Scène 1 : Assiégés aux faîtes de leur gloire

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Il ne tenait de vipère que le nom ; en réalité, il était bien plus pernicieux que l’animal. Il le serra, de son étreinte mortelle, les mains glacées, les doigts en sang. Un sourire maladif frôla ses lèvres gercées, qu’il mordit pour mordre le sanglot qui voulait passer leur barrière lorsqu’il enfonça sa dague entre ses côtes. La lame se teinta de l’obscurité du sang ; sa victime le regarda, troublée, les sourcils écarquillés, le blanc des yeux visible…

– Adieu, Tarjan.

La dague s’enfonça avec délicatesse, presqu’amour. Le souffle de Tarjan se brisa, tout comme venait de se briser ses dernières illusions, puis il l’ôta, et frappa encore, encore, encore ! tant que cette poitrine serait capable de se soulever, et ce cœur, de se battre.

– C’est…bien…ça devait être toi.

– …adieu…mon frère…

Et Visper regarda son frère expirer de sa main, cette main souillée par les armes et le sang. La lame glissa de ses doigts ; il suivit le mouvement du corps, les yeux exorbités, un cri à jamais rompu dans le fond de sa poitrine – et ce « adieu Tarjan » qui ne parvenait à s’arracher de ses lèvres. Il cria, tant que sa gorge le lui permettait et que ses cordes vocales seraient capables de vibrer, il cria encore ce nom, cette ultime phrase :

– Adieu Tarjan ! Adieu !

Vingt-trois coups de couteau. Vingt-trois coups de poing ensanglantés sur la poitrine mortelle, à en cracher ses poumons, vingt-trois coups martelés, à en perdre la voix et la tendresse de sa logique. « Adieu Tarjan » étaient les seuls mots qu’il se sentait capable de prononcer, désormais. Avec précipitation, Visper fourra ses mains en bouche, prêt à les engouffrer, se mordant les poignets, dévorant ses doigts, espérant chasser par ce geste compulsif la forte envie qu’il avait de se saisir du poignard qui lui tendait les bras. Du sang coula le long de sa lèvre ; il croqua ses phalanges avec le plaisir macabre d’un désespéré. À intervalles irréguliers, le haut de sa poitrine était parcouru de spasmes, les larmes poursuivaient leur rapide progression sur ses traits emplis d’amertume, et les spasmes… et le sang… Visper s’éloigna soudain du cadavre, pris d’un énième soubresaut. Il vomit ; il se força à conserver en bouche ses doigts. Son regard cherchait avidement ses yeux, ces yeux… le charisme du macchabée qu’enfin la mort lui rendait, après son expiation. Et ce dont il se souviendrait, à jamais gravé à même la chair de ses mains meurtries, était la lumière qui irradiait de ce sourire angélique, de ces traits fins. Comme s’il vivait encore. Comme si le monstre… comme si, lui, ne l’avait pas tué.

– Adieu Tarjan.

Et Visper s’écroula, à jamais vaincu, sur le marbre glacé.

*

Le shokai allait au petit trot et foulait les mourants sans qu’elle n’y prête attention. La mine songeuse, Aennej arpentait le champ de bataille, les pensées claires, la vue troublée. Les corbeaux s’enfuyaient sur son passage en un croassement amenuis par le brouillard. La poussière et l’odeur de pourriture semblaient se lever d’un commun accord pour titiller ses narines et soulever en elle une forte envie de vomir, tandis que le dépôt blanchâtre retombait au sol, asphyxiant les derniers rescapés. Elle n’aurait vu le bout de son épée si elle l’avait saisie à bout de bras. Une main, soudainement jaillie de la brume épaisse, saisit les plumes de sa monture ; elle l’expédia d’un revers de botte bien placé. Elle avait traversé la presque totalité des steppes arides de Verstreït, ce n’était pas pour s’occuper des cas désespérés. L’odeur du sang se mêla petit à petit à celle de la pourriture ; cela lui ôta la nausée, elle frappa des éperons, accéléra. La brise chaude du matin perdurait à charrier la brume face à leur campement. Aennej soupira, et s’arrêta devant une tranchée ; une centurie s’y était réfugiée, incapable de poursuivre les hostilités.

