Chapitre 13 - Fête d'Hiver
Ainsi s’installa doucement un hiver qui serait aussi rude que le précédent. Comme durant l’année qui venait de s’écouler, la terre blanchit petit à petit et le froid ne se fit pas prier. On dut bientôt déblayer l’extérieur du Heim, et l’on découvrit que, du fait de sa grandeur, l’institution était encore plus difficile à vivre en hiver que l’école que nous avions quittée. Ici, l’intérieur était littéralement glacé : les vitres gelaient de l’intérieur et les respirations formaient de petits nuages blancs, parce que la température frôlait l’invivable en raison du manque visible de chaudières et de systèmes de chauffage. Effectivement, notre dortoir n’était alors desservi que par une unique arrivée de chaleur, qui se situait tout près de l’entrée, bien trop loin de nos lits.
En ce début de la saison des ruines, on nous annonça un matin qu’une fête d’hiver aurait lieu. Ce fut Frau Metzger qui lut une note officielle que l’administration soviétique avait envoyée concernant l’organisation des fêtes de décembre :
— Le 31 décembre, les Kinderheime installés en zone d’occupation proposeront, selon leurs moyens, une journée de réjouissance en l’honneur du Nouvel An des travailleurs et d’une nouvelle année marquée par la victoire contre le fascisme.
Nous comprîmes tous que fête signifiait repas, et sans doute aussi un peu plus de liberté, ce qui suffit à nous faire attendre avec impatience la fameuse journée, rendant l’hiver un peu plus supportable. Comme on pouvait s’y attendre, la nouvelle nous fit redoubler d’efforts dans les corvées et dans notre comportement quotidien, ce qui ravit tous les surveillants, qui n’en attendaient pas tant. Pour rendre cette journée d’autant plus mémorable, nous proposâmes même à Frau Metzger de nous occuper des préparatifs sur notre temps libre. Elle en fut ravie et nous qualifia de véritables héros du socialisme, rendant Ulrich très fier.
Nous récupérâmes ainsi de nombreux papiers journaux à la suite d’une expédition organisée en ville par les plus grands avec l’aval des éducateurs, et nous en fîmes des guirlandes, des étoiles rouges et des colombes que nous collâmes un peu partout dans le Heim, faisant coïncider le décompte des jours avec une évolution quasi exponentielle du nombre de décorations — on dut même nous demander d’arrêter de produire des étoiles rouges dans les derniers jours. Quelques adultes allèrent jusqu’à trouver un vieux sapin dans le parc et à l’installer dans le couloir qui reliait le réfectoire à la salle de classe que l’on utilisait le plus fréquemment. On le décora une après-midi avec quelques rubans rouges, et l’on reçut même, pour l’occasion, un nouveau portrait de Staline que nous installâmes tout en haut de l’arbre de la nouvelle année, comme on dénommait alors ces symboles déplacés de Noël au jour de l’An par le pouvoir du marxisme-léninisme. Puis nous entrâmes dans notre dernière semaine d’attente, et il fallut passer aux choses sérieuses. Pour l’occasion, la direction du Heim reprit l’organisation en main, et c’est ainsi que je me retrouvai en compagnie d’une dizaine d’enfants à fendre joyeusement du bois à l’extérieur pour alimenter le poêle du réfectoire. La corvée fut bien acceptée et correctement exécutée, mais n’en demeurait pas moins difficile et exténuante, si bien qu’à mon retour dans le bâtiment j’avais les mains couvertes d’ampoules et complètement frigorifiées.
Nous fûmes rapidement consolés à notre arrivée par le début des célébrations, marquées par Herr Bauer, étonnamment calme, qui distribua un morceau de sucre par enfant dans une ambiance électriquement joyeuse faite de cris et d’applaudissements. Je vis même Herr Bauer sourire, ce qui m’étonna au plus haut point tant il paraissait habituellement nous détester, nous et les autres enfants. Ulrich me tenait fermement le bras et, étonné par tout ce qu’il voyait, m’intimait de regarder un peu partout. Il n’avait jamais vu une pièce si luxueusement éclairée ; pour l’occasion, on avait ajouté des bougies, des lampes à pétrole, et la lumière provenait même de l’aluminium, qui reflétait comme un petit soleil tout ce qu’il captait. Nos contemplations furent interrompues par l’arrivée de soldats soviétiques qui avaient amené des caisses entières de nourriture. On les aida à décharger, voyant passer pommes, betteraves et même quelques jouets en bois grossièrement taillés, ce qui fit encore monter l’impatience de tous les orphelins.
Devant un public hétéroclite composé d’enfants, du personnel de l’établissement et de la garnison soviétique, Frau Metzger déclama un long discours concernant la création d’une Nouvelle Allemagne, socialiste et antifasciste, remerciant Staline et l’URSS pour l’aide qu’ils apportaient au peuple allemand. À son air tendu et à ses yeux insistant sur ce qui me paraissait être un officier russe, je compris qu’un homme très important se trouvait dans la pièce, et cela fut confirmé à la fin du discours quand elle remercia un certain Vassili Ivanovitch Tchouïkov ainsi que les soldats du corps de la Garde soviétique présents. Toute la salle en fut stupéfiée, car cet homme, nous le connaissions tous au moins de nom. Il était une pièce centrale de la propagande soviétique, présenté comme le libérateur de l’Allemagne, vainqueur de la bataille de Berlin et héros de Stalingrad. On nous répétait constamment qu’il était le protecteur de notre peuple libéré du fascisme et qu’il occupait de très importantes fonctions, ce dont nous ne doutions pas au vu des photographes qui l’avaient accompagné.
