Chapitre 20 - Le Banc du Parc

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En cinq années, ma ville avait bien changé. J’avais quitté un endroit où l’on ne comptait plus les rues inutilisables et les édifices effondrés ; j’ai retrouvé une cité que l’on avait reconstruite à la mode de l’Est, surtout dans les périphéries de Lichtenberg — je ne le savais pas encore, mais je serais amené à beaucoup fréquenter ce quartier dans les années qui suivirent.

Il restait ça et là des ruines, mais l’expression « en chantier » serait un parfait descriptif de l’état de la ville en ce printemps 1951. Partout, on s’activait et des ouvriers montaient à grande vitesse les nouveaux bâtiments de la ville. Le soleil m’accueillit exactement au moment où je pénétrai dans ce que l’on peut considérer comme la cité en tant que telle, éclairant les façades neuves de pierre blanche des avenues recréées, où l’on voyait partout fleurir quantité d’affiches rouges, toutes plus revendicatrices les unes que les autres. Là, j’apercevais un portrait de Staline et, plus loin, l’un des nombreux slogans du SED, agrémenté de l’une de leurs multiples promesses concernant l’homme nouveau. En analysant les mines et les comportements des gens, je peux affirmer avec certitude que je voyais alors davantage de sourires placardés aux murs que sur les visages des badauds dans la rue.

Mais tout cela ne m’intéressait pas plus que cela, parce que mon cerveau n’était occupé que par une unique idée, omniprésente et directrice de mes projets immédiats : retrouver le Staatsoper Unter den Linden, l’opéra accueillant la chorale d’enfants où officiait Ulrich. Celui-ci est situé dans les beaux quartiers, juste à côté de la porte de Brandebourg, tout près du futur tracé du Mur antifasciste, comme celui-ci serait officiellement dénommé par notre gouvernement d’alors. Mais alors que j’approchais, je fus stupéfait par l’état de l’édifice. Ses façades étaient délavées, le toit détruit, et les contreforts ainsi que les autres reliefs entièrement ravagés, ne laissant qu’un carré et quelques fenêtres formant comme de petits trous dans un gruyère. Le fronton était criblé d’impacts de balles, avec seulement quelques statues pour rappeler l’époque où il était majestueux et imposant.

Un homme passait par là, et je l’interrogeai sur l’existence d’une chorale à cet endroit. Il me répondit en rigolant que rien ne pouvait se produire sur cette scène abandonnée, et m’indiqua que la possibilité d’une reconstruction n’était alors qu’envisagée. Dépité, désorienté et complètement perdu, je me rendis à une vingtaine de minutes de là, au Volkspark Friedrichshain, où je trouvai un petit banc pour me poser avant de réfléchir à la suite des événements, sachant qu’il me faudrait me rendre à un bureau du SED pour recevoir mon logement et mon affectation, mon ordre de travail. Je me pris la tête dans les mains, luttant pour ne pas éclater en sanglots, quand j’aperçus en face une inscription sur le haut de l’entrée d’un immeuble attenant au parc : « École préparatoire musicale d’État ». Mon cœur ne fit qu’un seul tour, mais il était encore tôt et il était peu certain que quelqu’un sortirait du lieu avant une heure ou deux. Je me refusais par ailleurs à sonner, me doutant que les cours fussent plus importants qu’un visiteur impromptu. Ceci m’obligea à prendre mon mal en patience et à profiter, ironie du sort, d’un petit orchestre répétant dans un kiosque à musique, malgré les cris des bambins qui profitaient joyeusement des premières lumières pour jouer dans le parc.

Étrangement, je sus profiter de cet instant en suspens pour me ressourcer, réfléchir et respirer, ce qui eut pour effet louable de me calmer et de me détendre, me permettant de goûter à ma maigre liberté retrouvée. Et puis, sans prévenir, je vis au loin la porte de l’institution s’entrouvrir, laissant passer un petit groupe de jeunes adolescents en uniforme clair, se riant et se bousculant gentiment, encadrés et surveillés par une petite femme sévère au tailleur gris. Mon pouls tonna et je frôlai l’arrêt cardiaque tandis que mes yeux parcouraient ces visages en espérant reconnaître mon frère, et ce ne fut qu’un instant plus tard que je le vis.

Ulrich.

C’est d’abord sa démarche qui attira mon regard, puis ses boucles blondes, que j’avais perdues quatre ans plus tôt et que je n’avais jamais laissées repousser, qui semblaient flotter dans la lumière. Il avait à peine grandi et avait gardé un visage doux et rond, aux traits fins, presque trop pur comparé au décor de pierres et de drapeaux. De loin, j’entendis son rire, inchangé. Un rire cristallin que je n’avais plus entendu résonner depuis bien des années. J’imagine d’ailleurs ce à quoi devait ressembler cette scène : moi, un ouvrier aux mains encore noircies de suie, aux vêtements tachés, tout juste relâché de détention, observant un gamin prodige destiné à devenir le symbole du socialisme culturel.