– Savez-vous ce qu’il en coûte, pour insubordination ?

Elle descendit de son shokai, épée à la main et bride dans l’autre, avant de s’avancer vers les hommes, comme ignorante de la mort prégnant l’atmosphère. Le tumulte de la bataille dévorait la totalité des bruits alentours ; les tirs, les cris, les chocs des cadavres qui heurtaient le sol, et la poudre insidieuse qui les étouffait depuis trois jours bientôt. Elle ignorait tout de cela ; ses cheveux blancs à peine défaits, ses yeux insondables, tout, de son aura lumineuse à son regard noir, irradiait ses hommes - une femme de lumière maculée de sang, de cendres et sans peur, insensible aux plus grands cris de l’humanité, la peau aussi pâle que ce soleil matinal qui peinait à éclairer ce jour désespéré.

– Ce n’était pas une question rhétorique, soldats. Qu’est-ce que vous foutez ?

Le tir d’un canon tonna non loin d’eux, la plupart se réfugièrent dans leur cachette improvisée, les autres contemplèrent avec béatement leur tribun continuer d’avancer, sans même jeter un regard autour.

– Est-ce que votre supérieur est encore en vie ?

Il fallut attendre quelques secondes avant qu’un homme ose avancer :

– …Centurion Ender Lygrim.

– Bordel, si j’avais su que c’était toi en plus ! Qu’est-ce que tu fous !?

– Mes excuses, on…

– Je ne te demande pas d’excuses, mais des actes ! On était censé être coordonnés ! Comment tu as pu te foirer à ce point sur le timing ?

– Je…les…les freys. Je ne sais pas comment, mais… ils ont su où on était. On s’est retrouvé acculé, ils ont détruit les canons, ils… c’était beaucoup trop rapide, on n’a rien pu répliquer. Une partie de la cohorte a tenté une percée, mais… ils sont tous morts.

Si l’information la troubla, elle n’en laissa rien paraître ; son regard semblait percer le voile des poussières, observant au-delà des étendards des factions et des corpus d’armée, au-delà de cette simple bataille. « Pouvons-nous perdre celle-ci aussi ? ». Elle retint ses envies de meurtre, et soupira :

– Pour ton incompétence à prendre des décisions immédiates, nous verrons plus tard : combien reste-t-il de canons ?

– Quatre.

– De soigneurs ?

– Cinq ou six, s’ils ne sont pas tous épuisés.

– Un festraya de vent ?

– Aucun. Ils étaient en charge des canons.

Elle se tourna vers le reste du contingent.

– Je ne vais pas passer par quatre chemins : je reviens du front est, on s’est fait massacrer. En ce moment, le sud et le nord tentent de gagner du temps. On doit rejoindre la porte nord, et concentrer notre attaque là-bas, pour espérer passer.

Le visage de la plupart était blême ; les trois jours de lutte acharnée, le manque de sommeil, les cauchemars des bombardements… tous avaient placé leur espoir en cet ultime affrontement, et maintenant qu’ils s’y trouvaient… Aennej sonda de ses yeux noirs cette foule éparse, ces quelques têtes à peine vaillantes. Et devant ces visages déconfits par la perspective de leur mort inéluctable, elle eut un sourire :

– Toutefois, tous nos atouts n’ont pas encore été joués – elle remonta sur sa monture, et leva son épée qui illumina le brouillard mortifère des tirs ennemis. Soigneurs, formez l’arrière garde ! Je veux les festrayil en deuxième ligne, et les restuil, avec moi ! Les runés du feu, formez la première ligne de front ; préparez-vous à endiguer les flammes. Ender, je te charge des troupes auxiliaires. Prouve-moi que tu sers encore à quelque chose.

