Chapitre 12 - Leçon de discipline
L’une des histoires les plus marquantes de l’orphelinat commença justement lors d’un réveil. Juste après le sifflet, et alors que l’esprit encore ensommeillé des trente gamins du dortoir tentait de les tirer du lit le plus rapidement possible, je remarquai immédiatement l’air tendu des surveillants. Cela ne nous empêcha pas de ranger, à moitié endormis, puis de nous soumettre à l’examen matinal, vérifiant l’alignement des chaussures, les draps tirés et les mains propres dans le froid de l’automne 1946. Mais, alors qu’habituellement on nous laissait aller manger la bouillie matinale dès l’inspection terminée, on nous intima de rester quelques instants de plus alignés à côté de nos lits — Ulrich et moi étions donc côte à côte puisque nous partagions le même — et la raison de cette entorse à la procédure classique nous fut vite expliquée. Frau Metzger fit son entrée en trombe dans le dortoir.
— Quelqu’un a volé du pain dans la réserve pendant la nuit. Nous savons qu’il s’agit de votre dortoir, puisque la réserve se situe dans une allée accessible uniquement depuis ce lieu et est placée en face de la chambre de votre surveillant de nuit.
Un silence pesant s’abattit sur la salle. Si une discipline de fer régnait sur le Heim, nous savions tous que le vol de nourriture figurait parmi les crimes les plus graves qui pouvaient être commis ici.
— Sachez que nous saurons vite qui est le coupable, et que celui-ci sera durement châtié.
On nous congédia ainsi, et nous rejoignîmes le réfectoire pour le petit-déjeuner, quelque peu apeurés par ce qui venait de se dérouler. Durant celui-ci, et alors que tout le monde discutait et spéculait, s’accusant tour à tour puis se trouvant des alibis, un consensus finit par s’installer autour de la culpabilité de Kurt, un garçon d’une dizaine d’années, un petit blond famélique. Kurt se défendit et nia, mais nos soupçons finirent par parvenir aux oreilles d’un surveillant, Herr Bauer, un homme méchant aux traits tirés et au visage creux, qui affirma que nous le saurions bien vite. Il s’en alla fouiller les affaires et les draps de Kurt pour retrouver des miettes ou des traces du méfait, et il ne fut visiblement pas déçu puisqu’il revint en criant :
— Voler, c’est trahir le groupe ! Tu crois que les autres enfants mangent à leur faim ?
Et il se mit à l’insulter et à le traiter de tous les noms, dissertant longuement sur l’égoïsme et le capitalisme d’un gamin affamé qui aurait renié la collectivité en dérobant simplement un petit morceau de pain, parce que la nourriture servie était loin d’être suffisante. Et Herr Bauer continua ainsi sa leçon pendant une dizaine de minutes, aboyant et postillonnant sur le pauvre petit garçon recroquevillé et scruté par tous. Puis le sermon se termina, laissant la salle dans un silence des plus totaux, tous attendant la décision de Herr Bauer, qui lui infligerait sans doute une punition mémorable et exemplaire. Mais, à ma stupeur et à celle de tous, celui qui brisa le silence ne fut autre qu’Ulrich, qui, ému, se leva sans réfléchir.
— Ce n’est pas juste, monsieur, il avait juste faim ! Ce n’est pas un traître au socialisme ! s’exclama ainsi mon jeune frère, qui, dans son exemplarité, était très porté sur les idées de la propagande que l’on commençait à nous enseigner.
Je vis avec horreur Herr Bauer se retourner tout doucement, puis baisser la tête pour toiser mon frère, et j’eus l’impression que la température de la pièce avait chuté d’une dizaine de degrés. Le surveillant s’approcha très lentement, incrédule, puis revint à ses esprits et leva la main, prêt à gifler mon frère. Juste avant qu’il n’amorce son geste, je bondis entre eux deux, criant que c’était moi le coupable, que j’avais mangé un morceau de pain dans la réserve lors de la nuit précédente. Nul n’était dupe : tous savaient que j’étais parfaitement innocent, d’autant plus que mon frère s’écria :
— Mais ce n’est pas possible, ça m’aurait réveillé si tu t’étais levé !
Un sourire glacé se dessina sur le visage du surveillant.
— Tu veux être un héros du socialisme, toi aussi ? Eh bien, tu apprendras premièrement le sens du mot responsabilité.
Il nous ordonna de nous rendre dans la salle de classe pour l’étude, mais me demanda de rester avec lui. Il donna ses instructions au professeur et à un autre éducateur, puis me fit pénétrer dans la salle de classe.
— Votre camarade a trahi, et sera donc sanctionné en conséquence, dit-il en désignant de petits cailloux pointus que le professeur avait disposés dans un coin de la salle.
On me força à m’y agenouiller et à mettre mes mains sur la tête, puis Herr Bauer expliqua que si je venais à bouger, il faudrait me frapper les cuisses avec la baguette en bois que le professeur utilisait habituellement pour corriger les problèmes de mémoire des cancres.
Immédiatement, mes genoux, laissés nus par la culotte courte que nous portions tous en ces temps-là, se mirent à saigner et à me procurer d’intenses douleurs, ce qui me fit me remuer plus que ce qui m’était autorisé, et ce fut presque instantanément l’arrière de mes cuisses qui se mit à me brûler après que j’eus entendu le bois siffler. Le cours devait durer deux longues heures, durant lesquelles je tremblais, pleurais et hurlais sous les yeux de tous mes camarades apeurés et d’Ulrich, qui devait sans doute sangloter lui aussi. La classe finit par se terminer et Herr Bauer me fit me relever. J’étais épuisé, les genoux abîmés, les cuisses zébrées et les bras crispés, ce qui me fit m’écrouler devant tous mes camarades. Le surveillant me releva brutalement en me saisissant par les aisselles, puis m’intima de présenter des excuses à tout le groupe.
D’une voix blanche, j’annonçai que j’étais désolé devant les autres enfants, qui baissèrent la tête de honte dans un profond malaise général. On me libéra ainsi après quelques coups supplémentaires.
Ce soir-là, Ulrich resta silencieux, recroquevillé à côté de moi dans le lit. Endolori, je lui chuchotai à l’oreille que je ne lui en voulais pas d’avoir parlé. Mon frère ne répondit pas ; il glissa simplement sa main dans la mienne au milieu du dortoir sombre et de la nuit rythmée par les respirations de nos camarades. Au-dehors, le vent soufflait et frappait les vitres, comme symbole d’une liberté entravée. Je m’endormis fier d’avoir réussi à protéger mon frère.
Au petit matin, alors que nous étions alignés devant notre lit, Ulrich se saisit du manteau rouge et me le mit sur les épaules d’un geste de réparation. Mes lèvres se marquèrent d’un faible sourire tandis que je voyais les lits et les draps blancs du dortoir remplacer progressivement, dans mon esprit, les ruines grises de Berlin.

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