Chapitre 10 - Le Manteau Rouge

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Sans vraiment exister, l’automne disparut et laissa sa place à un hiver froid et rigoureux. Nous n’avions pas vu les feuilles tomber, juste les briques s’assembler sur l’immeuble d’en face, nous indiquant que là-dehors la vie continuait et que, surtout, le froid s’emparait petit à petit de la ville en ruines. Le sol blanchissait, le ciel se grisait, et nous perdions un à un les quelques degrés que nous tentions vainement de retenir, parce que chaque petit coup de froid était une bataille de perdue, une ligne brisée et un pas vers le gel et une saison qui s’annonçait horrible. Il faut rappeler que l’hiver précédent avait été l’un des plus froids de l’histoire de notre ville et que le suivant serait plus frais encore — mais ça, nous ne le savions pas. Ainsi, on s’attendait au pire, et le pire arriva.

Plus les semaines s’effaçaient et les jours passaient, plus les couvertures sortaient et les corps se mettaient à grelotter. Nous nous serrions les uns contre les autres dans le dortoir, sous les bien trop fins draps militaires que nous avions pu obtenir, mais nous tremblions ; nos bras et nos jambes gelés paraissaient plus lourds encore que des briques. Je me souviens de la neige qui tombait devant la vitre dont nous avions en urgence comblé la partie brisée. Un petit monticule se formait juste sous le carreau, puisqu’une couche blanche dépassait de justesse le cadre en bois, que l’on devinait trempé au vu du changement de couleur qu’avait subi celui-ci, en un brun bien trop foncé.

Nous passions ainsi toutes nos journées, nous mouvant le moins possible et conservant la chaleur comme s’il s’agissait d’une denrée rare et périssable, mise en danger par l’isolation du bâtiment. Parce que, on peut s’en douter, bombarder continuellement un édifice n’est pas bon pour le confort qu’il peut offrir durant la rude saison, et cette empirique loi fut vérifiée par nos innombrables tentatives de colmatage. C’était une autre fenêtre, toujours la même, la plus au fond de la salle, dont le cadre était complètement défoncé. Et aucun menuisier n’ayant été trouvé, nous avions été forcés de combler les défaillances par des chiffons que nous devions changer continuellement, parce qu’ils finissaient par pourrir. Alors, un vent glacial s’engouffrait dans le dortoir et tous se crispaient, parce que la petite brise que nous sentions à peine était insupportable. Ce qui devait arriver arriva, et bientôt les maladies se répandirent. Ma mémoire me fait me souvenir qu’à ce moment-là, je pensais à ma grand-mère, qui disait toujours qu’Ulrich tombait bien trop facilement malade. Et cela ne manqua pas : le nez d’Ulrich se mit vite à couler, puis il toussa. Normalement au début, puis trop fort, trop longtemps et trop profondément.

Ses traits se creusèrent et ses lèvres bleuirent. J’avoue avoir eu la certitude de le perdre à un moment, et c’est pour cela que j’étais constamment à son chevet — un bien grand mot pour dire que ma couverture était collée à la sienne. Heureusement, l’une de nos surveillantes avait quelques bases de médecine et put m’affirmer que, même si tout cela paraissait très grave, ça ne l’était pas tant que ça : juste un mauvais rhume. Elle m’expliqua par ailleurs que si son apparence était si peu encourageante, c’était parce qu’il était faible du fait de la nourriture et du froid, donc que la solution à son mal était la chaleur.

Immédiatement, je me mis en quête d’un manteau, une simple couche de vêtements supplémentaires pour mon frère. Je commençai par interroger tous les orphelins de l’école, mais cela ne fut pas très concluant. Personne ne disposait de vêtements de rechange suffisamment chauds ou utiles. Et puis, à force de guetter l’habillement qui sauverait mon frère, je finis par remarquer un garçon dans un coin du réfectoire, un des plus grands, un de ceux qui s’étaient battus dans Berlin. Il me faisait peur parce qu’il était un nazi convaincu et qu’il avait plusieurs fois tenté de s’en prendre à nos surveillantes, et même aux soldats soviétiques quand ceux-ci étaient avec nous, mais il avait un grand manteau rouge, épais et parfait. Et ce grand manteau, je le voyais jusque dans mes rêves ; j’espérais avoir le courage d’aller lui parler — ou d’aller le lui voler. De temps en temps, le grand abandonnait son manteau pour d’autres activités, et je m’imaginais alors le lui dérober et le remettre à Ulrich. Mon frère ne se séparait jamais de sa couverture, personne ne pourrait savoir que je lui avais donné le manteau, certes, mais j’étais bien trop terrifié pour avoir le courage de passer à l’acte. Chaque fois que je m’y étais préparé et que je m’approchais du manteau, la vision fugace du garçon en uniforme tirant sur des soldats russes depuis une barricade m’apparaissait, et j’abandonnais tout projet. Lui demander était une autre possibilité, mais je savais que les chances qu’il cède étaient très faibles, et je le savais impulsif et violent ; pour un rien, il pouvait frapper. Alors je temporisais, rendu inopérant par les nombreux dilemmes qui me guettaient. Puis, une nuit, un éclair de folie s’empara de moi. J’ai vu le manteau, et tout le monde dormait, alors je me suis levé et, à pas de loup, je me suis approché jusqu’à me retrouver exactement au-dessus du vêtement posé à côté du garçon. Je me suis penché tout doucement et j’ai attrapé sans un bruit le manteau, mais, pour une raison qui m’échappe encore, celui-ci se réveilla en sursaut et m’attrapa par le col, me plaquant au sol. Il me retourna et m’envoya un violent coup de poing, et j’aperçus alors ses yeux injectés de sang. Il n’avait que faire de son manteau ou de quoi que ce soit d’autre. Élevé dans la haine, il avait simplement la volonté de faire mal pour passer ses nerfs. Comprenant qu’il était capable de me tuer, j’expliquai en une phrase paniquée la situation et, contre toute attente, le grand me reposa au sol. Je lus de la pitié dans ses yeux. Il saisit son manteau et me le fourra dans les mains. « Prends-le, j’ai plus chaud que lui », dit-il avec un petit sourire. Toujours aussi apeuré, je lui dis rapidement que je le lui rendrais dès que mon frère irait mieux, et je fuis sans demander mon reste.

Le soir même, Ulrich se rendormit avec un manteau et, pour la première fois, il eut chaud. Immédiatement, sa situation s’améliora, et il put de nouveau gambader dans les couloirs, mais avec un manteau qui traînait à ses pieds. Il m’arrivait de croiser le regard du grand, qui lui aussi regardait mon frère jouer en souriant et dire très sérieusement qu’il avait un manteau magique qui le protégerait de tout, un manteau si grand qu’il flottait comme une cape quand il tournait sur lui-même. Une semaine banale passa comme cela, et puis, un jour, sans prévenir, le grand partit. Pour une fois, ce n’est pas par la porte ou la fenêtre qu’il tenta de s’évader. On retrouva au matin son corps sans vie sous la couverture, terrassé par le froid et une maladie qu’il nous avait tous cachée ; il avait donné sa vie pour mon frère, et je ne le connaissais même pas.

Le soir, je pensais à l’adolescent-héros, regardant mon frère, minuscule dans son manteau rouge. Derrière lui, à travers la fenêtre, Berlin était grise, froide et silencieuse. Il était la seule tache de couleur d’un monde vide et glacé, des ruines perdues de mon Allemagne dévastée. Des larmes coulaient de mes yeux.

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