Les yeux d’Ulrich se posèrent sur celui qui deviendrait quelques années plus tard maréchal, et qui était alors déjà détenteur de la très prestigieuse distinction de héros de l’Union soviétique pour son rôle dans la conception tactique de la contre-offensive de Stalingrad. On nous affirma que sa présence parmi nous était une récompense pour notre comportement et notre dévouement durant le mois écoulé. Il avait des traits durs mais chaleureux, et un air paternel accentué par l’activité de ses yeux, qui balayaient toute la salle du regard. Je finis par croiser son regard, et il me sourit gentiment, à moi et à mon frère, ce qui combla Ulrich de joie.
Une fois terminé le long monologue de notre directrice, elle laissa la parole à Tchouïkov, qui déclama quelques courtes phrases en russe, immédiatement traduites par son interprète, indiquant qu’ils passeraient la nuit ici afin d’assister aux célébrations du lendemain.
La journée du 31 décembre fut donc libre, et nous nous réveillâmes tard pour jouer toute la journée. On ne vit pas le très réputé officier jusqu’à la soirée. Il vint nous rejoindre pour le repas, et il choisit une table derrière la nôtre où se trouvaient quelques adolescents plus âgés, qui se firent un plaisir de lui parler en russe, ce qui eut l’air de le ravir au plus haut point, content de l’efficacité des unités d’enseignement déployées. Le repas était d’ailleurs bien plus copieux que d’habitude, composé d’une épaisse soupe, de pommes cuites et de morceaux de pain sucré.
Les célébrations débutèrent après le repas, et l’on nous demanda dans un premier temps de former la chorale pour chanter les quelques hymnes que nous apprenions depuis plusieurs mois déjà. Ainsi résonnèrent les paroles de « Freude der Arbeit, Hoffnung der Welt », composé pour l’occasion à partir de musiques allemandes réécrites. Les applaudissements des Soviétiques ponctuèrent notre prestation, et un éducateur déguisé en Väterchen Frost pénétra dans la salle, un sac de toile rempli de jouets en bois. On nous avait expliqué plus tôt que saint Nicolas avait été remplacé par sa version slave, Ded Moroz — le père du froid dans sa traduction allemande.
Ce fut un moment de sincère partage, où les rires fusaient tandis que les soldats aidaient Väterchen Frost à la distribution des cadeaux, créant de magnifiques images pour les photographes de propagande du régime. Les yeux d’Ulrich brillaient, et je me souviens que celui-ci m’avait chuchoté à l’oreille qu’il espérait que ce fût Tchouïkov qui lui donne son cadeau. Il n’eut pas cette chance, mais n’en fut pas moins heureux lorsqu’il reçut un petit oiseau en bois. Moi, j’étais un peu plus âgé, et je reçus donc un livre de Staline très joliment relié.
Une fois le tumulte apaisé, Frau Metzger nous proposa de chanter une chanson si l’un d’entre nous était volontaire, dans l’optique d’accueillir la nouvelle année du peuple.
Sans prévenir et à ma plus grande surprise, Ulrich se leva, son jouet à la main, et se mit à fredonner « Schlafe, mein Prinzchen », la comptine que je lui avais apprise dans les ruines de Berlin. Il n’avait manifestement pas compris que l’on attendait une ode à la gloire du régime, mais il chantait bien, vraiment très bien. La salle se figea ; même le crépitement du poêle parut s’atténuer, comme par respect pour la pureté de la voix de mon frère. Elle donna en un instant des couleurs aux murs gris, restituant à chacun des spectateurs les émotions simples de l’enfance.
Quand la dernière note s’envola, il n’y eut pas un bruit, et personne ne savait vraiment comment réagir. Ce fut Tchouïkov qui brisa toutes les interrogations en se levant et en claquant des mains, déclenchant un tonnerre d’applaudissements. Herr Bauer, les yeux embués de larmes, détourna le regard, ému malgré lui, et les autres enfants s’approchèrent d’Ulrich pour le gratifier de compliments. Mon frère avait rendu à tous un petit souvenir d’avant, un fragment de chaleur si précieux lorsque l’on perd tous ses repères.
La fête finit par s’éteindre lentement, en même temps que les éducateurs éteignaient une à une les lampes. Ils finirent par chanter un dernier chant soviétique pour clôturer la soirée, mais il faut bien dire qu’il n’était pas aussi joli que celui interprété par notre chorale, et qu’il n’arrivait pas à la cheville du talent d’Ulrich.
Alors que nous étions en train de regagner nos dortoirs, je chuchotai à l’oreille d’Ulrich qu’il était magnifique et que maman aurait été fière de lui. Je vis une larme perler sur sa joue droite au moment où Tchouïkov apparut, accompagné de son interprète.
— Bravo, mon garçon, tu chantes très bien, affirma l’interprète en reprenant les paroles de l’illustre officier.
Le visage d’Ulrich s’éclaira, tandis que Tchouïkov affirmait que ce chant l’avait profondément bouleversé. Il ajouta que nous étions de gentils enfants qui deviendraient de parfaits citoyens de la république démocratique en préparation. Ulrich affirma qu’il souhaitait devenir soldat du socialisme, ce à quoi Tchouïkov répondit que le véritable héros soviétique était l’ouvrier qui faisait de son mieux pour la patrie. Sur ces paroles, il s’éloigna, nous laissant pantois.
À travers les fenêtres, un feu d’artifice improvisé éclatait au-dessus de Berlin-Est : des fusées de signalisation tirées par les soldats soviétiques, comme un millier d’étoiles rouges dans la nuit noire, montaient vers le ciel, comme pour célébrer tous leurs camarades emportés par la guerre.
— Regarde, me dit Ulrich, ce sont les anges du socialisme.
Je n’osai pas lui dire que cette notion n’était pas exactement reconnue par les idéologues du régime.

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