Chapitre 15 - Epistolaire

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J'interromps mon récit quelques instants, le soleil avait déjà depuis longtemps cessé d'émettre ses derniers rayons. Mes petits-enfants n'ont peut-être pas tout compris, mais ils ont saisi à quel point notre petite histoire s'intègre dans la grande, et ils me prient maintenant de leur expliquer la suite. Je me souviens alors que la suite de notre périple est consignée dans les lettres que nous nous sommes envoyées et que j’avais compilées quelques temps après nos retrouvailles. Je me précipite vers le carton, que j'amène. On déballe les lettres pour finir par y retrouver une chronologie.

A Ulrich SCHNEIDER,

Heim für Kriegswaisen - Bezirksverwaltung Berlin-Ost.

Je ne peux pas beaucoup t'écrire, parce que l'encre et le papier me manquent. Je suis bien arrivé et le travail est dur, mais tout va bien. Tu te rends compte, j'ai 13 ans et toi 11 maintenant !

Je suis le plus jeune détenu, mais je suis sage et appliqué alors les gardiens — on ne dit plus surveillant ici — m'apprécient. Il faut dire que je ne fais pas beaucoup de vagues. Je te réécris un mot plus long dès que les ressources me parviennent.

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 01/05/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 01/05/1947

LETTRE REÇUE PAR : SCHNEIDER FINN

REMISE ET VÉRIFIÉE LE : 27/05/1947

Joyeux anniversaire (très) en retard. Tu dois te demander pourquoi je ne t'ai pas écrit, mais il faut savoir que l'on ne peut envoyer de courrier à la colonie pénitentiaire qu'en réponse à un autre, et il fallait donc que nous attendions que tu fasses le premier pas. Le Heim a continué sa vie sans toi, et sans moi d'une certaine manière. Après ton départ, j'ai pleuré continuellement pendant 1 mois, mais nos camarades et surveillants ont été très compréhensifs, et m'ont laissé le temps. Maintenant, ça va mieux, même si je n'arrive toujours pas à dormir seul, sans toi.

Herr Bauer a démissionné, si bien que nous n'avons plus de surveillant de nuit... Mais nous savons faire dans la mesure, alors les nuits sont calmes. Frau Metzger te demande si ce n'est pas trop dur. Elle a lu ton courrier et m'a fait remarquer que tu ne parlais que de ce que tu faisais, pas directement de toi. Elle veut savoir — et moi aussi d'ailleurs — comment tu vis le travail et la détention.

J'ai mille questions sur l'établissement, mais elle m'a conseillée de ne pas les poser.

Ah, et on a créé une chorale, on va même se produire devant des officiers de l'armée rouge en ville. Peut-être que Tchouïkov sera là, je ne désespère pas de te faire libérer très vite.

A Ulrich SCHNEIDER,

Heim für Kriegswaisen - Bezirksverwaltung Berlin-Ost.

Comme tu vas certainement pouvoir le deviner en regardant mes dates d'envoi, nous ne recevons de papier neuf que tous les mois, très précisément le 30 ou le 31 au soir, si bien que ce n'est que le 1er au matin que les stocks restants sont mis à notre disposition. Alors tu t'en doute, je me jette dessus, mais je ne suis pas le plus costaud et je ne récupère jamais grand chose. L'encre m'est gracieusement prêtée par le gardien-chef qui m'a pris en pitié, et c'est pourquoi je peux t'envoyer une plus longue lettre.

En effet, je ne dis pas tout sur... ici. Déjà parce qu'il n'y a pas grand chose à dire. J'ai des cours de socialisme, puis des travaux agricoles.

Ensuite parce que je ne peux pas tout dire.

C'est formidable que vous ayez monté une chorale, j'espère que tu auras l'une des premières voix, tu chantes vraiment très bien.

Il me reste plein de place sur le papier, mais je ne sais plus quoi dire. Mes journées passent et se ressemblent, ici, il n'y a pas vraiment de rires et d'émotions.

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 01/06/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 01/06/1947

LETTRE REÇUE PAR : SCHNEIDER FINN

REMISE ET VÉRIFIÉE LE : 7/06/1947

On a bien reçu ta lettre, je suis toujours très heureux quand je reçois ton courrier. Merci pour les explications, mais une fois par mois, c'est déjà vraiment très bien.

