Chapitre 17 - Le Visage effacé

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Et puis vinrent les hivers 1948 puis 1949. Ainsi, je m’approchai de ma libération, toujours sans nouvelles d’Ulrich. Je ne savais même pas s’il était toujours en vie, et l’on ne me laissait même plus écrire à son adresse, me faisant bien comprendre qu’un détenu ne pouvait pas envoyer de lettres à une institution si réputée. Alors je me raccrochais à tout ce qui me restait : une petite photographie écornée datant de juste avant le départ de mes parents. Parce que quand l’hiver atteint son apogée et que le bruit régulier du vent contre la vitre emplit tout l’espace, s’additionnant aux lourdes respirations parsemées de toussotements de saison, et que l’on ne parvient plus à dormir parce que l’on se souvient d’un bout d’homme que l’on a laissé voilà deux années, il y avait une boîte pour soulager ces maux. En pleine nuit, d’une main sous ma paillasse, je tirai une boîte de conserve aplatie datant de 1947, dans laquelle reposait une image pliée en quatre, faible bout de papier fragile rongé par l’humidité, le temps et la dureté du climat allemand. Une scène toute particulière y est représentée, une scène de famille où figurent mes parents, moi au centre d’eux, et Ulrich, sur les genoux de ma mère.

Cette photographie avait une histoire particulière, parce que si elle avait été prise juste avant que mes géniteurs ne nous laissent à notre grand-mère, je ne l’avais pas en ma possession jusqu’à peu. Car ce document appartenait à mon père, et cette image qu’il avait dû cacher dans une poche de son pantalon lorsqu’il était en camp de concentration avait été récupérée par des archives de l’Ouest, et on avait fini par me la rendre suite à un obscur concours de circonstances auquel je ne comprenais vraiment rien. Mais le fait est qu’on m’avait fait récupérer cette rare pièce qui me rendait quelques souvenirs de mes parents et une idée précise de leur visage. Et puis surtout, cette photographie me donnait Ulrich, mon petit frère que je ne pouvais plus voir et dont je n’avais plus de nouvelles depuis bientôt plus de deux années.

En cet hiver, je venais ainsi de purger la moitié de ma peine. J’avais 15 ans, et je n’étais plus du tout un enfant. Je disposais désormais d’un corps taillé pour l’effort, façonné par le travail, et je n’étais pas sûr que mon frère soit capable de me reconnaître.

Ce qui était sûr, c’était que ce serait bientôt sur cette image que l’on ne reconnaîtrait plus personne, au vu du rythme auquel les traits des visages s’estompaient. Je voyais jour après jour la main de mon père s’effacer et le sourire de ma mère se diluer dans le papier, à croire que même cet instant figé n’était, au final, qu’éphémère. Je parcourais ainsi l’encre fragile de mes doigts, comme pour sentir une dernière fois leur présence à mes côtés. J’avais même, une fois, amené la photo à l’atelier, saisissant une craie pour repasser sur les traits de mon frère, de ma mère et de mon père, pour mieux voir la bouche, les yeux et les cheveux, mieux m’imaginer à quoi il ressemble ou à quoi ils auraient pu ressembler. Mais cette tentative était vaine, en témoigne un autre détenu qui me déclara en détournant le regard : « Attention, ça, c’est dangereux. »

Mais je persistais, parce que je ne voulais pas me résigner encore une fois, alors je laissais la craie crisser sur le papier humide, collant dans le même temps la si peu agréable poussière blanche et sèche à mes doigts et sous mes ongles.

Et puis, lorsque ce soir-là le soleil passa sous sa ligne d’horizon, je m’endormis en plaquant cette image sur mon cœur, alors que les claquements du marteau remplaçaient les battements de mon organe. Ainsi, j’aperçus un champ de blé infini, des épis dorés s’étirant jusqu’à trop loin, doucement balayés par un vent chaud et agréable faisant joliment onduler les plantes de ce formidable paysage. Et puis là, devant moi, alors que je m’étais allongé pour profiter des délices du paradis, apparut Ulrich, cheveux d’or et pieds nus, inchangé par rapport à celui que j’avais quitté. Je lui parlais, il ne me répondit pas. Et puis, tout d’un coup, il commença à chanter de sa plus belle voix, charmant même la flore et la faune locales qui dansaient autour de lui, sujettes à son talent. Alors le son se mêla vite au bruissement des épis, et puis la mélodie accéléra, jusqu’à ce que le chant parte en fumée, se consumant sans prévenir. Pris de peur, je courus vers mon frère, lui tendant la main. Mais il me regarda en souriant, s’évanouissant doucement dans la lumière avant que je ne puisse le toucher.

Et puis, ce matin-là, il y eut une inspection surprise, et avant même que je ne puisse me lever ou réagir, ce fut, dès le premier sifflet, un gardien qui se précipita vers mon lit pour tirer la couverture, comme s’il avait eu une information sur mes activités. Il vit la photo contre mon cœur et mes yeux implorants, mais il martela sèchement ces quelques mots horrifiques : « Objets personnels interdits, à laisser au secrétariat pour la libération. » Oui, mais voilà, moi, j’ai enfreint la règle, et la loi veut alors la suppression de ceux-ci. Je tentai vainement d’apitoyer le gardien, de protester : « S’il vous plaît, c’est tout ce qui me reste », mais je fus arrêté par un sourire froid, et il approcha la photo de la flamme de sa cigarette. Le papier noircit, se recroquevillant tout doucement pour se transformer petit à petit en cendres. On pouvait voir le visage d’Ulrich se plier puis disparaître, s’éteignant dans les flammes. Une odeur de brûlé, issue du peu de fumée provoqué par la combustion, flotta quelques instants dans la pièce avant de se diluer, elle aussi. Ce soir-là, j’ai gratté le sol pour récupérer les quelques cendres mêlées à la poussière tombées sur le parquet. Une fois au creux de ma main, je soufflai doucement dessus, et les petites particules s’envolèrent petit à petit, se fondant dans la lumière du couloir.

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