Chapitre 11 - Le Heim
Et puis, parce que toute chose dispose d’une fin, y compris l’enfer, l’hiver finit par s’estomper. Les températures remontaient petit à petit — trop doucement à notre goût — et nous sentions plus généralement l’atmosphère se réchauffer, un peu comme si la morte saison, synonyme de destruction et de stagnation, était remplacée par le moment de tous les possibles, un incubateur pour le renouveau de la nation et la reconstruction de notre ville. Ainsi, nous commencions à élaborer des projets, imaginer reconstruire l’école, pourquoi pas réintroduire des cours et organiser un vrai orphelinat. Nous sentions qu’il n’était plus seulement temps pour la survie, mais qu’il fallait avancer, aller de l’avant et refaire notre vie loin du nazisme et de la barbarie. C’est comme cela que, vers la fin de l’hiver, nous suivîmes un premier cours de mathématiques dispensé par un professeur ayant été interné en camp de concentration en raison de ses idées politiques. La classe était étrangement agencée, puisqu’elle devait pouvoir accueillir à la fois tous les enfants orphelins de l’école et les riverains du quartier, qui eux aussi n’attendaient que de pouvoir revivre normalement. Ainsi, oubliés les pupitres, cahiers et encres : nous étions assis à même le sol, collés du fond de la salle jusqu’au pied de l’estrade et tous en manteau, parce que malgré la chaudière qui crachait tant bien que mal ses effluves qui nous réchauffaient, le temps restait bien froid en ce début de printemps 1946.
La classe était prête plus d’une trentaine de minutes avant l’arrivée du professeur, et l’impatience grimpait au fur et à mesure que l’heure approchait, parce qu’il faut comprendre que pour nous, enfants de Berlin, ce n’était pas juste un cours qui allait nous être donné, c’était la preuve même que notre ville, notre âme et notre pays — notre enfance, en somme — n’avaient pas disparu en même temps que nos logements, nos parents et, pour certains, nos frères. Débarqua donc, avec son air sérieux et appliqué, le professeur de mathématiques. Celui-ci ne s’embarrassa pas d’un comportement particulier ou d’un lyrisme inutile ; il avait compris que nous attendions tous qu’il fasse comme si de rien n’était, comme si nous n’étions pas une classe improvisée d’enfants de tous âges qui venaient de vivre les événements les plus traumatisants de ce siècle. Alors il écrivit des formules que nul ne pouvait comprendre, hormis les plus vieux, des lettres à la craie sur le vieux tableau noir qui couinait, pleurant de joie d’enfin retrouver l’illustre savoir qui le visitait chaque jour avant l’orage de la haine et des bombes. Une heure passa ainsi, et ni moi ni mon frère ne comprîmes un traître mot de ce qui nous avait été enseigné, mais aucun bruit ne se fit entendre dans la salle : nul n’osait ni se moucher ni même respirer. Le professeur nota un dernier point final à la craie sur le tableau, et la classe se leva alors comme un seul homme pour l’applaudir pendant de longues minutes, ce qui fit pleurer notre enseignant d’un jour, qui quitta la salle plus acclamé encore qu’un héros. Et puis tout le monde partit petit à petit de l’endroit, et la vie reprit dans sa normalité la plus étrange pour le reste de la semaine, mais l’essentiel était là : nous avions réussi à nous prouver que tout pouvait rentrer en ordre.
Et ce qui finit de nous faire adhérer à ce constat fut la visite d’un homme en uniforme civil qui se présenta comme l’un des fonctionnaires chargés de mettre en place l’administration soviétique de Berlin-Est. Il expliqua avoir été missionné pour réunir les dossiers que l’on avait établis avant le placement des orphelins dans les installations temporaires comme celle dans laquelle nous étions, histoire de permettre une prise en charge plus sérieuse. Il nous réunit tous dans la salle du cours de mathématiques et nous affirma que, sur les registres, plusieurs personnes de la résidence temporaire de Friedrichstraße Schule, destinée à être vidée d’ici deux ou trois mois, avaient été sélectionnées pour une première vague d’admissions en résidence définitive.
— Ulrich Schneider, Finn Schneider, vous viendrez me voir, vous avez été assignés au Heim.
