Chapitre 14 - La Séparation
La vie au Heim reprit doucement après la fête, rythmée par de longues journées glaciales et monotones. Depuis la veillée du Nouvel An, une chose semblait néanmoins avoir définitivement changé ; Ulrich avait regagné son âme d’enfant. Il parlait et riait continuellement, désobéissant parfois, et commençait ainsi à s’attirer les mauvaises grâces de certains éducateurs, exaspérés par son comportement devenu de moins en moins facile à gérer.
Un soir, l’un de ses amis fut puni pour un comportement inattentif lors des classes de la journée : il n’eut pas le droit à son dîner. Alors que nous étions couchés, je vis Ulrich se lever de notre lit et se diriger vers la réserve, dont nous connaissions l’emplacement depuis l’incident survenu quelques mois auparavant. Je tentai de le rappeler, mais en chuchotant, afin d’éviter de réveiller tout le dortoir ou, pire encore, Herr Bauer, notre surveillant de nuit. Celui-ci continua sa route sans se préoccuper de mes injonctions, et atteignit la réserve, d’où il sortit avec quelques morceaux de pain. Alors que je pensais l’affaire terminée, je vis Herr Bauer surgir, furieux, et saisir Ulrich par l’oreille pour l’emmener dans sa petite chambre attenante. La scène avait réveillé le dortoir, et l’on entendit bientôt les cris étouffés de mon frère ainsi que le claquement sec du cuir sur sa peau. Inquiet et profondément apeuré, je franchis les quelques mètres qui me séparaient de la pièce et j’ouvris la porte pour apercevoir une scène qui me marqua à vie.
Dans la petite cellule du surveillant de nuit, éclairée par une lumière jaune, mon frère avait été jeté nu sur le lit, frappé mécaniquement par la ceinture de notre éducateur. Les marques rouges sur le dos, les cuisses et le corps d’Ulrich, ainsi que ses pleurs et ses gémissements, me firent perdre tout contrôle. Du haut de mes douze ans et demi, je me saisis d’une chaise qui traînait là et, avant qu’Herr Bauer ne puisse se retourner pour constater mon entrée, je le frappai violemment à l’arrière du crâne, le laissant choir dans un bruit mat. Instantanément, ma rage s’évanouit en constatant les dégâts. Du sang coulait du point d’impact, et je me figeai, terrorisé, pensant l’avoir tué. Heureusement, il finit par se relever. Et là, je pris peur pour moi. Quelle pouvait donc être la sanction lorsque l’on manque d’assassiner son surveillant ?
Sauf qu’à mon plus grand étonnement, il me fixa longuement, puis s’assit sur la chaise, faisant signe à Ulrich de s’en aller pour nous laisser seuls. Une fois celui-ci parti, il essuya simplement sa tête avant de murmurer :
— Tu as bien fait de le défendre.
Tout secoué, je le regardai avec de grands yeux surpris, tandis qu’il se mit à me raconter son histoire.
— Moi aussi, j’avais deux garçons. Ils ont été mobilisés dans la Wehrmacht, ils sont morts à Stalingrad. Pas très vieux, une vingtaine d’années, et ils se sont envolés sans que je puisse jamais les revoir. On les avait fanatisés aux Jeunesses hitlériennes ; ils sont partis avec les idées nazies plein la tête.
Il m’expliqua longuement qu’il était dur parce qu’il avait peur de voir toute cette nouvelle génération devenir des bêtes, mourir pour le fascisme. C’était d’ailleurs la raison de sa présence ici : il s’était immédiatement porté volontaire auprès de la nouvelle administration pour participer à l’éducation socialiste des orphelins allemands.
— Sauf que, me dit-il, si je reconnais avoir eu tort, je ne sais plus aimer autrement. J’ai oublié comment on parle sans crier.
