Chapitre 4 - L'Abri dans la Bibliothèque

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Nous pénétrâmes dans le vieux bâtiment, conscients qu’il s’agissait d’un coup de poker, d’une tentative de la dernière chance.

Si l’extérieur ne payait pas de mine, avec sa façade grise et l’impression que tout pouvait s’écrouler d’un instant à l’autre, l’intérieur était pire encore. C’était une unique et vaste pièce où les étagères désormais vides avaient été repoussées contre les murs décrépis et humides, trop éprouvés par les bombardements. L’étage avait été condamné : on devinait qu’en temps de pluie, des rigoles d’eau coulaient le long des escaliers, comme l’indiquaient les bassines disposées en contrebas.

La plus grande partie de la moquette avait disparu, arrachée par le temps, les explosions ou les habitants eux-mêmes.

Car oui, la bibliothèque était habitée, et pas seulement par quelques enfants perdus… Il devait y en avoir une centaine, ainsi que quelques femmes qui veillaient sur eux. À peine entrés, une dame d’une trentaine d’années, visiblement habituée aux escapades de Siegfried, nous intercepta :

— Ah ! Te voilà, garnement ! s’exclama-t-elle en lui tirant l’oreille. Combien de fois t’ai-je dit de ne plus sortir en ville !

Siegfried s’excusa pour être libéré et rejoignit, bougon, ses camarades.

La femme — « Hilda », entendit-on dire — reporta son attention sur nous. Elle caressa les cheveux blond paille d’Ulrich en s’exclamant :

— Que tu es mignon, mon petit !

Elle nous demanda nos noms, puis expliqua qu’elle et plusieurs femmes avaient créé cet endroit pour rassembler et protéger les orphelins de Berlin. Elle précisa toutefois que la bibliothèque était souvent bombardée, même si l’édifice était étonnamment solide et avait déjà survécu à toute la guerre. Constatant que nos vêtements étaient trempés, résultat de plusieurs jours passés dans une cave humide, elle nous demanda de rester près de l’entrée le temps d’aller vérifier s’il restait des habits de rechange — ce qui, sans surprise, n’était pas le cas.

Une autre femme, beaucoup plus âgée, nous conduisit vers un groupe d’enfants de notre âge et proposa de nous présenter. Siegfried, que nous connaissions désormais, prit l’initiative de nous introduire. C’était le plus détendu et le plus jovial des pensionnaires, ce qui en faisait le favori de nos anges-gardiennes, comme les autres les appelaient. Je restai avec ce groupe, mais Ulrich rejoignit un autre, composé d’enfants plus jeunes qui jouaient sous la surveillance tranquille d’Hilda. Mon frère s’amusait comme un fou, et c’était un spectacle bouleversant : une dizaine de gosses qui couraient et riaient alors qu’en fond résonnaient des tirs, et que le sol tremblait parfois. Comme si, au milieu des ruines, il restait malgré tout une minuscule place pour l’enfance. Comme si, au cœur d’un monde qui s’effondrait, on pouvait encore apercevoir l’avenir d’une Allemagne nouvelle.

Moi, je restai en retrait, encore secoué par les horreurs traversées depuis la cave. J’étais surtout occupé à savourer la vision d’Ulrich courant partout pour la première fois depuis des mois.

Une ange-gardienne me repéra, sans doute surprise de me voir isolé. Au début, elle dut croire que j’étais puni, car elle arborait un demi-sourire amusé. Mais après en avoir discuté avec ses collègues, son expression changea et elle s’agenouilla devant moi.

— Tu es Finn, n’est-ce pas ? demanda-t-elle doucement.

Je ne voyais pas trop où elle voulait en venir, et me contentai d’acquiescer.

Elle sourit largement en me proposant de les aider à endormir les bébés. Au centre de la salle s’agitaient quelques tout-petits qu’il fallait parvenir à apaiser malgré le vacarme. Je compris que cette tâche, rébarbative mais utile, servait à occuper les jeunes un peu trop silencieux pour leur éviter de ruminer. Je ne pouvais refuser d’aider alors qu’on nous accueillait, Ulrich et moi. Je rejoignis donc un groupe d’adolescents plus âgés, dont certains portaient encore l’uniforme de la Wehrmacht — sans doute des déserteurs recueillis comme orphelins pour échapper aux Soviétiques.

Grâce aux instructions précises, nous parvînmes à coucher tous les bébés.

Il fallait ensuite aider au repas : dresser une table, distribuer les bols, puis servir la soupe qui devait nourrir tout l’orphelinat improvisé. Je fus chargé de la louche. Inutile de préciser qu’Ulrich eut droit à une triple ration, ce qui me valut un regard noir de mes camarades et une petite gifle d’Hilda, qui me retira immédiatement du service. Elle m’expliqua qu’elle comprenait l’amour que je portais à mon frère, mais qu’elle ne pouvait accepter que ce soit au détriment de la santé des autres. Je reçus la remontrance tête baissée, conscient de ma maladresse. Attendrie malgré tout, elle me libéra du service en me privant de repas. Ulrich, malgré mes refus, insista pour me donner une louche de sa soupe, que je finis par accepter.

Plus tard, il fut l’heure de dormir. Les anges-gardiennes se montrèrent intraitables : quiconque faisait du bruit était isolé dans une pièce annexe. Mais il fallait bien cela pour obtenir un semblant de calme parmi la centaine d’orphelins. Ulrich s’installa avec moi sur une zone un peu à l’écart, où subsistait un reste de moquette. Il faisait froid : l’air s’engouffrait depuis l’étage éventré, et nous n’avions ni couchettes ni couvertures. Notre seule solution fut de nous blottir l’un contre l’autre, jambes entrecroisées.

Nous allions nous endormir lorsqu’une gigantesque explosion retentit : on venait de bombarder juste devant la bibliothèque. Instinctivement, nous nous levâmes — et restâmes figés.

Nous étions les seuls.

Les autres dormaient paisiblement, comme si leurs corps avaient fini par oublier la peur.

La nuit continua ainsi : réveils fréquents, sursauts, mais finalement… une accalmie. Plus un bruit. Et nous dormîmes mieux.

Au réveil, il était midi.

La bibliothèque s’éveillait doucement. Nous étions tous stupéfaits de ne plus entendre les canons. Plus de tirs. Plus de grondements.

Le soleil brillait, le ciel était clair : quelque chose avait changé.

Certains se demandaient, mi-sérieux mi-rieurs, si une bombe ne nous avait pas fauchés pendant la nuit et envoyés au paradis. Puis un jeune homme fit irruption dans la bibliothèque et se jeta dans les bras d’Hilda. Je ne l’avais jamais vu, mais son visage et la bague qu’elle portait ne laissaient aucun doute : c’était son mari. Les autres enfants semblaient bien le connaître, puisqu’ils criaient son prénom, excités par son retour et par les nouvelles qu’il apportait.

Il murmura quelque chose à l’oreille d’Hilda. Son visage se transforma : un mélange de joie immense et d’appréhension.

Nous comprîmes très vite.

Depuis quelques heures, la guerre était finie.

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