On a eu peur pour toi quand on a vu le thermomètre s'affoler au début du mois de juin, mais j'imagine que ça a dû aller au final. On a un nouveau dans le dortoir, Anton il s'appelle. Il est vraiment plus vieux, il a 15 ans, et il est très gentil. Par contre, il me raconte des histoires horribles sur des orphelins allemands livrés à eux-mêmes dans l'est de l'Europe. Il sait aussi des choses étranges concernant l'armée rouge, mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. J'en ai parlé à Frau Metzger et elle a dit que c'était de la propagande occidentale. Je ne pense pas qu'Anton restera longtemps ici.

Sinon, on est allé chanter à Berlin. Il n'y avait pas Tchouïkov, mais tout le monde m'a félicité. Ils ont même dit à Frau Metzger qu'il faudrait peut être m'inscrire dans une chorale plus prestigieuse. La ville est toujours en ruines, même si certains quartiers sont entièrement reconstruits. On voit vraiment la patrie nouvelle qui se relève du fascisme, c'est impressionnant de voir ce que le nouvel homme socialiste peut faire. D'ailleurs, on a travaillé en classe sur le travailleur idéal, et ils vous ont cités, vous, comme la pépinière des ouvriers réinsérés de la nation socialiste. A entendre notre professeur, c'est presque une chance que tu as d'y être, il paraît que vous contribuez directement à la production de l'Allemagne !

A Ulrich SCHNEIDER,

Heim für Kriegswaisen - Bezirksverwaltung Berlin-Ost.

Je suis à bout de forces, les derniers jours ont été très rudes. Déjà, il y a eu la canicule, la vague de chaleur de fin juin. Ah, il fallait voir ça, on était tous torse nu, les corps suant à grosses gouttes sous le soleil qui tapait sans interruption. Deux de mes camarades se sont évanouis, alors ils ont décidé de raccourcir la journée. D'ailleurs, ta dernière lettre n'a pas plu. On m'a ordonné de te rappeler que beaucoup de rumeurs sont diffusées par les adversaires de l'égalité, enfin tu connais la chanson. Ici, on parle surtout des rumeurs d'un camp pire encore. Il paraîtrait que l'on y envoie les détenus trop peu productifs, mais je suppose que ce n'est qu'un instrument de peur pour nous dissuader de trop nous reposer.

Tu me manques tellement, je pense à toi tout le temps, chaque jour, chaque heure et même chaque seconde, je rêve de pouvoir te tenir entre mes mains, ou même simplement de te revoir juste quelques secondes durant.

Il y a le chaud, il y a le froid, il y a le sommeil et puis les réveils. La vie est dure et il y a si peu de réconfort, mais moi, je t'ai toi. Chacune de tes lettres, je les relis dès qu'on me laisse une minute de libre, je les sens et je les tâte parce que j'essaie d'y trouver un peu de toi, et pour me souvenir de l'époque ou nous nous tenions chaud le soir venu, ce sont tes lettres qui remplacent ton corps.

Force le départ vers les meilleures chorales, et va proposer ta plus belle voix aux plus grands : tu mérites une formidable, illustre et longue vie.

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 01/07/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 01/07/1947

LETTRE REÇUE PAR : SCHNEIDER FINN

REMISE ET VÉRIFIÉE LE : 9/07/1947

Tu n'as pas besoin de dire que tu souffres car ou que tu sois ici-bas, je le saurais. Parce que quand tu ne te sens pas bien, je ne suis pas bien, parce que quand tu te dépéris de ne plus me voir, j'ai encore plus de difficultés que toi à vivre sans ta présence.

Toi, tu es grand, tu es fort. Tu es capable de parler aux gens, de prendre des décisions, de voir, de combattre si nécessaire. Tu peux te défendre, me défendre, tu peux me consoler ou m'expliquer, tu peux me guider ou me conseiller.

Moi, je suis comme un berger sans son étoile, je me sens perdu dans une campagne immense et vaste, ne sachant plus où mener mes moutons. Tu ne peux pas comprendre, parce que toi, tu n'as jamais pu comme moi te reposer quelques instants sur l'épaule de ton protecteur parce qu'il pouvait s'occuper de deux, parce qu'il savait se sacrifier pour ce qui lui était le plus cher. Mais celui qui avait la possibilité de souffler, c'était moi. Et maintenant que tu n'es plus là, il me faut sans cesse rester debout sur le rocher, résister à vents et marées envers et contre la canicule, le gel et les autres, le plus grand danger de ce bas-monde.