J’ai longtemps hésité avant de me diriger vers lui, mais je finis par prendre mon courage à deux mains et m’approcher, tandis que le groupe s’éloignait un peu, laissant mon frère ranger ses partitions sur un banc. Je m’arrêtai alors à quelques mètres de lui, prononçant d’une voix faible son nom.

Immédiatement, je vis son geste se figer alors qu’il avait le regard vissé sur son cartable. Lentement, il leva la tête pour me voir, ses yeux s’élargissant avant qu’un petit sourire timide ne se dessine.

— Finn ?

Il faut dire que j’avais bien changé, moi. Je ne ressemblais plus du tout à l’enfant de l’internat : j’avais grandi et mûri, devenant un adulte durant ces quelques années.

— Oui.

Un long silence engloba alors cet instant, figeant dans la pierre et dans le vent nos retrouvailles, tandis que nos regards s’accrochaient pour suspendre le temps et le monde. Lorsque la magie se dissipa, j’allai m’asseoir à ses côtés.

Il fut le premier à briser la glace, racontant d’un air enjoué son parcours, la fin du Heim puis l’arrivée à la chorale, et le concours pour le lycée qu’il avait réussi avec brio. Il élucubrait sur le régime, parlant d’Herr Bauer avec un respect sans filtre, et développant tout ce que lui avait offert le régime alors qu’il n’était qu’un orphelin sans avenir. J’eus un petit pincement au cœur au moment où il affirma que l’éducation socialiste apportait discipline, rigueur et amour du travail collectif, tant de qualités qui ne pourraient qu’être bénéfiques à la nouvelle Allemagne dénazifiée.

Je dus me retenir d’exploser, baissant la tête et serrant les poings.

— L’amour du travail ? Tu n’en ferais pas un peu trop ? Moi, je n’ai connu que peur, honte et faim.

Les yeux bleus de mon frère se posèrent avec douceur sur moi, comme s’il était un professeur socialiste apprenant la vie au déviant que j’étais.

— Tu exagères. Oui, nous avions faim. Mais tout le monde avait faim, tout le monde souffrait : c’était la guerre, Finn.

Pour lui faire comprendre, je lui parlai de mon parcours à moi, des cris, des punitions, du froid et des humiliations. De la chambre insupportable en été comme en hiver, de l’atelier épuisant et des charges trop lourdes, de la propagande inculquée et des gardiens méchants.

Mais lui ne faisait qu’entendre, sans écouter, un peu comme si je parlais une langue étrangère. Tout à la fin, il murmura :

— Peut-être que tu ne vois pas les choses en entier ; tout ça, c’est pour rebâtir quelque chose. Pour que jamais personne ne manque d’école, de pain ou de dignité.

— Dignité ? Et toi, tu en avais quand Herr Bauer te frappait parce qu’il pensait que tel était le chemin du socialisme ?

Il me regarda comme si je venais d’une autre planète.

— Mais je le méritais, je refusais la discipline !

S’ensuivit un silence glacé qu’aucun de nous n’osait rompre.

— Et quand tu pleurais et que je t’ai défendu, repris-je lentement, quand il a été cruel ?

Ulrich détourna les yeux et hésita longuement avant de m’expliquer que Herr Bauer voulait notre bien, que nous soyons meilleurs. Il m’affirma que nous vivions l’idéal de nos parents et que nous devions en profiter pour eux, en leur mémoire et en la mémoire de tous ceux qui étaient morts victimes du fascisme et du capitalisme qui l’avait provoqué.

Et puis, d’un seul coup, toute ma rage accumulée et refoulée éclata au grand jour, et je me levai furieux. Mon frère recula, pris de peur, alors que j’approchais, les yeux brillants de rage et de douleur. Je le saisis par le col puis le plaquai contre le mur du kiosque.

— Tu ne comprends même pas ce qu’ils t’ont fait, dis-je tandis que ma voix se brisait.

Me sentant défaillir, je le relâchai, le laissant s’écrouler contre le banc, haletant. Des passants témoins s’éloignèrent en chuchotant tandis que je m’en allais sans me retourner, gardant pour dernière image d’Ulrich celle d’un enfant allongé au sol, les larmes aux yeux.

Il me dit plus tard qu’il resta longtemps assis sur ce banc, brisant le couvre-feu imposé par l’internat pour observer le soleil couchant teinter la ville d’orange. Il posa une main sur sa gorge, à l’endroit où je l’avais saisi, et se mit à fredonner la berceuse que je lui avais apprise et qui l’avait révélé.

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