Chapitre 9 - Un Camarade nommé Sergueï
Ainsi, notre vie se déroula quelques mois durant. Nous flottions dans cette atmosphère de chaos, gagnés par le désespoir engendré par les désillusions successives.
Une routine morne accompagnait notre vie dès le lever du soleil, et les nuits, qui se faisaient de plus en plus froides, n’arrangeaient pas le tout. Si Ulrich n’avait pas l’air très embêté par cette atmosphère d’avenir enterré, plus préoccupé par ses jeux sans but que par la réflexion sur le long terme à laquelle je m’étais astreint en tant que grand frère supposément responsable de notre situation, je m’étais enfoncé dans la lassitude. Mes journées étaient ponctuées par l’attente irrationnelle de l’entrée d’un adulte qui nous enverrait ailleurs. Ainsi, mon cœur sursautait à chaque apparition d’une tête nouvelle, et mes rêves étaient déçus dès la seconde suivante. Il est vrai cependant que si mes pensées étaient si noires, ce n’était pas tant la faute d’un poids que je portais pour deux que de mon incapacité à m’intégrer dans ce nouveau milieu. En réalité, Ulrich ne m’avait pas rejoint pour se morfondre avec moi parce que lui gardait un peu d’élan et parvenait à trouver de quoi s’occuper. Il dessinait sur tout ce qu’il trouvait, que ce soit les murs, les cahiers abandonnés ou même les planches de bois : tout finissait noirci du charbon qu’il utilisait pour ses juvéniles œuvres d’art.
Rien ne venait troubler un quotidien trop plat pour être vécu, jusqu’à ce matin d’octobre 1946. Il faisait étrangement chaud et le soleil était déjà bien haut quand nous fûmes réveillés par un bruit peu commun : des pas ponctués de rires, comme si tout un nouveau groupe d’enfants venait d’arriver… Et ce n’était pas si éloigné de la réalité.
Devant nous, et en haillons, des soldats soviétiques se tenaient fièrement, la mine joueuse et rieuse. Ils devaient être adolescents et, trop jeunes pour la guerre active, on les avait réaffectés à la garde des orphelins, ce qui fit d’eux nos nouveaux surveillants.
L’un se démarqua des autres, et je le constatai tout de suite. C’était un grand échalas d’une quinzaine d’années, maigre à l’air nonchalant, qui apparut dès ce premier jour dans un uniforme incomplet qu’il ne quitterait jamais. Vêtu d’une veste bien trop grande et de bottes usées — et même trouées — il arborait un sourire ironique qui détonnait avec la situation d’ensemble, ce qui me plut instantanément.
Il vivait dans une sorte de décalage que nous ressentions au quotidien : là où les autres soldats, se lamentant d’avoir été transformés en gardes d’enfants à peine plus jeunes qu’eux, restaient entre eux, Sergeï — puisque tel était son prénom — vint immédiatement s’asseoir parmi nous et entamer une méthodique observation sans aucune hostilité. À peine la première heure était-elle passée que tous les plus jeunes de l’école l’adoraient déjà, courant autour de lui et grimpant sur ses épaules, Ulrich compris. Moi, fidèle à mes nouvelles habitudes, j’étais resté à l’écart, un peu méfiant vis-à-vis de l’adolescent et quelque peu jaloux, il est vrai, de m’être fait voler mon frère, qui passait tout son temps avec lui.
C’est très rapidement que leur complicité se renforça, à mes dépens, je dois l’avouer. Sergeï avait en effet remarqué les dessins d’Ulrich, et plus particulièrement l’un d’eux qu’il avait griffonné sur une page d’un cahier abandonné. Celui-ci représentait un oiseau — c’était une colombe, si mes souvenirs sont bons — une maison, et bien sûr deux silhouettes main dans la main. J’ai cru remarquer une petite larme perler au coin de l’œil de Sergeï, qui, sans daigner prononcer le moindre mot, lui tendit un petit quignon de pain sec. Mon frère, timide et interloqué, hésita quelques instants sur la conduite à tenir, avant de remarquer les yeux insistants de Sergeï sur sa production et de la lui tendre. Attrapant le dessin, l’adolescent russe le plia soigneusement et le mit dans sa poche, remerciant Ulrich d’une tendre caresse sur son cuir chevelu d’un blond paille d’autant plus étoffé que les coiffeurs ne couraient pas les rues à cette époque.