Je ne sus pas immédiatement si cela était une bonne ou une mauvaise nouvelle, et je m’en voulus aussitôt, car mon frère posa sur moi ses yeux interrogateurs pour le savoir, ce à quoi je dus répondre par un abstrait mouvement d’épaules qui ne l’étonna pas plus que ça. Certaines des explications que nous attendions furent portées à notre connaissance immédiatement et brutalement par les lèvres du fonctionnaire.
— Je suis premièrement désolé de vous apprendre que nous avons retrouvé trace de vos parents. Lisa et Franz Schneider ont été déportés en 1943 à Sachsenhausen. Votre père y est décédé, puis votre mère a été transférée et exécutée en 1944 à Birkenau. Je m’excuse de vous apprendre ces choses de manière aussi abrupte, mais sachez qu’ils sont des héros du communisme et de l’antifascisme. Vous pouvez être fiers d’eux.
Je ne me souvenais plus d’eux, ou de grand-chose, et pourtant une larme glissa sur ma joue, et j’enlaçai Ulrich au moment où je sentis et compris que lui aussi allait pleurer. Ce n’était pas comme si nous pensions à eux chaque jour ou que nous espérions leur retour miraculeux, mais il faut comprendre que jusqu’ici, pour nous, ils étaient simplement partis pour nous protéger, puis avaient été arrêtés. Personne ne nous avait renseignés sur leur sort, et ce n’est que bien plus tard que j’ai appris l’horreur des camps et que j’ai compris ô combien leurs derniers instants furent douloureux en visionnant les photographies de toutes ces gueules décharnées en pyjama rayé et des centaines de corps qui s’entassaient à la sortie des chambres à gaz.
Et c’est à ce moment-là, les joues encore mouillées, que j’ai compris pour la première fois ce que cela voulait dire que d’être orphelin. Pour la première fois de ma vie, j’ai ressenti une solitude et un danger, comme si tout autour de moi, l’univers entier était opposé à mon frère et à moi. Alors j’ai serré Ulrich de toutes mes forces pendant que le fonctionnaire nous amenait vers un camion garé devant l’école.
De ce trajet, il ne me reste que peu de souvenirs, si ce n’est cette image de gris permanent sur Berlin, comme si depuis que nous avions intégré l’école, tout était resté figé pour l’éternité. Ulrich pleurait sur mes genoux, tressautant de douleur, et je ne pouvais rien faire de plus pour le soulager que lui caresser doucement les cheveux. Notre petite virée automobile finit par cesser en périphérie de Berlin, un endroit où l’on voyait au loin la ville se dessiner mais qui était dans une campagne relativement isolée. On nous avait conduits dans un ancien lycée reconverti en Heim, un grand bâtiment austère en briques rouges sur les côtés et à la façade grise pour la partie principale, sur laquelle flottait un grand drapeau rouge et une pancarte que l’on avait visiblement ajoutée à la hâte, indiquant « Heim für Kriegswaisen – Bezirksverwaltung Berlin-Ost » via des lettres gravées sur un bois abîmé. En voyant ce décor stéréotypé, un petit frisson me parcourut l’échine, parce que tout ceci était typique de l’impression que l’on se fait de l’URSS : ordre, discipline et même silence pour ce genre d’édifices. On nous conduisit jusqu’à l’entrée et, après une courte attente, nous fûmes introduits dans le bureau de la directrice, une certaine Frau Metzger.
À peine entrés dans son bureau, elle reprit sèchement Ulrich concernant la droiture de son dos et sa position corporelle, alors que celui-ci avait encore le visage baigné de larmes. Néanmoins, elle s’avéra plus sympathique que les apparences nous laissaient à penser et, après nous avoir appris quelques-unes des nombreuses règles qui régissaient le Heim — que de changements par rapport à l’école — elle nous conduisit au dortoir pour nous indiquer nos lits, puis nous donner une gamelle et des vêtements.
