Chapitre 7 - Notre Nom sur un Registre

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Nous avions dormi dans les ruines de ce qui fut autrefois une maison, protégés par un toit qui ne tenait plus sur grand-chose. L’air était encore frais, bien que l’été approchât.

Vous pouvez vous en douter, il ne me reste pas de photos ou autres souvenirs de ces jours dans le Berlin de l’après-guerre, et si j’en avais eu, je ne sais pas bien si j’aurais voulu les conserver. Avec Ulrich, nous ne devions pas être très présentables : cela faisait presque un mois que nous n’avions pas eu de bain, ni, à vrai dire, changé nos vêtements, et nous ne remarquions plus ni la puanteur ni la crasse tant cela faisait partie du quotidien de cet été 1945.

Nous errions alors en quête de nourriture, participant çà et là à des activités de reconstruction quand de l’aide était nécessaire. Ce faisant, nous côtoyions nombre d’autres enfants, et nous gardions une vie sociale. Nous espérions toujours trouver une solution d’hébergement, mais la situation était telle que nous options toujours, en fin de compte, pour les ruines.

Je me souviens que nous traînions tout particulièrement avec une bande d’orphelins qui nous permettait d’avoir accès à un peu d’alimentaire et à beaucoup de petites astuces, et ce en cumulant les petites rapines.

Évidemment, ce groupe informel auquel nous appartenions et qui nous soutenait dans les coups durs de la famine n’était pas très bien vu ni par les habitants ni par les Soviétiques.

Il nous arrivait fréquemment de nous retrouver au poste. Les soldats rouges nous embarquaient lors de rafles dans la rue ou à la sortie des marchés, nous soupçonnant de vol ou de marché noir. La procédure était toujours la même : cris, coups de bottes, gifles pour faire peur. Au poste de commandement, nous étions enfermés dans une pièce sombre, parfois une cave, et interrogés rudement malgré notre jeune âge.

Il n’était pas rare que l’un de nous ressorte avec le visage tuméfié ou les côtes endolories. La faim finissait par nous ramener toujours au même point : sortir, recommencer, risquer à nouveau l’arrestation. Ce va-et-vient entre la rue et le poste faisait partie de notre quotidien, au point que nous avions appris à ne plus en avoir peur. Seule la brutalité des soldats restait imprévisible, oscillant entre indifférence et accès de colère.

Nous devions être fin septembre 1945, et l’arrivée des basses températures m’angoissait. Le champ de ruines qu’était notre ville était toujours sujet à un travail de déblaiement qui n’en finissait pas. Il s’agissait de chantiers auxquels nous participions fréquemment, toujours à la recherche de nourriture. Ulrich sortait d’un bref passage à la Kommandatura. Quelques heures, simplement parce que quelqu’un l’avait vu piocher des morceaux de pain à un endroit où il n’aurait pas dû pendant que nous dégagions une des artères principales de la ville. On l’avait emmené, mais il avait adopté le visage pleurnicheur le plus convaincant qu’un gamin de 9 ans puisse fournir de manière à apitoyer les forces de l’ordre. Ceci avait fonctionné, et quand je m’étais présenté aux bureaux pour obtenir des renseignements quant à sa libération — j’avais peur d’être séparé trop longtemps de lui — on m’avait rassuré en m’affirmant que ce ne serait que l’affaire d’une après-midi.

J’avais sauté dans ses bras comme si nous nous retrouvions après une longue séparation, sous les yeux amusés du militaire-fonctionnaire de bureau qui tenait le renseignement de l’endroit. Celui-ci nous interpella une fois les retrouvailles terminées dans un allemand approximatif.

— J’imagine que vous ne savez pas où dormir ?

Nous répondîmes d’un bref mouvement du cou, signifiant clairement que notre situation était pour le moins instable.

Le fonctionnaire nous fixait d’un regard intense.

— La Kommandatura veut procéder à un recensement des orphelins. Rien de bien sérieux pour le moment, mais nous voudrions ouvrir des institutions de placement.

Le ton détaché ne nous avait pas échappé. Le militaire avait utilisé l’euphémisme pour ne pas alarmer en parlant d’orphelinat, mais l’idée était bien là. Évidemment, la perspective n’était pas réjouissante. Mais entre ça et la vie dans les ruines, qu’est-ce qui est le mieux ?

Alors Ulrich me regarda, attendant que moi, l’aîné, prenne une décision. Mon hésitation fut interprétée par le fonctionnaire comme une marque d’intérêt.

— C’est à la vieille école détruite, une rue plus bas. Ça commencera dès demain, mais ce sera sans doute ouvert pour un bon moment.

Par un léger remerciement, je pris congé de l’individu pour retrouver la liberté des rues défoncées en compagnie de mon frère.