En voyant cela, j’interpellai mon jeune frère : « Ne lui donne rien, bon sang. Tu ne sais pas qui c’est ni ce qu’il veut ! » Il s’apprêtait à me répondre quand Sergeï intervint, riant doucement et prononçant quelques mots dans un russe qui m’était incompréhensible. Il s’en alla ainsi, devant nos quatre yeux interloqués qui se demandaient ce qu’il venait de se passer.
Mon comportement vis-à-vis de Sergeï ne changea pas dans l’immédiat, alors que mon frère l’appréciait toujours un peu plus chaque jour. Désormais, le rituel était instauré : chaque soir, Sergeï nous retrouvait, et, assis en tailleur, nous discutions comme nous le pouvions alors que les plus petits dormaient. Rapidement, il fut décidé d’un commun accord de trouver un moyen de communiquer. Nous ne voulions pas vraiment apprendre l’allemand à Sergeï — enfin, Ulrich ne voulait pas vraiment ; moi, j’observais sur la défensive, sans jamais prononcer un mot — alors ce fut lui qui se chargea de nous enseigner sa langue. Il pointait du doigt des objets et prononçait leurs noms en russe de sa voix grave et envoûtante. « Khleb », dit-il un jour en regardant fixement un morceau de pain, puis « Solntse » alors que son regard pointait vers le ciel, et même « Brat », dit-il un jour en nous désignant. Ulrich répétait chacun des mots appris en riant, sous les yeux amusés de Sergeï, qui ne pouvait s’empêcher de pouffer de rire en entendant l’accent particulièrement approximatif de mon frère.
Pourtant, petit à petit, j’en vins à apprécier ces pseudo-cours de russe qui apportaient un peu de nouveauté à ces journées. Si, au début, j’étais clos comme une huître, plus les soirs passaient et plus je me surprenais à écouter attentivement et à retenir les mots enseignés, jusqu’à un jour même corriger la prononciation d’Ulrich devant un Sergeï tout étonné de se rendre compte que j’écoutais aussi et que je l’appréciais au moins un tout petit peu. Avec le temps, nous finîmes par céder à ses supplications et lui apprendre quelques mots d’allemand, qu’il récitait maladroitement sous les rires de tous les enfants de l’école.
Nous le savions au fond de nous : cet interlude ne durerait pas éternellement et, tôt ou tard, Sergeï et ses camarades seraient rappelés ailleurs.
C’est un mois après son arrivée, un soir de novembre, que l’adolescent nous fit comprendre qu’il partirait le lendemain matin. Pour fêter comme il se doit ces adieux, il nous amena dans la salle de classe fantôme, celle que nous avions découverte le premier jour et que nous lui avions montrée peu après son arrivée. Là, il alluma un bout de bougie et montra un dessin d’Ulrich qu’il avait accroché au mur.
Cérémonieusement, il sortit alors d’une de ses poches un harmonica cabossé avec lequel il entreprit de jouer un air simple et très hésitant. Bercé, mon frère ferma les yeux tandis que je me surpris à sourire pour la première fois depuis bien longtemps.
En partant à l’aube du lendemain, Sergeï nous lança un sobre « Do svidania », agrémenté d’un salut théâtral moins sobre, qui fit éclater de rire le reste de la troupe. Mon frère tenta un très maladroit « spasiba », ce qui eut pour conséquence de déclencher aussi l’hilarité générale. Et puis ils se mirent en marche et disparurent en tournant à l’angle d’une rue. Ainsi partit notre camarade nommé Sergeï.

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