On me propose de partir à la Kinderchor der Staatsoper Unter den Linden. C'est une prestigieuse chorale qui dispose de son propre internat sous tutelle soviétique, ils promettent eux aussi de faire de moi un bon citoyen socialiste.

Alors j'ai fait comme tu m'as dit, j'ai accepté. A la rentrée prochaine, je vais avoir de vrais cours et des classes normales, puis j'irai chanter le soir dans une grande chorale qui redonnera sa fierté au peuple allemand, reconstruisant les bases d'une nouvelle patrie antifasciste avec l'aide du grand frère soviétique.

A Ulrich SCHNEIDER,

Heim für Kriegswaisen - Bezirksverwaltung Berlin-Ost.

Ainsi donc, d'ici la rentrée, tu ne seras plus à l'orphelinat mais dans une grande institution ? Quelle chance !

Tâche de travailler et de faire de ton mieux, de rendre ceux qui ne sont plus parmi nous fier. De là-haut te regardent grand-mère, nos parents, le mari d'Hilda mort sous nos yeux et tout ceux qui ont soufferts de la barbarie nazie : juifs, tziganes, polonais, français et allemands bien sûr. Tu vas pouvoir reconstruire notre pays, tâche de bien le faire. Tu vas recevoir une bonne éducation dans un milieu réputé, rends toi compte de la chance qui t'est donnée en ces temps troublés. Nous tous rêverions d'être à ta place, mais c'est toi et toi seul qui dispose de ce talent, il faudra le faire fructifier.

J'ai été surpris de savoir que toi aussi tu souffrais tant de notre séparation. Mais je te l'interdis, si l'un de nous doit porter le malheur, que ce soit moi. Il faut que tu aille de l'avant parce que l'on t'a laissé cette chance, il faut que tu la saisisse et que tu mettes ta vie de côté. Mes yeux ne se posent pas sur toi, mais je suis ici, tout proche, avec toi et dans ton cœur. Si tu n'es pas assez fort là bas, je te soutiendrais à distance, et peut être pourras tu sentir que de ton chemin j'enlèverais chacun des obstacles qui te guettent.

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 01/08/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 01/08/1947

LETTRE REÇUE PAR : SCHNEIDER FINN

REMISE ET VÉRIFIÉE LE : 21/08/1947

Ta lettre m'a été remise tard, j'ai cru que tu ne m'écrirais plus ! Je dois partir d'ici quelques jours, il faudra m'écrire à la chorale pour la prochaine lettre. J'ai bien compris ton message, je serais le meilleur élève de toute l'Allemagne et la plus belle des voix de la chorale.

Là-bas, je me battrais pour montrer que notre nouvelle Allemagne permet à tout un chacun de s'émanciper et de réaliser ses rêves, que le socialisme apportera au peuple l'antifascisme et la liberté, la vraie, pas celle de l'ouest.

Mais de nous deux, le vrai héros, c'est et ce sera toujours toi. C'est toi qui travaille et qui produit, c'est toi qui lutte pour notre patrie et nos idées, pour la gloire de Staline et de l'URSS. Je ne sais pas si tu es conscient que je t'admire pour ton courage et ta résilience, et que tous ici vous considèrent comme la jeunesse restaurée de l'Allemagne.

A Ulrich SCHNEIDER,

Kinderchor der Staatsoper Unter den Linden.

Je ne peux pas t'écrire plus que ces quelques mots, je n'ai pas eu de papier ce mois-ci. Ce courrier ne servira qu'à établir le contact à cette nouvelle adresse.

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 01/09/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 01/09/1947

Renvoyé avec la mention : COURRIER DE PROVENANCE NON AUTORISÉE

A Frau Metzger,

Heim für Kriegswaisen - Bezirksverwaltung Berlin-Ost.

Je vous contacte madame pour vous dire que je n'ai pas pu écrire à mon frère en utilisant l'adresse de la chorale, la lettre m'a été renvoyée comme courrier de provenance non autorisée, ce qui signifie, je suppose, que les courriers venant d'un centre de rééducation ne peuvent pas joindre les chorales. Pourriez-vous faire la liaison entre nous, en passant donc par le Heim ?

LETTRE ENVOYÉE PAR LE DÉTENU : SCHNEIDER FINN

LE : 02/10/1947

ET VÉRIFIÉE LE : 03/10/1947

Renvoyé avec la mention : DESTINATAIRE NON AUTORISÉ

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