Chapitre 16 - Le goût du métal
Nous étions en automne, et cela faisait déjà un mois que je n’avais obtenu de réponse ni d’Ulrich ni de Frau Metzger, les deux lettres que je leur avais envoyées m’ayant été retournées. Je me sentais plus seul que jamais, et chaque réveil devenait de plus en plus difficile, car il est toujours complexe de se lever lorsque plus aucun espoir ne nous fait tenir debout, lorsque plus rien ne semble justifier l’effort de continuer.
Mais voilà, comme tous les matins, vers quatre heures trente, trois coups de sifflet résonnèrent, stridents et autoritaires, et l’on entendit bientôt l’insupportable claquement des bottes sur le béton de la cour, suivi de la lourde et pesante odeur d’huile et de poussière qui se répandit un peu partout dans le dortoir, s’infiltrant jusque dans nos poumons.
Malgré mon mental défaillant, je fus debout dès le deuxième coup strident, luttant pour rester l’un des meilleurs éléments du centre, alors même que la période que je traversais m’était des plus douloureuses et des plus éprouvantes. Je saisis mes vêtements de travail, mis à étendre la veille sur le rebord d’une fenêtre. Ils étaient encore humides, conservant cette texture particulière du tissu trempé que l’on tente de réchauffer pendant la nuit, mais qui n’a jamais réellement le temps de sécher. Comment l’auraient-ils pu, d’ailleurs ? Lorsque le dortoir lui-même semblait respirer cette chaleur moite et suffocante, issue du trop grand nombre de corps entassés, respirant si proches les uns des autres dans une atmosphère étroite, saturée et silencieuse par contrainte.
Chaque jour, à ce moment précis, j’avais une pensée pour Ulrich, qui devait lui aussi se lever tôt quelque part en Allemagne, mais pour étudier, apprendre, chanter, devenir quelqu’un et rendre fiers tous ceux qui avaient un jour cru en lui. Pendant ce temps-là, moi, je n’étais qu’un détenu anonyme, destiné à parcourir bientôt les quelques mètres séparant les couchages de l’atelier auquel j’étais affecté. L’air pesant du dortoir était remplacé sans transition aucune par le fracas des marteaux martelant le fer, une interminable et éternelle cacophonie donnant un rythme de métronome à une journée oubliable, marquée par la vapeur brûlante et le grondement permanent des fours.
C’est en arrivant pour la première fois dans cet endroit que j’eus l’une des réflexions les plus complètes et les plus abouties de ma vie : je compris alors que le métal avait une odeur, une odeur bien particulière, celle du sang chaud mêlé au fer. J’avais été détaché au début du mois de décembre, transféré depuis la colonie agricole jusqu’à cet atelier dont les conditions se révélaient encore plus inhumaines. Ici, le travail était rendu insupportable par les gardiens que nous désignions par des surnoms ironiques ; ils profitaient de la moindre incartade pour humilier et rabaisser, chronométrant nos gestes, amputant des rations ou frappant la nuque du détenu à la moindre erreur ou lenteur constatée. Le temps passait ainsi, aspiré par les battements de l’acier et par les besoins de la machine, plus importants encore que les nôtres.
C’était elle la reine. Si elle voulait nous priver de nourriture, elle pouvait le faire avec plus de légitimité encore que nos gardiens. Son cœur battait, et la continuité du nôtre dépendait entièrement du sien ; il fallait travailler au rythme d’un monstre qui se jouait de nous, sapant nos forces pour mieux nous exploiter encore et encore, sans jamais se lasser.
Puis arriva un jour une stupide erreur. Un gamin pas beaucoup plus vieux que moi — Karl, c’est ainsi que je crois qu’il s’appelait — eut le bras happé en une fraction de seconde par la machine qui ne rend jamais ce qu’elle prend. Il hurla, un cri strident qui déchira l’air, stoppant net les tambourins et la musique mécanique de l’atelier, emplissant l’espace de sa seule voix. Nous nous arrêtâmes tous instantanément pour nous ruer vers lui, tentant de lui porter secours et de le soulager comme nous le pouvions. Je me souviens d’une mare de sang à mes pieds, une flaque rouge sombre qui se dissipait en se mêlant à la poussière de métal, un rouge presque noir sur le gris terne du sol. À ce moment précis, je sus que j’avais raison. Des médecins arrivèrent rapidement, et le contremaître nous hurla de retourner à nos postes pour éviter que les machines ne s’arrêtent et ne se brisent. Je fermai les yeux, poursuivant mes gestes comme un automate, cherchant à me rendre insensible à la scène d’horreur que l’on venait de m’imposer. Pourtant, ce soir-là, je ne pus manger la ration que l’on m’avait donnée. Chaque fois que je tentais de porter une bouchée à mes lèvres, l’odeur me provoquait d’intenses nausées, comme si le monde entier était devenu sang.
Le seul moment qui égayait un peu ma journée — si l’on peut considérer cette vaine et dérisoire activité comme un égaiement — était la pause durant laquelle nous rejoignions une cour extérieure parsemée de tables en bois. À mon arrivée, dès mon premier jour, j’y avais gravé un petit mot au couteau et, à ma grande surprise, d’autres inscriptions s’étaient accumulées au-dessus du mien. Je découvris alors que toutes les tables en étaient couvertes. Des graffitis partout, anciens ou récents — la plupart datant d’avant même la guerre — représentant absolument tout ce que l’esprit humain peut inventer pour laisser une trace. Des noms, des dates, des prières, des insultes aussi. C’était tout un univers de travailleurs qui avaient peuplé ce lieu bien avant que celui-ci ne devienne une colonie pénitentiaire, un monde silencieux que je découvrais un peu plus chaque jour à l’heure de la pause.
Puis la nuit finissait toujours par arriver, maigre réconfort au milieu des larmes. Un silence encore plus pesant qu’au réveil, car notre fenêtre sans rideaux laissait pénétrer la pâle clarté de la lune, mais surtout le reflet rouge des fourneaux qui continuaient de tourner sans nous. Chaque fois que mes yeux se posaient sur ces lueurs, ils étaient attirés l’instant d’après par mes mains, que je plaçais sous la lumière lunaire pour mieux les observer, brûlées et noircies. Moi aussi, j’avais appris à chanter — ou plutôt à faire chanter. Je faisais hurler le métal, ce métal qui brûlait tout, absolument tout.
Tout, sauf le souvenir.

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