À ces mots, elle piqua des éperons et s’élança vers les ruines de la basse ville ; les tirs, dès que les ennemis l’entraperçurent, se focalisèrent sur elle, mais l’équipe des runés d’onde la protégea un instant. Son shokai sauta par-dessus le premier muret en ruine... enfin : après trois jours de débâcle, ils étaient dans Verstreït. Toutefois, ils n’étaient que dans la partie inférieure, et elle savait les cellules freys dissidentes les plus importantes réfugiées au cœur de la cité. Silence ; les tirs se turent. La fumée soufflait face à eux et leur empêchait toute vision longue distance. Elle adressa un signe aux restuil derrière elle afin qu’ils se scindent en deux et forment un étau autour de la ville. Elle mit pied à terre, préférant la discrétion à l’assurance de son destrier, et marcha vers ce qu’elle pensait être le centre. Le brouillard accompagnait leurs pas, les cliquètements des armures seuls résonnant contre les pavés débués par les heures ardentes du soleil. Une goutte de sueur roula dans le dos de sa cotte de maille ; Aennej avançait, sur ses gardes, à l’affut du moindre bruit, perdue dans ce brouillard moqueur. Un pas ; chacun des crissements du fer sur la pierre la faisait grincer des dents. La chaleur insidieuse trahissait sa respiration trop hargne, les heures de combat acharné trépignaient dans sa poitrine. Elle chercha vaguement du regard ses hommes, remontant le terrain, attentive au moindre bruit : la torpeur matinale s’écoulait en un silence moribond. Un autre pas ; elle percevait des respirations, tout autour d’elle, mais elle était incapable de reconnaître celle de ses hommes comme celle de ses ennemis. Encore un pas ; il lui semblait que le brouillard devenait de plus en plus difficile à percer à mesure de leur progression. Elle ne voyait plus la pointe de ses chausses. L’odeur de pourriture était tellement forte qu’elle entendit un homme vomir, sur sa droite. Elle poursuivit. La fumée se mêlait à la chaleur torrentielle et les faisait suffoquer ; elle s’arrêta. Non. Personne ne suffoquait. Ce qu’elle entendait, c’étaient…

– Tribun !

Elle se tourna vers le cri, et n’eut que le temps de dégainer son épée pour parer le coup adverse. Les bruits des tirs reprirent, bientôt joints aux cris des hommes contre les hommes, des morts contre le sol, des corps contre les corps, tous luttant dans cette bataille infernale au cœur du printemps désertique. Bientôt, la poisse engluée du sang se répandit sur son visage, et elle fendit la boîte crânienne d’un assaillant.

– Restuil ! son cri se brisa par-dessus l’esclandre des pouvoirs et des armes. La foudre ! Maintenant !

Un éclair jaillit et fendit le voile de poussière pour s’abattre dans la direction d’Aennej. L’espace d’un instant, sa vue se dégagea et elle comprit où ils devaient aller. Devant elle, elle le vit – un sourire mesquin sombra ses lèvres pâles.

– Librum, murmura-t-elle.

Lui. Le grand général frey qui était parvenu à la cité la plus proche de Cyrenne depuis la prise de Surem. Le grand disciple de l’infâme Leto, d’après les légendes…un soldat exemplaire parmi tant d’autres, qui tous s’étaient illustrés à travers les âges. Un autre signal de foudre jaillit non loin de sa troupe, à sa droite. Aennej eut un sourire en constatant qu’ils avaient bien atteint la porte nord – et ordonna à ses restuil de continuer à communiquer. L’un, malgré tout, refusa :

– Nous allons nous faire repérer !

Elle éclata de rire, trancha une tête, avant de se frotter le visage pour y étaler le sang.

– Croyez-moi, ils auront une autre distraction.

Et elle l’activa. Le pouvoir se caractérisa au début par un simple bourdonnement dans sa tête, un lancement inconnu qui torturait son crâne. La lumière dansait devant ses yeux, une lueur, puis jaillit de l’épée en un phare dans la nuit. Le brouillard autour d’elle se dissipa ; Exodus exultait son énergie, irradiait jusque dans son bras. Elle grimaça, sentant l’ardeur des brûlures la consumer, et leva malgré tout son épée.