Je ne vais pas le cacher, le premier matin fut particulièrement difficile. Cela faisait près de sept mois que nous vivions dans un endroit chaotique où ne régnait aucune discipline, et l’on nous demanda dès notre jour d’arrivée de nous lever à six heures comme tout le monde. Les infrastructures étaient encore rudimentaires et nous étions donc astreints à une toilette commune, ce qui nous ravit, mon frère et moi, car c’était ce genre de luxe que nous n’avions pas régulièrement à l’école, puis on nous servit une sorte d’indigeste bouillie matinale, une recette prodigieuse tant il paraît difficile de faire aussi mauvais et peu appétissant. Nous étions malheureusement amenés à la retrouver tout au long de notre séjour dans le Heim. Ce qui était une vraie découverte, c’étaient les regroupements matinaux, où l’on nous demandait de nous placer en rangs serrés pour le salut puis les chants collectifs, où il fallait apprendre de nombreux hymnes soviétiques qui avaient été approximativement traduits en allemand. Certaines paroles n’avaient absolument aucun sens, et nous devions nous retenir pour ne pas pouffer de rire, surtout lorsque nos regards croisaient celui de Frau Metzger, qui elle aussi se retenait de rire devant l’incongruité de la traduction. Nos journées étaient ensuite rythmées par les études, les cours où nous apprenions surtout le russe — après réflexion, il me semble même que nous n’avions que des cours de russe — et les nombreuses corvées à effectuer, notamment concernant la maintenance du bâtiment. C’est ainsi que mon frère et moi sommes devenus des balayeurs hors pair, puisque nous avons appris le métier de bûcheron avant de commencer l’apprentissage de celui de vitrier lorsqu’il fallut consolider celles du dortoir.
La discipline était particulièrement rude, et il ne fallait ni discuter les ordres ni manquer à nos tâches, sans quoi les récalcitrants se voyaient infliger de mémorables punitions. Heureusement pour nous, nous étions des élèves assidus et de bons petits travailleurs. De plus, notre origine familiale ayant été la raison de notre prise en charge aussi rapide, celle-ci était connue du personnel du Heim, ce qui nous valait forcément des sympathies de leur part et un traitement favorisé.
De ces premiers mois au Heim, je me souviens surtout de nos anniversaires : Ulrich et moi les fêtions à deux semaines d’intervalle, les premiers depuis la fin de la guerre. À cette occasion, on m’offrit un petit couteau sur lequel était gravé « 12 ans », et le même à mon frère, mais pour ses 10 ans. À celui-ci, j’ai également offert une lettre de Sergeï, que j’avais réussi à contacter non sans mal en demandant de l’aide à un militaire russe détaché dans notre orphelinat. Le soldat avait fini par trouver la trace de notre ami et lui avait transmis ma lettre, à laquelle il avait répondu en souhaitant un bon anniversaire à Ulrich. Mon frère me sauta alors dans les bras, fêtant les bonnes nouvelles qui lui parvenaient. C’étaient les premiers actes, les premières batailles d’une toute nouvelle guerre, une guerre beaucoup moins visible : celle de l’ordre contre le chaos.
Si mon frère était absolument satisfait de cette nouvelle vie qui lui offrait de nombreux horizons, je restais circonspect en voyant les lits alignés, les voix chuchotées et la perte d’intimité que nous avions subie. L’atmosphère était si froide et si peu accueillante qu’Ulrich, par peur de la nuit, avait fini par venir dormir dans mon lit malgré les protestations du surveillant du soir. Mon comportement devenait de plus en plus distant vis-à-vis du personnel d’éducation et des autres camarades, par le fait que je me sentais continuellement épié, observé et coupable. Mais voilà, pour mon frère, l’important n’était que le toit, le repas chaud et la couverture propre ; alors, pour lui faire comprendre, je lui susurrai un soir ces quelques mots : « Ici, on ne risque pas de mourir, c’est vrai. Mais est-ce qu’on vit vraiment ? », ce à quoi il répondit par un grand sourire : « Tant que je respire, moi, je vis ! », me provoquant de grands éclats de rire.
Et puis, le lendemain, et comme chaque matin, il y eut un coup de sifflet strident pour nous réveiller, l’obligation de faire son lit au carré dans la minute qui suivait, puis de s’habiller pour la journée. C’est lors de l’un de ces rituels matinaux que j’ai caché le manteau rouge d’Ulrich, notre dernier vestige de liberté, sous le lit, me promettant de le ressortir le jour où nous serions de nouveau libres.

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