Chapitre 8 - L'Ecole Vide

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La nuit avait fini par passer.

Au matin, on nous avait séparés en deux groupes : ceux à qui on avait attribué une résidence définitive — bien peu nombreux, comme nous pûmes le constater ; il s’avéra que deux ou trois orphelinats au maximum étaient opérationnels — et les autres pour qui la résidence était temporaire, c’est-à-dire nous et l’immense majorité des logés. Le premier groupe fut vite liquidé. Les gamins qui le composaient furent immédiatement embarqués dans un camion pour être amenés à leur destination finale quelque part en dehors de Berlin. Il ne restait donc plus que notre groupe dans la salle, et l’attente s’avérait déjà trop longue.

On appelait petit à petit les orphelins pour les rassembler par lieu de résidence. C’était fastidieux, puisque les soldats attendaient visiblement des informations plus complètes sur les effectifs concrets de ces lieux et en étaient donc réduits à envoyer au jugé pour nous faire croire que tout avançait et que leur bureaucratie était parfaitement efficace. En voyant cette organisation de dernière minute, je pris peur. J’imaginais que l’officier des registres n’avait pas pu communiquer ses informations et que nous finirions par être séparés. Au final, je n’eus pas le temps de me morfondre, puisque, à peine ces sombres pensées arrivées, elles furent balayées par la voix d’un soldat :

— Ulrich Schneider, Finn Schneider, Friedrichstraße Schule. Immédiatement, Ulrich me traîna littéralement vers la zone de rassemblement en vue du transfert, et je vis des étoiles dans ses yeux pendant que le soldat nous expliquait : « Donc vous, c’est direction l’école. »

Cette école était dans un quartier limitrophe, à seulement quelques rues de là. Notre groupe s’y rendit donc à pied, accompagné par une surveillante soviétique à l’air rigide et une interprète très jeune qui paraissait terrifiée. À vrai dire, nous n’avions pas très bien compris que l’école était là pour l’hébergement, et Ulrich s’enthousiasmait déjà :

— Tu te rends compte, Finn, on va retourner à l’école !

C’était comme si nous nous apprêtions à retrouver un semblant de normalité, et pour une fois, je partageais en partie son enthousiasme.

Sauf qu’à sa différence, moi, j’avais connu les cours. Je me souvenais de mes anciennes journées d’écolier, des interminables cours de géographie, du bruit des pupitres et des bavardages, des cris agacés de notre maître… Oui, pour moi, l’école, c’était une réalité tangible qui appartenait à l’époque d’avant-guerre, et je le pressentais déjà : plus rien ne serait comme avant.

Après une courte marche, notre petit groupe arriva en vue de l’école. Évidemment, le bâtiment était décevant. La façade était abîmée, avec de longues fissures qui le défiguraient ; pas une vitre n’était intacte et, c’était une constante dans les bâtiments berlinois qui en étaient encore dotés, le toit ne paraissait tenir que du fait d’un miracle divin.

La porte grinça, et nous fûmes transportés au travers d'un coulois dans lequel flottait une forte odeur d'humidité et de poussière. Nous devions traverser tout l’établissement, et donc un unique couloir parsemé de quelques portes entrouvertes à travers lesquelles on distinguait des salles de classe meublées de tableaux couverts de craie à demi effacée, de cartes murales arrachées ou de pupitres renversés. Quelquefois, des débris jonchaient le couloir, et nous devions les éviter en serrant le mur de droite. Nous finîmes par arriver tout au bout du corridor, dans l’unique salle de classe qu’utilisait la résidence temporaire. Elle avait visiblement été choisie en raison de son état légèrement moins préoccupent que les autres. Les murs étaient intacts et les vitres n’avaient pas été cassées, ce qui relevait du miracle et s’expliquait sans doute par le fait que la classe donnait sur la cour de récréation, laquelle était entourée d’immeubles.

Les pupitres avaient été ramenés contre le mur, et le sol vierge était occupé par de nombreux matelas de fortune, les uns sur les autres, pour gagner de la place. Des garçons étaient déjà là ; on proposa aux nouveaux de se joindre à eux. Le ton était cordial, on se présentait et on choisissait sa couchette. Ulrich s’émerveillait de tout, il croyait encore que l’on retournerait à l’école. Il s’assit sur un pupitre en riant, comme si tout cela n’était qu’un jeu. Moi, j’avais vite compris que l’école n’était qu’une triste tentative de nous empêcher de dormir dans la rue. On voyait bien que rien n’était organisé et que tout était resté triste, entre le tableau qui avait été laissé comme si les élèves venaient de partir en récréation et le portrait d’Adolf Hitler qu’on avait oublié de retirer dans le chahut généré par l’installation des orphelins.