– Soigneurs ! Levez vos boucliers ! sa voix rauque tonitrua avec celle de la foudre.

Et à peine eut-elle le temps d’intimer l’ordre que les tirs se dirigeaient contre elle, et que la barrière magique encaissait difficilement la salve mortelle. Elle chancela, se ressaisit, et s’élança là où elle avait aperçu le prodige auparavant. Un coup manqua de l’atteindre, elle l’esquiva in extremis, se redressa tout aussi prestement, assomma un inconnu du plat de sa lame et se précipita au centre de la résistance. Une flèche l’atteignit à l’épaule ; « Toujours trop tard », sut-elle. Une goutte de sueur s’amouracha à son sourire frémissant, avant qu’elle n’abatte la lame sur son objectif. Exodus illumina le champ de bataille, et son rayon dévastateur trancha en deux l’armée adverse, des couleuvrines aux basilics jusqu’aux canons les plus lourds. Les boucliers eux-mêmes furent anéantis ; la lumière ravagea les ondes, grignota la moindre parcelle de terrain, rongea les os et les membres de tous ceux qui se trouvaient dans un périmètre trop proche. Les festrayil de feux activèrent leur magie pour tenter d’endiguer le pouvoir calamiteux ; l’entièreté de la zone d’occupation fut anéantie. En un coup. Et en ce même coup, les runes gravées sur l’épée se foncèrent puis s’éteignirent, tout comme celles de sa détentrice, avant qu’Aennej ne se sente fléchir. Vidée de son énergie, elle eut encore la force de brandir l’épée vers les cieux, pousser un cri de victoire, avant de s’évanouir sur le tas des cadavres fraîchement tués, brûlés comme si le soleil lui-même venait de s’abattre sur eux. Elle s’écroula ; le petit matin, lui, sur le désert, venait à peine de se lever.

*

L’aube était déjà haute dans le ciel quand le conseil commença ; Tarjan soupira. À sa droite, son père, derrière eux, son frère et le premier conseiller, Johannes Krief. Visper faisait la moue, pour changer, et observait d’un œil affuté les augures et tribuns s’installer aux sièges limitrophes. Seuls les cinq rhéteurs, représentants des grandes familles et voix du Sénat, étaient isolés en bout de table. La salle était surélevée, et les alcôves donnaient un accès en contre-bas, là où les magistrats épiaient la conversation – afin de se forger leur opinion, de débattre puis de transmettre leur résultat. Un des gardiens des temples se leva, Tarjan soupira à nouveau ; il détestait les conseils, encore plus l’aspect solennel qui y était lié.

– Les présages sont bons. La voix de la terre mugit, les prêtresses s’accordent à dire que Ciro sera clémente.

– Le désert peut être clément, mais ce ne sera pas le cas des freys.

Le grondement, venu par derrière lui, fit frémir Tarjan. Il se retourna ; Visper s’était levé. Les mains croisées dans le dos, il resta debout, épaules légèrement voutées, regard clair cerné par les heures de sommeil manquées à force de débats et de provocations. Son murmure était faible, mais le ton acerbe suffisait à le faire entendre de tous.

– Nous ne pouvons pas attaquer Surem maintenant. D’importants dommages sont à déplorer depuis Verstreït, notre meilleur élément est toujours en convalescence, et notre armement laisse à désirer.

– Fadaises ! Depuis une semaine, Drak devrait être remise.

Il fusilla du regard le rhétoricien trop présomptueux.

– De là à mener la bataille la plus importante de l’empire ? Nous devons attendre.

La chaleur insupportable du petit jour jaillissait entre les colonnes de marbre du palais ; Tarjan se laissa retomber dans ses mornes pensées, porté par la discussion, tentant d’ignorer tant bien que mal la tension qui tyrannisait l’atmosphère. La voix de son frère reprit, susurrante, peinant à atteindre le bout de la table. Depuis l’ombre de Tarjan, , il préférait prodiguer ses conseils caché derrière son siège, en son nom, plutôt que braver la lumière.