J’étais circonspect. D’un côté, il y avait l’aspect de la répression. Depuis la capitulation, les Russes ne font pas dans la dentelle. Pour nous, les orphelins, la vie est impossible en partie à cause d’eux. Ils frappent, enferment et affament, et inscrire son nom sur leurs listes, c’est la certitude d’être plus contrôlés, moins libres. De plus, nous nous étions juré dans la cave que nous ne ferions pas plus confiance aux Soviétiques qu’aux nazis. D’un autre côté, on risquait de mourir de faim dehors, et la sécurité était inexistante. Et puis les Russes avaient déjà nos noms avec le nombre d’arrestations subies, ce qui était la certitude d’être envoyés dans un camp de travail quelque part à la campagne dans un futur plus ou moins lointain. Je ne parvenais pas à trancher, c’était un dilemme sans solution.

Mais Ulrich insista longuement pour y aller, ce qui provoqua une grave dispute.

Mon frère soutenait qu’on pourrait nous donner un lit et du pain tous les jours, et moi j’insistais sur les récits des horreurs que certains de nos amis avaient subies des Russes lors d’arrestations.

Nous prenions tous deux le sujet très à cœur, et le ton grimpa vite. Ce qui était un simple désaccord stratégique devint rapidement une monumentale engueulade puis une formidable bagarre. Je crois que c’est Ulrich qui frappa le premier, mais je l’avais bien mérité.

— De toute façon, c’est moi le plus grand, c’est moi qui décide. Toi, tu m’écouteras, lui avais-je rétorqué.

Je m’en étais immédiatement voulu, mais je ne pouvais pas m’excuser sous peine de perdre toute crédibilité. La réaction ne se fit pas attendre : un rude coup dans le ventre me fit chanceler. Ulrich n’avait pas réfléchi, j’étais plus vieux et plus fort que lui. À peine remis de l’attaque que je me ruai sur lui. Pourtant, je m’arrêtai au bout d’une simple gifle. Mon frère était en pleurs.

Devant ce spectacle, toute velléité agressive disparut instantanément, et je ne pouvais croire que moi, Finn, j’avais frappé mon frère, la personne qui, de par le monde, comptait le plus pour moi. Je me jetai dans ses bras.

— Pardon, Ulrich, pardon. On y ira, je te promets, chuchotai-je à son oreille pour le calmer.

Il n’était pas rancunier, et nous nous rendîmes instantanément vers l’école.

Sur le parvis de celle-ci, il y avait de nombreux orphelins. Le bruit avait couru dans tout Berlin que notre quartier organisait un recensement, et tous les gamins fatigués par la criminalité avaient décidé de s’enregistrer. Quelques têtes nous étaient connues, il faut dire que durant un temps nous étions dans tous les bons coups. C’était un mélange d’espoir et de peur qui flottait dans la foule. Aurait-on affaire aux barbares de la Kommandatura ou à des éducateurs compréhensifs ? Certains imaginaient déjà une vie d’après, et pour la première fois depuis longtemps, l’innocence de l’enfance revenait un peu.

Les portes s’ouvrirent, et le premier obstacle fut de franchir l’entrée. Un soldat posté avait pour mission de filtrer les gens. Les consignes étaient claires : seulement des enfants de moins de 16 ans. La tâche était pourtant complexe, entre les adultes harangueurs, prêts à tout pour passer, et les enfants en pleurs.

Le spectacle était vraiment particulier, avec les orphelins seuls et les gamins tenus par leurs parents et poussés sans ménagement vers la vieille école. Nous finîmes par entrer, et c’était une vaste salle peuplée d’enfants dans tous les coins qui nous accueillit. Cela ressemblait somme toute à une cour de récréation, entre les petits séparés de leurs parents qui criaient et pleuraient et les plus âgés, rieurs, qui jouaient aux durs pour tenter de faire croire que la situation ne leur faisait absolument pas peur.

Les heures passèrent, et rien ne changea. De temps à autre, les soldats désignaient un enfant qui devait venir pour inscrire son nom, puis le ramenaient dans la salle. On attendait d’être désignés, donc on se massait devant la porte.

C’était une journée étrangement chaude, et l’atmosphère devenait progressivement irrespirable entre la température, la poussière du sol mal lavé, la transpiration et l’humidité qui suintait des murs.

