Chapitre 19 - Le Souffle libre
Germèrent les bourgeons et fleurissaient les plantes, redonnant sourire au monde et à la nature tout entière. Ainsi se présenta l’univers du dehors, tandis que les effectifs de la colonie diminuaient peu à peu. La République démocratique voulait réorganiser les camps, normalisant les peines à de plus courtes durées et formant, du moins en théorie, les gardiens pour mieux rééduquer et diffuser la propagande du régime. Ainsi, nous n’étions plus qu’une dizaine alors qu’approchaient les derniers jours de ma détention, et la chute du nombre d’internés s’accompagnait d’une surprenante corrélation avec l’impressionnante baisse de la quantité de gardiens, réduits à un effectif de trois hommes seulement, dont les traits étaient profondément marqués par la fatigue, mais qui se montraient bien moins stricts qu’aux plus mauvais moments de l’existence du camp. De toute façon, nous étions à peine assez nombreux pour assurer un travail régulier et réellement utile, si bien que nos journées n’étaient plus composées que de cours de politique et d’endoctrinement.
Au matin, les coups de sifflet résonnaient toujours, mais on nous laissait parfois dormir plus longtemps, et nous sentions une ère de changements s’opérer lentement, même si la déstalinisation n’était pas pour demain — celui-ci ne s’éteindrait que deux années plus tard dans sa datcha de Kountsevo. La routine se délitait petit à petit, dans un ton qui était tout autre : il y avait davantage de place pour l’humain et la discussion, même si cela n’était sans doute dû qu’au caractère transitoire de cette période de réorganisation, et que tout redeviendrait peut-être pire encore après ces quelques mois de changements illusoires. Et puis, sans m’en prévenir, un matin, un gardien m’appela dès mon réveil dans son bureau, où je me rendis sans le questionner, docilement.
Il me pria de m’asseoir, puis ouvrit un carnet et affirma d’une voix blanche :
— Ta détention est terminée, il est temps de te libérer.
Il avait lu ces quelques mots de manière neutre, sans me regarder ni sembler éprouver la moindre émotion, et je fus immobilisé par la stupéfaction et l’étonnement, figé, comme si je ne comprenais plus la langue dans laquelle nous nous exprimions.
— C’est… c’est fini ? Vraiment ?
Cette fois-ci, il leva les yeux vers moi, un petit sourire moqueur se dessinant sur ses lèvres rondes. Pour la première fois, il me sembla que ce gardien avait des traits presque sympathiques et une mine étonnamment engageante.
— Puisque je te le dis ! Tu peux partir. Il faudra simplement que je te fasse signer un petit document et que je te remette quelques effets indispensables.
Alors, sous mon air encore ébahi, il me soumit le papier que je ratifiai sans même lire le titre, puis me donna un petit sac contenant des vêtements bien plus adaptés à la vie civile que ceux, élimés et usés, que je portais alors, quelques morceaux de pain sec, ainsi qu’un petit carnet de travail estampillé d’un sceau soviétique, accompagné de papiers officiels de la République démocratique allemande. Il me congédia sans cérémonie, et l’on m’accompagna jusqu’au portail, par lequel je sortis pour la première fois depuis mon arrivée lors de mon transfert ici. La grille grinça en s’ouvrant pour me laisser passer, tandis qu’un sourire d’adieu fut la dernière image que j’emportai de la colonie. Je passai le seuil sans me retourner. Derrière moi, je ne laissais rien, sinon des cendres et du métal froid.
Ce fut une pluie fine et persistante qui m’accueillit au dehors, dessinant une route boueuse qui devait me permettre de rejoindre Berlin en une ou deux heures de marche. La sensation de liberté ne se fit pas attendre, matérialisée par le souffle du vent tandis que je courais à travers les champs gris et les fermes d’État. Et puis je vis les silhouettes indifférentes et les drapeaux de mon nouveau pays ; alors je ralentis le pas et ma tête se baissa, mes bottes trouées s’enfonçant dans la boue collante. D’un seul coup, l’air me parut trop vaste, presque hostile par l’ampleur de l’univers qu’on me proposait, provoquant une horrible sensation de vertige. Que c’est dur d’être libre quand on n’a connu que quatre murs et un atelier pendant quatre années entières.
Je respirai alors une grande bouffée d’air, mais celle-ci me brûla la gorge, mes poumons n’étant plus habitués à un oxygène aussi frais et pur. Le vent qui soufflait sur mon visage mêlait doucement la pluie à mes larmes, tandis que je constatais que ce monde sentait à la fois la rouille et le renouveau. Alors que le chemin m’amena à proximité d’une grange, j’entendis un poste de radio crachoter une marche militaire qui grondait via les haut-parleurs :
— Pour la victoire du travail, pour la gloire du peuple !
C’était l’image de trop : les entendre, eux, chantant l’amour d’un système qui m’avait broyé, tandis que j’étais là, trempé, seul et affamé. Comment peut-on vraiment glorifier et illustrer l’amour d’un lendemain qui n’est que promis, mais jamais vécu ?
Alors j’ai fermé les yeux, et au lieu de la marche militaire, j’entendis un autre son : la comptine d’Ulrich qui, tirée de mes souvenirs, se fit comme un petit murmure porté par le vent, un murmure d’espoir qui me fit avancer plus vite, car je n’avais que cette idée en tête depuis toutes ces années : revoir mon petit frère, celui auquel on m’avait arraché. Le paysage s’élargit alors, et je vis se dessiner au loin une ligne d’horizon brumeuse, un front gris que j’avais oublié tant il était enfoui dans mes souvenirs d’avant. Et je revis la guerre, les bombes et les bâtiments détruits. Ce qui se montrait pudiquement, tout là-bas, c’était Berlin, la ville de mon enfance, celle qui m’avait donné puis volé ma jeunesse.
Prenant mon courage à deux mains, j’avançais seul dans le crachin, mon sac sur l’épaule, avec une petite cicatrice à la lèvre qui me tirait à chaque sourire, et un seul et unique objectif : retrouver Ulrich. Voyant se dessiner nettement le premier immeuble — que je vis intact et réparé — je m’arrêtai un instant pour contempler le ciel, le même que mon frère et moi regardions enfants depuis la fenêtre de la cuisine, bien avant la guerre. Et là, je murmurai :
« Ulrich, je te retrouverai, et nous ne nous quitterons plus jamais. »
La pluie redoubla, mais je souris. Je n’avais ni la gloire ni le chapeau, j’étais juste un jeune homme de presque dix-sept ans, marchant vers un monde brisé et portant, quelque part dans son souffle, le reste fragile d’un rêve de liberté.

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