– Surem est capitale, insinua-t-il en coup de grâce. Je refuse de prendre un tel risque.

– Et quelles sont vos autres suggestions, dans ce cas ?

Tarjan rentra la tête dans ses épaules, la plupart des conseillers l’imitèrent, et un silence de mort s’immisça dans la pièce, ajoutant à la chaleur torride une torpeur glaciale. Clétius s’avança jusqu’à la table, tourna autour des tribuns, et s’arrêta en face de son fils, à l’autre bout. Visper lui-même semblait comme désirer se fondre dans l’ombre, et Tarjan lui lança un regard net. « Pas d’esclandre. S’il te plaît ». Clétius attaqua de front :

– De nouvelles pièces d’artilleries arriveront depuis Nereios dans la soirée ! Il nous reste suffisamment de légions pour assiéger Verstreït trois fois si nous le désirions ! Nous pourrions attaquer Surem à l’aube, sans craindre la défaite : alors expliquez-nous ce qui vous pousse à reporter cette bataille ?

– Vous, expliquez-moi votre empressement à tant chercher la défaite ?

L’empereur éclata d’un grand rire, suivit par la plupart de ses partisans.

– Vous vous moquez ?

– Pas le moins du monde.

– Vous ignorez donc jusqu’au sacre de votre frère, son rôle d’empereur à assumer, sa gloire s’il l’emporte sur la ville du tombeau de l’empire ?

Visper fit un pas vers le centre, les poings serrés, serrés sur ses phalanges trop blanches et ses ongles rongés à vif. Il toisa du regard l’assemblée ; sa silhouette noire semblait trancher les rayons de l’aube elle-même. La fièvre du matin étouffait les colonnes, et amollissait les conseillers. Malgré tout, Tarjan la sentait, cette rage qui n’avait jamais quitté cette vipère tout de noire vêtue, une rancœur qui emplissait l’atmosphère d’un mauvais présage.

– Commencer un règne dans les armes et le sang n’arrangera pas la situation politique, Empereur. Les agissements de Corvina Ventor ne cessent de croître, la population est lasse de la guerre. Asseoir un règne sur une bataille n’assurera pas sa pérennité, bien au contraire : cela reviendrait à signer son arrêt de mort.

– Au Jin Ventor et ses partisans ! Que proposez-vous ? Oublier les actes odieux dont les freys sont coupables ?

Une goutte de sueur roula dans le creux des lèvres sèches de Visper.

– Du moins, cesser une guerre puérile qui ne fait que perdre l’empire. Car si nous ne parvenons pas à prendre la ville, nous pouvons dire adieu à la concorde, et laisser le peuple s’entre-tuer.

Tous se turent ; Clétius s’assit à nouveau sur son siège, et s’épongea le front. Le regard vautour de Visper continuait à le scruter, attendant une réponse. Effectivement, personne ne voulait savoir ce qui se passerait en cas d’échec.

– Surem doit être détruite, asséna finalement l’empereur.

– Vous lui avez donné son surnom de tombeau de l’empire, père. Ne commettez pas deux fois la même erreur pour soulager votre orgueil.

– Visper !

Tarjan s’était levé ; il avait décroché de la discussion, mais cette remarque… le frère se tourna vers lui, pour lui lancer un regard noir.

– Ai-je tort, peut-être ?

Le cadet leva les yeux au ciel.

– Je n’ai jamais rien dit de tel, mais respecte…

– C’était une véritable question, conseillers : êtes-vous prêts à prendre un tel risque ? Êtes-vous prêts à encourir la perte d’un empire par orgueil, pour ne pas vous avouer vaincus, à poursuivre une guerre qui dure depuis plus de cent-cinquante ans ?

– Comment osez-vous !