De l’autre côté de la salle, les Soviétiques appelaient régulièrement des noms parmi les recensés pour leur indiquer une prise en charge possible. Si la plupart des noms étaient suivis d’un rude « Nichts für heute » prononcé avec un fort accent russe, et suivis du départ de l’enfant en question de la salle, quelques-uns étaient effectivement placés et donc rassemblés dans un coin éloigné de la salle. Ces situations posaient visiblement de nombreux problèmes, à en croire ce groupe d’enfants en bas âge accompagné d’une religieuse — visiblement la seule adulte à avoir été autorisée à pénétrer dans l’école — qui tentait de négocier avec un fonctionnaire soviétique sur la destination des placés. Quelques mètres plus loin, c’était un garçon d’une quinzaine d’années qui essayait d’expliquer en russe qu’il était adulte et qu’on n’avait aucune raison de le placer. Visiblement, celui-ci avait été conduit au recensement de force par des soldats suite à une interpellation, et le soldat russe se montrait intraitable, le repoussant incessamment dans le coin.

Mais mon attention était surtout retenue par la scène qui se jouait juste derrière moi. C’étaient un frère et une sœur, à peu près du même âge que nous, qui pleuraient dans les bras l’un de l’autre sous le regard apathique d’un Soviétique. Je compris rapidement que les deux avaient eu une affectation différente, l’un dans un foyer pour garçons, l’autre pour filles.

D’un seul coup, mes épaules s’affaissèrent. On pouvait être séparés. Jamais cette perspective ne m’avait effleurée, et je ne pouvais m’empêcher de poser mes yeux sur mon frère, insouciant. Peut-être que c’était la dernière fois que je le voyais. Mes yeux se remplissaient de larmes et je ne compris donc pas que c’était à mon tour de rejoindre la pièce annexe dans laquelle le recensement s’effectuait. Constatant ma mine déconfite, le soldat qui devait désigner les enfants passant ensuite me demanda si je pleurais parce que j’avais peur d’être séparé de mon frère. J’acquiesçai, et il me proposa d’y aller avec mon frère de manière à ce que la décision soit prise pour nous deux au lieu d’être traités comme deux cas séparés.

Plus optimiste, je le remerciai et pris la main d’Ulrich pour l’amener dans la salle attenante. Là, une table nous attendait. Nous étions debout, et de l’autre côté, assis, un officier soviétique.

L’officier avait un carnet devant lui. Il parlait assez bien allemand.

— Vous êtes frères ? demanda-t-il sèchement.

J’opinai, et son regard s’adoucit alors contre toute attente.

— Vous savez, les garçons, un frère, c’est ce qu’il y a de plus précieux. Le mien est mort pendant la guerre.

Il avait les larmes aux yeux, et nous étions gênés par la vue de cet adulte troublé. Il se reprit vite.

— Bon, on ne va pas y passer l’année. Noms, prénoms, âge.

— Moi, c’est Finn Schneider, mon frère, c’est Ulrich. J’ai 11 ans, il a 9 ans.

Ulrich avait visiblement décidé de rester muet, il ne faisait que bouger la tête de haut en bas pour valider mes propos, ce qui amusa l’officier.

— Gut, gut, dit-il, notant quelque chose dans le carnet. Vous avez de la famille ?

Je répondis par un simple mouvement de tête négatif.

L’officier retira ses lunettes.

— Rien ? Ni à Berlin ni ailleurs ?

Non, nous n’avions plus de famille. Ou du moins, à ma connaissance.

L’officier écrivit quelque chose, puis ses yeux se posèrent sur moi.

— Vos parents sont décédés pendant la guerre ?

Je ne savais pas quoi répondre. À vrai dire, je ne m’étais jamais posé la question.

— Je ne sais pas.

Il fronça les sourcils.

— Comment ça, vous ne savez pas ?

— Nos parents étaient communistes. Les nazis les ont internés. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus.

Les yeux de l’officier brillèrent.

— Ah, communistes. Intéressant. Donnez-moi les noms, nous ferons le nécessaire pour les retrouver. En attendant, et par respect pour vos parents, nous vous devons bien protection et logement. Une place vous sera trouvée dans les plus brefs délais.

— Franz et Lisa, répondis-je machinalement.

Il nota, puis nous congédia d’un geste de la main. Notre attente ne fut pas très longue : à peine sortis, un soldat soviétique annonça « Finn Schneider, résidence temporaire » et puis, quelques secondes plus tard, « Ulrich Schneider, résidence temporaire ». Le soulagement était immense.

Néanmoins, il n’était pas prévu de déplacer les enfants avant un jour ou deux. Inutile de préciser que la nuit ne fut pas propice au sommeil, entre les pleurs, les gémissements, les murmures et la faim qui tordait les estomacs. Nous étions tout près d’un mur, cherchant le sommeil. J’ai alors senti la main d’Ulrich agripper la mienne.

J’étais perdu dans mes pensées, revoyant le registre noirci de noms. Un jour, ces pages noircies seraient les seules traces de notre passage.

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