Les nouveaux responsables de notre éducation étaient des Allemandes pour la plupart, excepté celle qui nous avait accompagnés depuis l’école servant de centre de recensement jusqu’ici et qui devait être une sorte de principale.

Après nous avoir laissés jouer et prendre connaissance des lieux pendant une trentaine de minutes, les éducatrices allemandes nous rassemblèrent, et la traductrice prit la parole pour nous rapporter les propos de la directrice :

— Ici, vous aurez deux repas par jour. Nous avons du pain et de la soupe. En contrepartie, nous attendons de vous un bon comportement, et notamment le respect du peu de discipline que nous vous demandons. Ces quelques explications m’ont suffi pour saisir la nature précaire du lieu. Une sorte de prison où l’on mangeait.

La traductrice précisa quelques informations complémentaires, comme les heures de coucher, de lever et de repas, choses qui sortirent de mon esprit puisque, de toute manière, personne ne les respectait.

Dès notre première journée, le comportement de ceux qui étaient déjà là me fit comprendre qu’il n’y aurait pas grand-chose à tirer de l’endroit. Quelques discussions me permirent de comprendre que l’activité des éducatrices consistait essentiellement à garder les enfants dans l’école pour éviter la délinquance juvénile, et qu’il n’était absolument pas question de classes ou de cours, les professeurs ayant de toute façon purement et simplement disparu, s’ils n’avaient pas été liquidés, emprisonnés ou mis à pied du fait de leurs liens avec le nazisme. Cela se confirma par deux choses : premièrement, les positions des éducatrices. Il était impossible d’en voir une sauf en s’approchant de la porte de sortie, auquel cas on était repoussé vers l’intérieur. Aucune ne s’occupait des problèmes potentiels à l’intérieur de l’école. Deuxièmement, le comportement des pensionnaires du centre. C’était un véritable chaos. On entendait les enfants hurler, se ruer dans les couloirs, dessiner à la craie sur les murs ou bousculer leurs camarades. Et personne pour les discipliner ou faire régner un semblant d’ordre.

Certains, un peu plus âgés, étaient enfermés dans un mutisme inquiétant, repoussant quiconque essayait d’entamer la discussion. En surprenant une conversation entre deux de ces individus, je me rendis compte qu’il s’agissait d’adolescents des jeunesses hitlériennes ayant été forcés de prendre les armes lors de la bataille de Berlin. Ils étaient fanatisés et ouvertement nazis, sans doute la raison pour laquelle le portrait d’Hitler n’avait pas été enlevé.

Je restai un peu à l’écart, tout ce désordre ne me plaisait guère. Ulrich, en revanche, s’intégrait très vite, ayant fait sien cet habitat si particulier. Fatigué de jouer, mon petit frère finit par me rejoindre. J’eus l’idée d’explorer un peu l’école pour nous éloigner des cris et des combats d’enfants. À l’autre extrémité du couloir se trouvait une porte fermée, la seule qui ne fût pas entrouverte. Nous décidâmes d’y pénétrer, et la raison de son abandon était claire : un gigantesque trou dans le mur laissait pénétrer la lumière et les courants d’air.

Oui, mais voilà : si la pièce était inhabitable, la partie la plus éloignée du trou était un véritable vestige de l’époque où l’on y donnait encore cours. Tout était resté en l’état : le vieux globe poussiéreux, des dessins d’enfants et des croix gammées, des cahiers sur une étagère et des encriers vides alignés contre un mur. Je saisis un cahier pour le feuilleter. Les exercices s’arrêtaient subitement autour de la vingtième page, comme si la guerre avait arrêté le temps, que la classe avait été désertée au milieu d’une alerte de bombardement et que plus personne n’y était revenu depuis, ce qui ne devait pas être très éloigné de la vérité. Ulrich, quant à lui, se saisit d’une craie sur le bureau du professeur et se mit à dessiner un soleil sur le sol, comme pour ramener la salle à la vie. On aurait presque pu imaginer des élèves s’asseoir et se saisir de leurs cahiers, les cours se dérouler, le professeur interroger et noter.

Après quelques minutes de flottement, nous finîmes par rejoindre la salle qui servait de dortoir : on ne devait pas être loin du repas du soir et de l’heure du coucher.

Mon intuition était la bonne : à peine arrivés, on nous servit vite un bol de soupe, puis les éducatrices tentèrent tant bien que mal de faire venir le calme pour que le sommeil s’installe. La lampe-tempête finit par être éteinte, laissant la salle à l’obscurité et à ses bruits nocturnes. Ulrich me chuchota : « Tu penses qu’un jour on aura de vrais cours ici ? »

Je n’osais pas lui répondre. Je lui pris la main et je fermais les yeux, gagné par la désillusion.

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