Un augure venait de se lever. Son teint rougeau s’accordait à la lourdeur de l’air ; un orage grondait au loin. Le printemps s’annonçait plus chaud que d’accoutumée.

– Croyez-vous que nous puissions pardonner ? Oublier ce qu’ils ont fait aux Dieux ?!

– Hélas non, et c’est bien cela qui pose problème.

– Insolent !

– Insolent ? À quoi vous attendez-vous ? Visper claudiqua jusqu’au centre de la table, et pointa la ville sur la carte. Surem est un véritable siège : elle est proche de la capitale, en hauteur, entourée uniquement de sables et enclavée dans le mont. C’est l’unique ville à bénéficier des mêmes avantages stratégiques que nous, mais qui a su faire de nos faiblesses ses atouts. Et vous croyez passer leur forteresse sans vous faire repérer ? C’est impossible.

Silence. L’augure se rassit ; un des tribuns tourna son regard désespéré vers Tarjan, mais ce dernier préféra l’ignorer.

– Du moins, dans une certaine mesure.

La concession de son frère fit froncer les sourcils au futur empereur. Il regarda à nouveau Visper, et comprit ; le sourire de la vipère frémit, déjà transpirant sur son visage cave. « Mon frère… par pitié… » mais Visper n’éprouverait jamais de pitié, et Tarjan le sut au moment même où il asséna son coup de grâce.

– Nous devons demander de l’aide.

– …de l’aide ?

Le cadet crut bien que son père allait faire un arrêt cardiaque – et peut-être était-ce le véritable but de son frère, il ne le saurait jamais.

– Êtes-vous devenu fou ?! Nous préparons cette expédition depuis six mois, pensez-vous que nous avons réellement besoin d’aide pour la mettre à exécution ?

– Certes, nous avons établis une stratégie, mais nous ne connaissons pas suffisamment le terrain pour qu’elle s’avère suffisante.

– Vos inepties sont sans limites ! Nous connaissons Ciro mieux que nous-mêmes !

– Si j’étais à votre place, je me remettrais en question à partir du moment où je pense connaître une déité abstraite mieux que ma propre personne.

– Insolent ! Impudent ! Comment osez-vous vous adresser ainsi aux représentants des Dieux ?

– Mon arme est la logique, augure. Non la fabulation.

La plupart des prêtres s’étaient levés pour disputer le prince, qui les bravait sans ménagement. Tarjan était fatigué, Clétius assumait son rôle de patriarche en raisonnant également sa progéniture – la dispute s’envenimait, le débat ne rimait à rien. Johannes, qui s’était tu de toute la réunion, adressa un regard en coin à Tarjan – et ce dernier se sentit obligé d’intervenir.

– Cessez !

Sa voix, tout aussi chaude et rayonnante que la lumière qui pénétrait la pièce, captiva l’ensemble de l’auditoire.

– Je comprends l’enjeu de la prise de Surem, et j’en accepte la responsabilité…

– Mais les émeutes, tu ne peux…

Il interrompit Visper d’un regard noir.

– …j’en accepte la responsabilité, à plusieurs conditions. Premièrement, je veux vérifier la stratégie, encore une fois, et m’assurer son bon déroulement. Visper, je veux que tu t’y intéresses, et sérieusement.

– J’ai déjà relevé ses défauts ! Nous ne connaissons pas le terrain ! Nous avons besoin…

– Garde tes arguments pour ce soir.

– Pardon ?

– Ma deuxième condition est d’assurer un autre conseil ce soir, pour fixer les derniers points importants. Et enfin, je veux que la tribun Drak soit présente pour diriger l’armée.

– Mais l’assaut est prévu pour demain !

– Alors nous attendrons, asséna-t-il en un regard impérial jeté au rhéteur. Cette solution vous convient-elle ?

Tous approuvèrent d’un hochement de tête, chacun à leur tour. Clétius donna l’accord final, et Johannes invita le reste de l’assemblée à se dissoudre. Seul Visper demeura dans la pièce, avalé par l’ombre naissante, et Krief les regarda un instant avant de refermer les portes derrière lui. Visper se laissa choir sur le siège le plus proche.

