêts à en venir aux mains et s’insultent devant le petit dernier hagard.
Me mettant au beau milieu du conflit, je m’échine à les faire taire. Une fois ceux-ci calmés, je prends une voix douce.
- Vous ne devriez pas vous battre. Pas entre frères, pas dans la famille. Nous, peuple allemand, savons ce qu’est le conflit, à quel point il est meurtrier.
Mon sermon est bien reçu par les deux belligérants, qui baissent la tête, conscients de leur idiotie. Toutefois, le petit dernier me regarde d’un air interrogateur, tout comme le second. Le premier, âgé de 9 ans, connaît un peu mieux l’histoire de son pays et peut apprécier ma réflexion dans toute sa sagesse. Conscient qu’il faudrait des explications supplémentaires, je me pose sur une des chaises, et je les regarde tous dans les yeux.
- Je vais vous raconter une histoire.
C’est l’histoire d’un homme qui a prêché la haine, jour après jour, année après année, jusqu’à ce qu’elle ronge les cœurs et en vienne à déchirer des familles entières. Une haine qui a divisé les voisins, les camarades d’école, les villages, les villes.
C’est l’histoire d’un peuple brisé en deux, arraché à lui-même. Les uns au soleil couchant, les autres au soleil levant. Une frontière invisible d’abord, puis bien réelle, faite de murs et de barbelés, qui sépara jusqu’aux frères et aux sœurs.
C’est l’histoire de rues vides où résonnaient encore les échos des bombes, d’immeubles éventrés laissant voir les cuisines et les chambres comme des plaies ouvertes. C’est l’histoire de la faim qui vous tord le ventre, de la peur qui vous réveille la nuit, et du froid qui s’invite jusque dans vos os.
C’est l’histoire d’enfants oubliés, laissés pour compte, trimbalés d’un bâtiment en ruines à un dortoir glacé, parfois séparés les uns des autres sans un mot d’adieu.
Mais surtout, c’est l’histoire de deux gamins qui n’avaient rien au monde, excepté la promesse de ne jamais se lâcher la main. Deux frères perdus dans un pays en morceaux, qui se sont juré de ne pas se perdre l’un l’autre.

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