Chapitre 18 - L'Orage

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Et puis, parce qu’ainsi va la vie, et que défilent les saisons autant que les années, il fut bientôt l’été. Si les hivers gelaient nos corps, rendant inutilisables les extrémités de ceux-ci, je me souviens de la belle saison comme d’un moment où l’on devait subir l’humidité suffocante qui saturait l’air immobile des dortoirs et des couloirs, bien trop étroits pour s’aérer un peu. Depuis peu, nous n’étions plus en zone occupée, mais en République démocratique allemande. Ce fut donc l’été 1950 qui pointa bientôt le bout de son nez, remplaçant les gels polaires de la campagne du Brandebourg par des températures bien plus commodes et supportables. Néanmoins, si cette évolution du climat rendait les quelques mètres du trajet du dortoir à l’usine bien plus agréables à parcourir, elle sacrifiait le reste de nos journées, puisque la fonderie devenait véritablement étouffante durant les mois aux jours les plus longs. La sueur coulait jusque dans nos yeux, les grosses gouttes brûlantes nous tombant du front jusqu’au métal incandescent que nous battions quelquefois, formant de très belles fumées âcres qui provoquaient de rudes quintes de toux, emplissant les poumons et grattant la gorge jusqu’à l’assèchement. Au vu de la faible pluviométrie du début de la saison, nous étions conscients que ceci n’était que le calme avant la tempête, les quelques instants d’accalmie trompeuse que nous offre parfois le ciel avant de faire tonner tous les carillons de la dépression.

Et ceci ne manqua pas, car un soir, le tonnerre déchira l’horizon bleu, qui avait à peine eu le temps de se couvrir pudiquement de quelques nuages avant que la pluie ne s’abatte d’un seul coup, comme de longs filets d’eau infinis que l’on aurait versés depuis les hauteurs. La violence de l’averse fut telle que les vitres du hangar se mirent à trembler, et que celle du dortoir s’ouvrit brutalement sous la pression du vent, qui avait brisé le cadre en bois déjà endommagé par le gel de l’hiver précédent. C’était un déluge presque horizontal qui s’abattait monstrueusement sur la partie du parquet rendue atteignable par la destruction de notre fenêtre, lorsque, soudainement, une illumination aveuglante m’indiqua qu’un éclair venait de frapper l’atelier. Presque immédiatement, une poutre s’embrasa, et les flammes montèrent vers le ciel, inarrêtables, grandes et terriblement belles, se répandant rapidement le long du toit.

Puis la tempête devint humaine. Les sirènes hurlèrent, se mêlant au vacarme des gardiens qui criaient dans le chaos provoqué par la fureur de la nature, tandis que, dans le dortoir, nous nous étions placés devant l’ouverture béante laissée dans le mur par les éléments, tétanisés par la vision d’apocalypse à laquelle nous faisions face. Et là, nous l’avons vu. Un gardien avait tenté d’étouffer les flammes, mais s’était retrouvé coincé sous une lourde poutre effondrée. Sans réfléchir, nous nous ruâmes dehors pour l’en extraire, tirant et poussant de toutes nos forces alors que la chaleur nous brûlait les bras et le visage. Le gardien hurlait de douleur, mais la poutre finit par céder, et il roula dans la boue, la pluie battante éteignant peu à peu la suie et les braises.

Si la mission de sauvetage était réussie, nous avions toutefois dû abandonner toute idée de combattre les flammes, tant celles-ci devenaient impressionnantes, voraces et dangereuses. Heureusement, l’averse redoubla d’intensité et finit par les maîtriser, alors que l’agitation régnait partout dans la cour, où se ruaient chaotiquement des silhouettes trempées, appelées par une urgence ici ou là. Peu à peu, tout finit par se calmer, ne laissant derrière lui que des murs noircis, des structures calcinées et des barbelés tordus par le vent, dont certains avaient été propulsés à des endroits aléatoires de la colonie. Ce lieu était devenu méconnaissable. Je devinais alors un nouveau visage de l’édifice, presque humain et soudainement vulnérable. En contemplant le ciel noir, zébré d’éclairs, je ressentis pour la première fois depuis des années une forme de liberté, trempé jusqu’aux os et balayé par le vent, tandis que la pluie semblait tout laver sur son passage : la peur, la poussière, la crasse et le sang séché des jours passés. J’avais même l’impression que les bâtiments eux-mêmes pourraient s’effondrer ou s’envoler avec le vent, devenus fragiles, précaires et périssables.

Le lendemain matin, l’aube fut grise, lourde et silencieuse, et l’on nous rassembla dès le réveil dans la cour, tous épuisés et exténués que nous étions par cette nuit écourtée et agitée. Sur l’estrade branlante, le commandant prit la parole de sa voix chancelante et peu assurée, cassée par la colère au point de traîner parfois dans les aigus :

— Il existe plusieurs types de citoyens. Il y a l’homme faible qui s’en remet au ciel, et il y a le citoyen nouveau qui, lui, se relève et reconstruit, parce que le citoyen nouveau a connu la guerre, le capitalisme ou le fascisme, et qu’il sait comment on reconstruit une société.

Le commandant fit alors une pause calculée pour capter pleinement notre attention. Puis il reprit :

— La nuit dernière, vous avez sauvé un gardien sans réfléchir à qui il était, ni à ce qu’il avait pu faire. Je tiens donc à vous féliciter pour cela. Vous avez prouvé, à cet instant précis, que vous étiez de véritables socialistes et que la rééducation opérée ici fonctionne réellement. Nous pouvons dire qu’il s’agit là d’un premier succès historique pour notre nouvelle République démocratique, car n’oubliez jamais que le socialisme est la voie qui mène au communisme.

Nous ne répondîmes pas, et nos visages restèrent fermés. Pourtant, touchés malgré nous par ces paroles et ces compliments inattendus, nous applaudîmes comme un seul homme le commandant, qui se retira ensuite. Je baissai alors la tête, observant mes mains encore couvertes de suie. Entre mes doigts, je remarquai un petit éclat de métal fondu, un infime souvenir de la nuit passée, que je chassai d’un souffle un peu trop puissant.

Ce jour-là, et durant les semaines qui suivirent, notre travail consista entièrement à remettre en fonction les ouvrages détruits. J’observais les ruines encore fumantes du hangar et de l’atelier, et je revis cette pluie violente, ce chaos, et je fus de nouveau propulsé, presque malgré moi, quelques heures en arrière, à ce moment précis, à cette minute où tout avait vacillé de manière irréversible. Une idée germa alors dans mon esprit : en revoyant tout ce que je pensais jusqu’ici inattaquable et surpuissant, doté de solides fondations et d’une indiscutable pérennité, s’effondrer et s’écraser, je me dis que, peut-être, si même le ciel pouvait se fâcher, alors non, décidément, rien n’était éternel.

Mes yeux se posèrent de nouveau sur mes bras noircis, tandis que je me frottais énergiquement les mains pour faire disparaître le plus gros des cendres qui s’y trouvaient encore incrustées. Il me vint alors à l’esprit que c’était peut-être le monde lui-même qui se nettoyait, et cette pensée, aussi fragile soit-elle, suffit à me redonner un peu d’espoir en l’avenir, imaginant que justice pourrait un jour être rendue envers mes tortionnaires.

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