– Qu’est-ce qui t’a pris ?

Il soupira en entendant Tarjan.

– Je ne fais que dire ce qui semble évident, non ?

– Oui, c’est certain que c’est l’évidence même de rappeler à notre père ses échecs, et que cela ne va pas créer un incident diplomatique !

– …ce qu’il dit est illogique.

– Tu te moques de moi ou quoi ?

Tarjan faisait les cents pas, autour de la table. Des auréoles de sueur commençaient à se former sur sa redingote blanche, il s’épongea le front d’un revers de manche et finit par s’asseoir à côté de son frère.

– Écoute, je sais que tu veux bien faire, mais essaie de prendre des gants quand tu t’adresses aux autres.

– S’ils ne sont pas fichus d’entendre la vérité, c’est leur problème.

– Mais également le tien, et le mien ! Bon sang, comment fais-tu pour forger autant d’alliances et ne pas même posséder une once de diplomatie ?

– Ça s’appelle le chantage, mon frère. Là-dedans, j’excelle.

Ils s’adressèrent un regard, puis éclatèrent de rire. L’obscurité grandissait à mesure que le midi approchait ; malgré tout, il semblait que rien ne pouvait retenir l’aridité du désert qui venait jusqu’à percer l’enceinte de la ville. Cyrenne, capitale de l’empire… et lui qui, dans quelques jours, en prendrait la tête…

– Ça ne devrait pas être moi, lâcha-t-il sans le vouloir.

Visper ne tourna pas la tête vers lui ; il baissa les yeux, et Tarjan eut honte de ses paroles. Bien entendu, ça ne devrait pas être lui. Seulement…

– Rien ne pourra me permettre d’occuper ta position, Tarjan, tu le sais tout aussi bien que moi. La semaine panégyrique a commencé, le pontificat a approuvé la décision, et même les dieux semblent avec toi ! Manque de chance : tu es l’empereur.

En appuyant ces mots, Visper avait adressé un rapide coup d’œil à ses bras, et ses runes… ces maudites runes. Il était dix heures ; la pesanteur frappait chaleureusement leurs corps fatigués. Visper se leva, visage las, les mains enserrées sur ses poignets. À contre-jour, il semblait une unique ombre, squelettique, entièrement absorbée dans les ténèbres projetées par les premiers rayons lumineux. Il poussa un profond soupir ; ses yeux n’étaient pas visibles, enfoncés dans ses orbites creuses, cachés par ses cernes profonds.

– Je dois aller les voir.

Malgré l’air moite qui embuait son esprit, la sueur qui gouttait de son front auburn, Tarjan ne put réprimer son émotion, et se leva d’un bond vers lui :

– Je le savais ! Je ne voulais pas que tu en parles aujourd’hui, à l’approche de la bataille, mais bon sang… on s’était mis d’accord !

– Et tu vois une autre solution ?

– Le plan qu’on a passé six mois à bâtir ne te paraît pas être une solution ?

– … il ne suffira pas, tu le sais tout aussi bien que moi.

Le futur empereur se détourna de son interlocuteur, excédé.

– Combien de preuves te faudra-t-il avant que tu aies confiance en moi ?

– Ne le prends pas personnellement. Ce n’est pas toi, le problème.

– Merci, je suis censé bien le prendre, en plus ? Tu me désespères ! Je dirige les opérations avec brio, on remporte Verstreït, mais ça non plus, ça ne te convient pas ?

– …remporter une bataille ne rime à rien s’il n’y a pas d’enjeu à la clef.

– Et Librum qui est parvenu à fuir jusque Surem, ce n’est pas une raison pour attaquer ? Écoute, Visp, je sais que tu n’espères qu’une chose : trouver les yas’ehl. Mais aller dans le désert, dans ton état… tu crois sincèrement que je vais accepter ?

