Chapitre 23 - Juste un départ

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J’ai passé les deux plus belles semaines de ma vie. Nous avons rattrapé chaque année perdue, chaque seconde où nous nous étions perdus de vue durant ces quelques jours que le destin nous a offerts, comme si celui-ci tenait à s’excuser pour les souffrances qu’il nous avait infligées, ainsi que pour celles à venir. Nous nous sommes rappelé les ruines, la guerre et notre famille. Nous avons parlé de l’école, du Heim et de notre ville détruite, et puis nous nous sommes raconté plus en détail nos parcours respectifs.

Il a écouté mes souffrances pendant plusieurs jours, ma vie et mes doutes, mon rêve de l’Ouest et ma détestation du régime, me laissant parler des heures durant sans me juger ni m’interrompre. Lui m’a expliqué les coulisses de l’art est-allemand, les théâtres et les salles bricolées à la va-vite, dans une ironique union du luxe et du noble de l’art avec la pauvreté des conditions matérielles laissées par la guerre. Il m’a parlé de ces gens en uniforme, du gouvernement. Il a dit ses espoirs et ses doutes, a disserté sur sa volonté de voir le socialisme triompher, et que puisse naître une société égalitaire et juste où nul ne vivrait à genoux. Et pas une seule fois je n’ai objecté quoi que ce soit, comme si la proximité de la perte rendait enfin le dialogue possible et le fossé franchissable.

Un accord avait été trouvé, et je n’avais pas besoin d’aller travailler au combinat pendant l’agonie de mon frère. Celui-ci s’était révélé bien plus haut placé que ce que je pensais, et il avait eu le pouvoir d’influencer les bonnes personnes. Ainsi, j’ai renoué avec mon rôle de grand frère protecteur, le couvant et l’aidant du mieux que je pouvais, tandis que je constatais chaque jour son état s’aggraver un peu plus.

Paradoxalement, plus l’instant fatidique approchait, plus il se montrait rieur, blaguant et détendant l’atmosphère, comme pour retrouver l’insouciance de notre enfance volée. La veille de son grand départ, nous eûmes néanmoins une conversation sérieuse, mais j’en fus l’instigateur.

— Et tu n’as pas peur ?

J’avais lancé cette question sans réfléchir, après une après-midi où nous dissertions déjà depuis de longues heures. Je regrettai mes mots dès que je les eus prononcés, mais à mon grand étonnement, il se cala au fond de son fauteuil, comme pour initier une importante réflexion.

— Tu sais, commença-t-il, quand le médecin m’a dit de but en blanc que j’allais mourir, cela ne m’a pas tant bouleversé que cela. Déjà parce que l’on ne réalise pas : c’est si abstrait de se voir dire ça. Oui, je vais mourir, mais je le sais bien ; tout le monde finit par mourir, et cela ne bouleverse pas notre vie quotidienne. De plus, j’étais malade depuis un certain temps déjà et les traitements ne fonctionnaient pas ; l’issue était prévisible, même si je m’y refusais. Mais maintenant, il y a autre chose. Je sens que le moment est venu.

Il s’arrêta quelques instants de parler pour me prendre la main et me regarder droit dans les yeux.

— Je sens que mon corps est usé, qu’il réclame simplement le repos, que le combat était trop difficile pour lui. Je suis fatigué, exténué, et chaque matin je vois l’heure s’approcher un peu plus ; chaque seconde où je respire est une bataille que gagne la faucheuse contre moi.

Il se tut longuement, et je pouvais sentir son pouls battre faiblement entre mes doigts. Un sourire navré se dessina sur ses lèvres.

— Il est temps.

Généralement, la fiction dépeint des enterrements sous des éclairs, des nuits agitées et une tempête faisant soulever les vêtements noirs des endeuillés, tandis que l’on fait descendre en sa dernière demeure le cercueil en bois trempé par la pluie tombant à grosses gouttes, le tout dans une brume conférant au cimetière un aspect lugubre renforcé par le temps orageux et un tonnerre qui retentit bien au loin, illuminant ainsi pendant une fraction de seconde la scène lugubre, peut-être lorsque la caisse de bois trouve enfin sa dernière demeure en le sol du trou creusé pour l’occasion.

Pourtant, le jour où l’on mit mon frère six pieds sous terre, il faisait étrangement beau pour un après-midi automnal. Le soleil tapait si fort que l’on devait constamment s’en protéger, comme pour rendre un dernier hommage à celui qui aurait pu devenir l’un des plus grands artistes lyriques de la République démocratique.

Il y avait très peu de monde, l’enterrement se déroulant en petit comité. Je reconnus tout juste Peter Schreier et Gerhard Unger, accompagnés des amis d’opéra de mon frère. Beaucoup vinrent me présenter leurs condoléances, affirmant qu’Ulrich leur avait souvent parlé de moi et de sa volonté de reprendre contact. Je leur dis que ce fut chose faite, ce qui sembla les rassurer. L’un d’eux affirma même que c’était ce qui avait permis à celui-ci de partir en paix.

Un orateur prononça un bref discours, dont je n’ai retenu que quelques expressions qui le ponctuaient : « héros du peuple » ou encore « artiste modèle de la République socialiste ». Il fut copieusement félicité, et l’on me somma de prononcer l’oraison funèbre, rôle que l’on m’avait proposé quelque temps auparavant.

« Un jour, lorsque j’étais encore enfant, j’ai vécu dans une ville dévastée, anéantie par la guerre et la tyrannie.

Un jour, lorsque je n’étais encore qu’un enfant, j’ai serré dans mes bras la chose que j’avais de plus précieux au monde, alors qu’autour de nous s’effondrait le monde. Nous nous sommes blottis dans les bras l’un de l’autre, car nous étions deux. Deux enfants, unis comme un, face à la barbarie.

Et puis un jour, les tirs cessèrent, et ces mots n’eurent plus cours. C’était devenu le temps des chansons d’amour, de la paix et des commémorations. On jugea quelques-uns des responsables, et l’on tenta de couper court au désastre, même si la douleur s’efface trop vite en entrant dans l’histoire. L’ordre du jour était à la reconstruction, et ce fut la destruction de notre fratrie. »

Mon discours avait une suite, une longue suite, mais je me suis effondré en sanglots à cet instant précis, faisant rejaillir l’ensemble des émotions de la décennie précédente. On se montra compréhensif, et l’on applaudit respectueusement l’introduction de mon discours.

Le cercueil descendit lentement plus guère salué que par quelques pleurs sonores des personnes les plus proches, tandis qu’une feuille rouge-orangée se détachait d’un arbre, flottante, doucement balayée par le très faible vent d’automne, avant d’atterrir sur le bois que l’on posait sur la terre fraîche. Quand la foule se dispersa, je me mis en retrait, reprenant mes émotions à proximité d’un mur de briques, tandis que la voiture officielle de celui qui avait pris la parole repartait dans un bruit feutré. Lorsqu’il n’y eut plus personne, je m’avançai lentement vers la tombe encore fraîche, m’agenouillant pour y déposer le petit oiseau de bois qu’on lui avait offert durant le Noël du Heim et que j’avais retrouvé dans son appartement.

J’avais une vieille mélodie en tête, cette phrase qui devait ponctuer mon hommage :

« Schlafe, mein Prinzchen… »

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