Et il s’effondra en larmes, me prenant dans ses bras et me demandant pardon. Je vis alors les vrais ravages de la guerre, ceux que l’on ne voit ni sur les tombes des morts ni dans les ruines laissées par les bombardements, mais dans la brutalisation inscrite au plus profond des êtres humains. J’avais là l’exemple parfait de l’effet d’un début de siècle ravagé par les combats sur la société allemande, et je reconnus en cet homme les maigres souvenirs qu’il me restait de mon père, cet homme froid et distant qui ne s’intéressait qu’à ses tracts et à ses journaux engagés. Alors, touché et profondément ému, je le serrai à mon tour contre moi, lui affirmant que nous l’excusions tous.
Le lendemain cependant, la direction finit par apprendre l’incident du fait des bruits de couloir et des rumeurs persistantes. Je fus convoqué dans le bureau de Frau Metzger quasiment immédiatement, et, même si Herr Bauer prit sur lui toute la responsabilité de l’esclandre, me couvrant et expliquant avoir fauté, la directrice ne put ignorer le scandale.
— On me demande de mettre en place de la discipline. Un enfant qui met en danger un surveillant ne peut rester ici. Si les autorités soviétiques l’apprennent — et elles l’apprendront tôt ou tard — je vous rappelle que des militaires sont présents ; elles exigeront des sanctions bien plus graves encore que celles que je peux vous aménager.
Je baissai la tête, m’attendant au pire. Et le pire est un mot bien trop faible pour désigner ce que l’on avait prévu pour moi.
— J’ai donc décidé de vous transférer dans un centre de rééducation agricole, comme il nous est permis de le faire pour les cas les plus graves. Vous êtes encore un peu jeune, mais vous atteindrez bientôt vos treize ans, et vous y apprendrez la vraie valeur du travail et la discipline du peuple. Je ne peux pas attendre avant le transfert : il sera effectué d’ici demain. En attendant, vous serez placé à l’isolement.
Herr Bauer s’insurgea immédiatement contre cette sanction.
— Mais vous savez bien qu’il s’agit de prisons pour jeunes délinquants ! Il devra purger une peine et ne pourra pas voir son frère !
Ces quelques mots me firent trembler de peur, et j’éclatai en pleurs.
— Vous voyez bien, il n’a que douze ans. C’est un enfant, on ne peut pas raisonnablement l’interner avec de véritables criminels…
Mais Frau Metzger se montra intraitable.
— J’en ai déjà parlé avec le soldat en charge. Il en aura pour quatre ans dans une institution adaptée. À sa sortie, il sera un vrai travailleur.
Ainsi, elle coupa court à la discussion, et je fus emmené dans une petite chambre isolée, où l’on me servit mon repas durant la journée d’attente. Je pleurai sans discontinuer, criant et hurlant que je voulais revoir Ulrich. Finalement, on me conduisit dans le petit parc devant le Heim, où m’attendait un camion dans le petit matin, au milieu de la neige sale de la cour. On m’y fit monter de force, mais au dernier moment, Frau Metzger amena Ulrich pour nous permettre d’échanger quelques mots.
Je pleurais et il pleurait, mais je trouvai la force de lui adresser une dernière phrase :
— Où que tu sois, je te retrouverai.
Il me regarda, et ce fut la dernière fois, avant un long moment, que je vis son visage angélique et ses cheveux longs tombant sur ses épaules.
L’arrivée dans l’établissement de redressement fut agitée. On me sortit précipitamment du camion avant de me traîner littéralement vers un bâtiment qui ressemblait étrangement au Heim. Je ne fus accueilli par personne : ni éducateur, ni personnel, ni même interné. On me demanda de me déshabiller et de m’asseoir sur un tabouret. J’obéis, et l’on se jeta sur moi sans crier gare à l’aide de ciseaux pour me raser les cheveux. Mes yeux s’embuèrent tandis que mes boucles blondes tombaient à mes pieds et entre mes cuisses — les mêmes boucles que celles d’Ulrich. Ce fut comme si l’on tentait de nous séparer définitivement.
On me donna ensuite un uniforme beaucoup trop grand, et je découvris alors la pénibilité, la vraie.

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