Chapitre 21 - Deux destins

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Je n’ai plus osé approcher mon frère après cela. Premièrement par colère pure et viscérale. Je voulais le faire payer pour ce qu’il m’avait dit, lui faire comprendre qu’il était en tort, qu’il se trompait lourdement. Et puis, après ce que je lui avais fait, j’avais également peur d’être refoulé, qu’il ne veuille plus de moi, qu’il me rejette définitivement.

Ainsi, je suis progressivement revenu à une vie dite normale dès le moment où je me présentai à Lichtenberg pour le travail qui m’avait été assigné dans un combinat métallurgique. La première impression que me laissa cette banlieue industrielle fut une sensation profonde d’emprisonnement mental. À peine arrivé, je ne voyais déjà que les portraits de Staline, de Pieck et d’autres dictateurs patentés qui ornaient les places et les halls d’immeubles, tandis que les drapeaux rouges claquaient dans le vent encore froid d’un printemps qui ne faisait que commencer à céder la place aux belles journées.

Je découvris un nouveau type de travail à la chaîne, où les maigres discussions entre ouvriers étaient seulement rythmées par les termes de « production record » ou par les volontés de se rapprocher des plans quinquennaux et autres objectifs de travail importés directement du modèle soviétique.

Décors différents en tous points, je découvris également les salles de théâtre, où je me rendais quelquefois pour assister aux opéras, puisque les performances d’Ulrich lui avaient permis de devenir un chanteur régulier dans quelques-uns des ballets que l’on jouait çà et là. Ici résonnait la musique triomphante du réalisme socialiste, glorifiant la paix et le travail, mais je continuais à m’y rendre malgré le dégoût profond que m’inspiraient de telles paroles et de tels refrains.

Ainsi, nous vivions en ces temps-là à quelques kilomètres l’un de l’autre, sans vouloir — ou sans pouvoir — nous parler. L’année qui suivit notre violente confrontation, je pris petit à petit mes marques sur la chaîne, m’habituant aux nouvelles machines hurlantes, à une cadence folle par rapport au centre de rééducation, et à une chaleur tout aussi infernale, peut-être plus encore, car celle-ci laissait un étrange goût âcre à tout ce qu’elle effleurait.

De cette période, je ne me souviens pas forcément de la routine, sans doute parce qu’elle devait être plus ou moins identique à celle du centre. Une seule émotion me revient en mémoire, tenace et persistante : la colère. Colère de croiser chaque matin les dizaines d’affiches promettant « le bonheur dans la production », tapissant la toute petite centaine de mètres séparant le domicile qui m’avait été assigné, dans un édifice gris construit sur le modèle de l’architecture soviétique, et l’usine dans laquelle je devais me rendre chaque matin.

Exactement comme dans la colonie, des contremaîtres chronométraient chacun de nos gestes, optimisant autant que possible chaque contraction musculaire, histoire de produire une ou deux boîtes de plus par jour.

Je me surprenais parfois à fredonner la berceuse de notre mère en polissant une pièce de métal, comme un réflexe à la fois volontaire et instinctif, douloureux dans le sens où ces quelques notes me renvoyaient instantanément l’image de mon petit frère émerveillant toute une assemblée lors de la fête du Heim. Ce fut également le moment où je commençai à développer une fascination pour les contrées d’ailleurs. Ce devait être l’été 1952, un peu plus d’une année après mon arrivée. Un soir, alors que j’étais assis seul dans la cour de l’immeuble, une cigarette encore rougeoyante entre les doigts, un collègue que je n’avais vu qu’une fois ou deux lors des pauses vint m’aborder pour me saluer. Je ne sais plus ni quand ni comment, mais notre discussion dériva rapidement sur la liberté, sur les journaux interdits que l’on s’échange sous le manteau, comme en samizdat, et puis, par conséquent, sur « l’Ouest ».

Je ne répondis pas à l’une de ses dernières paroles, échangée sur le ton de la confidence, trop occupé à suivre un ballon rouge s’élever lentement au-dessus du combinat, un ballon de propagande lâché par une école.

Sa couleur me rappela les sièges d’un théâtre, et j’eus soudain envie de revoir Ulrich.

Bien peu de recherches furent nécessaires pour déterminer sa prochaine représentation, tant il s’avérait que mon cadet, désormais âgé d’une quinzaine d’années, était réputé dans le microcosme des amateurs d’opéra, mais aussi dans le plus imposant monde du renouveau culturel socialiste. Bien sûr, il ne jouait pas au Staatsoper Unter den Linden, qui ne serait reconstruit que quelques années plus tard, mais dans une salle non moins imposante, qui me laissa des étoiles dans les yeux au moment où j’y pénétrai pour la première fois. Devant une dense foule d’officiers soviétiques, de dignitaires du régime, d’ouvriers méritants invités et, bien sûr, de simples badauds comme moi, je vis la tête de mon frère se dessiner comme un trait lumineux à l’horizon de la scène. Il fut acclamé dès son apparition en sa qualité de jeune prodige de la chorale d’État, et puis tous se turent comme un seul homme lorsqu’il prononça les premiers mots de la pièce qu’il devait jouer. Il avait conservé une voix pure et était en tous points identique à celui que j’avais quitté une année plus tôt, après des retrouvailles musclées et douloureuses. Son talent et sa jeunesse bouleversaient les foules, quelques journaux titrant même, dans de petits entrefilets dédiés, que la nouvelle génération socialiste avait trouvé sa voix. À proximité des salles de spectacle, je vis même quelques affiches le représenter, souriant en uniforme de scène impeccable, avec toujours les mêmes boucles blondes lui conférant cette apparence si juvénile.

Il me raconta plus tard que cette période avait été l’une des plus difficiles pour lui. Il jouait jusqu’à trois fois par semaine sous les ordres d’un maître de chœur exigeant la perfection, alors même qu’en coulisses, il toussait de plus en plus souvent, rendant les répétitions éprouvantes. Un soir, après un concert, une journaliste du Neues Deutschland lui demanda qui lui avait appris à chanter avec tant d’émotion. L’article qui reprit cet entretien m’indiqua qu’après un long silence de réflexion, mon frère répondit qu’il s’agissait de son frère, et il me décrivit comme un ouvrier se vouant corps et âme au socialisme, avec qui il avait perdu contact. Un discret sourire se forma sur mon visage tandis que je parcourais le reste de l’article, qui expliquait notamment que c’était désormais sa patrie qui lui donnait la force d’émerveiller autant de personnes chaque soir. Il se trouvait néanmoins qu’il était difficile de se procurer des billets, ce qui ne me permit pas d’y retourner durant une longue année, autant de temps où notre lien se délitait lentement, presque imperceptiblement. Ce fut le même collègue qui me parlait de l’Ouest qui me fournit l’occasion de me procurer mon deuxième billet d’opéra de toute ma vie.

Je me rendis donc un soir dans une salle dorée où je demeurai debout, au fond, vêtu d’une veste usée et sale qui contrastait cruellement avec le grand monde présent. Mon frère était plus impressionnant encore que la fois précédente, beau comme une icône, adulé et porté par le public. Par je ne sais quel miracle, son regard, qui balayait la pièce, croisa un instant le mien. Je vis sa mine se déliter alors qu’il tentait vainement de me retrouver, loupant au passage quelques notes. Vers la fin de la pièce, il me retrouva enfin, et nous nous regardâmes longuement tandis que le public applaudissait à tout rompre.

Je ne sais pas si c’était mon imagination, mais je crus lire dans ses yeux une fatigue teintée de supplication, comme s’il tentait désespérément de me faire passer un message.

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