Chapitre 22 - Une Visite de la Stasi
Jamais je n’ai pu retourner voir mon frère. J’avais désormais bien trop peur de le retrouver ; je ne savais plus ni ce qui nous unissait, ni ce que nous nous dirions. Notre dernière entrevue m’avait démontré qu’il ne m’en voulait pas, ou peut-être plus justement qu’il ne m’en voulait plus. Mais voilà : je n’avais plus le courage d’affronter la vie, de nager et de remonter à contre-courant ce fleuve dont le débit se définit par nos erreurs et nos choix, souvent mauvais, malheureusement.
Une année passa encore ainsi, lui en tant qu’égérie d’un régime, moi comme simple anonyme, dernier couteau de notre pays. Et puis, un beau jour d’été, une voiture noire s’arrêta devant mon immeuble, et des policiers en civil en sortirent. Ils montèrent dans l’édifice et toquèrent bruyamment à ma porte. Je les avais vus descendre du véhicule, mais il faut savoir qu’en ces temps-là, je discutais d’opinions peu orthodoxes avec mes camarades de travail, et je craignais donc une dénonciation qui aurait résulté en une arrestation. Ainsi, je leur ouvris la porte la peur au ventre, m’imaginant redevenir un détenu pour le reste de ma vie. Deux agents en civil m’attendaient sur le seuil, et l’un d’eux dit d’un air détaché :
« Herr Schneider, veuillez nous suivre immédiatement. ». Les policiers disposaient d’un air assez pesant, et je sentais alors une atmosphère de menace et de tension - ou peut-être plus probablement ma vision est corrompue par l’image que je me fait de la Stasi, néanmoins confortée par la rigueur des uniformes s’additionnant au ton brutal et sans équivoque que ces deniers avaient employés quelques instants plus tôt.
Comprenant que je ne disposerais pas de plus amples informations, je me saisis d’une veste et montai dans leur véhicule, les laissant me guider vers le centre de Berlin. Mes craintes d’arrestation s’estompèrent lorsque l’on m’emmena vers un appartement cossu, situé dans un immeuble visiblement confortable. Me guidant à travers les escaliers puis ouvrant une porte, ils me laissèrent entrer dans la suite, demeurant sur le palier. Quelques pas sur la moquette feutrée me suffirent pour constater qu’un homme habitait ce lieu. Car, enfoncé dans un fauteuil, je vis Ulrich, mon frère, qui m’attendait, un sourire fragile mais néanmoins large aux lèvres. Il habitait dans une jolie demeure, assez bien aménagée et adaptée, avec de nombreux meubles dans une sorte de vieux bois verni qui ferait penser à la décoration d’un château historique de la grande aristocratie locale.
Je constatai immédiatement qu’il était gravement affaibli, toussant sans arrêt.
— Si tu savais comme je t’ai cherché pendant deux ans… J’ai retourné l’administration pour te trouver.
Mes yeux s’embuèrent tandis qu’il fondait en larmes.
— Tu avais en partie raison. J’ai chanté pour un monde meilleur, pas pour un monde juste, finit-il par avouer entre deux sanglots.
— Tu as chanté pour leur gloire, pas pour la nôtre.
Sans comprendre, Ulrich me regarda.
— Finn, « eux », ce sont ceux qui ont reconstruit l’Allemagne. Rien n’est parfait, tu sais.
— À l’Ouest, les gens sont libres. Ils écoutent ce qu’ils veulent, ils vont où ils veulent et ils font ce qu’ils veulent.
Un voile sombre passa sur les yeux de mon frère.
— Je suis allé chanter là-bas, tu sais. J’ai vu des gens dans la rue qui mendiaient pour manger. J’ai vu des familles laissées à la rue. La seule liberté que l’on a à l’Ouest, c’est celle de dilapider son argent, alors qu’ici, le mendiant est soutenu par l’État : on lui trouve un travail et un logement. Regarde, on t’a placé dans un combinat dès ta sortie de colonie !
Je lui fis remarquer qu’ici aussi certains mouraient de faim.
— Mais c’était la guerre. Et puis on a tenté de régler les choses. Ici, on peut faire des erreurs, mais on tentera de les résoudre. Alors que là-bas, laisser des gens crever dans la rue paraît absolument normal. Personne ne dit que notre régime est parfait, et il est loin de l’être, en effet. Mais il ne mérite pas ta haine, parce que si tu es en vie, c’est parce que des gamins de Moscou sont venus mourir loin de leur pays.
Il parlait calmement, respirant bruyamment entre chaque phrase.
— Et les Allemands qu’ils ont tués ? Ils ont rasé Berlin !
Il plongea ses yeux dans les miens, un air légèrement contrit sur le visage.
— Les Américains aussi ont commis des crimes. Et ne parlons pas des Allemands qui ont massacré des villages entiers partout en Russie. C’est la guerre, on ne peut pas juger sur ces exceptions.
Il eut une quinte de toux qui semblait lui déchirer littéralement les poumons. Après quelques instants, il reprit :
— Ce que je veux te dire, c’est que le monde est complexe. Il n’y a pas de bonne manière de supprimer le fascisme d’une société. Regarde : là-bas, ils ont proposé de simples questionnaires pour dénazifier. En Allemagne, en Italie et même en France, les fonctionnaires responsables des pires atrocités ont pu retrouver un poste dans les administrations bourgeoises. Ici, au moins, on a fait de vrais efforts. Mais je ne suis pas là pour te parler de la RDA.
Ses traits se marquèrent davantage encore. Il avait mal.
— Finn, dit-il d’un trait. Je vais mourir.
Au vu de son état, cela n’avait rien d’une nouvelle retentissante, mais entendre ces mots précis de sa bouche me fit fondre, et je me ruai dans ses bras, alors même que cela faisait deux ans que je ne lui avais transmis aucune nouvelle.
— Mes poumons sont en mauvais état. Je n’ai jamais vraiment guéri des multiples maladies dues au froid de nos logements d’après-guerre, dit-il avec un léger sourire aux lèvres.
— Et on ne peut pas faire quelque chose ? demandai-je naïvement, plus pour me rassurer que par réel espoir.
Il secoua la tête sans un mot.
— Je suis sur la fin. C’est pour ça que j’ai insisté encore davantage pour te voir. Je vais mourir, mais je ne veux pas mourir seul. Il y a huit ans, nous étions seuls dans les ruines de Berlin. D’ici une semaine ou deux, je serai seul à me jeter dans le vide pour que m’avale l’univers, et tu seras seul en ce monde. Essaie de vivre pour deux.
Sur ces mots, il me tendit la main, et je la saisis, lui promettant que je ne le laisserais pas seul quand l’heure serait venue.

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