Visper serra les poings ; son frère le vit, lui prit la main et le força à la desserrer.

– Ça ne servirait à rien de tenter une telle folie… comment survivrais-tu ? Comment t’orienterais-tu dans le désert ?

– Kaylor m’aidera.

– Un esclave ? Bien sûr ! Autant espérer la pluie, cela reviendrait au même !

L’aîné dégagea subitement sa main de celle du cadet ; ses yeux vautours, trop clairs, ses cernes abusifs, trop sombres, toute l’aura qu’il s’astreignait à porter revint, et il se dirigea vers la sortie.

– Ma décision est prise, Tarjan. Notre père et moi-même sommes différents en bien des façons, mais nos avis convergent en un point : tu ne peux pas perdre contre Surem.

Et à ces mots, Visper s’éclipsa, faisant corps avec l’obscurité des colonnes sculptées dans le marbre de la salle. Il s’en alla ; un mirage, disparu, aux accents du démon tentateur qui conclurait sa discussion avec un prophète du désert.

*

À l’ombre du palais, l’esprit encore embrumé par le conseil de ce matin, Visper ferma les yeux, tentant d’épargner à son visage l’agression des rayons. Il n’était pas sorti depuis une semaine, du départ des cohortes à l’annonce de la victoire – et l’épisode final : gérer l’émulation nommée « Surem ». Un sourire calculateur frôla ses traits osseux ; ce n’était pas son premier triomphe, et ce ne serait pas le dernier. Il s’aventura dans les jardins ; sa jambe gauche claudiquait – toujours cette maudite jambe ! – et il sentit qu’il avait trop tiré sur la corde dès les premiers pas. Il se traîna tant que verse peu jusqu’à la lisière de la haute-cour, puis s’aventura vers un pavillon caché entre quelques arbres et la brume matinale. Il frappa une fois, un coup bref, détaché, glacial ; un œil apparut à la lucarne. Le cliquetis d’une clé remuée dans une serrure se fit entendre. Visper ne dit mot, et entra sans demander la permission à peine la porte fut elle entrebâillée.

– Mon prince, si j’avais s…

– Cesse tes formalités, Jo, j’ai évincé mes gardes. On en est où ?

Le conseiller eut un sourire sournois, avant de l’inviter à s’asseoir.

– Les négociations au sein du Sénat sont de plus en plus serrées : Ventor refuse toute concession, et le peuple la soutient. Deux rhéteurs sur cinq défendent son opinion, mais je crains qu’un troisième ne cède…

Visper se laissa choir sur une chaise et soupira ; ses lèvres étroites se tordirent dédaigneusement.

– Je m’occuperais du cas de Ventor plus tard… Qu’en est-il de Drak ? Comment se porte-t-elle ?

Johannes posa deux tasses de café sur la table, en poussa une devant son invité, et but à la deuxième.

– Ses conditions vitales ne sont pas engagées. Un simple malaise dû à Exodus, comme à chaque fois. J’ai ouï dire qu’elle serait rétablie d’ici deux ou trois jours.

– Bien. Elle nous laisse le temps d’envisager de nouveaux arguments contre le projet de Clétius.

– Tu n’es pas venu uniquement pour me parler de Drak, n’est-ce pas ?

Visper grimaça, et trouva une autre position à sa mauvaise jambe.

– Tu étais présent comme moi à la réunion, non ? La situation ne pourrait être plus critique.

– …tu te trompes, je le crains…

Le conseiller s’avança vers son compagnon, et murmura dans son oreille :

– Je pense que certains de mes contacts ont trouvé leur fameux repaire…

– …les regs ?

Il hocha de la tête.

– Leur quartier général se trouverait dans les grottes, dessous la roche.

– Mais de là à trouver son chemin dans un tel labyrinthe, ou s’aventurer dans la zone friable…

Le prince soupira, et se laissa glisser, tête renversée sur le dossier de la chaise. Les heures de sommeil manquées creusaient de profondes ravines sous son regard limpide.

– Visper… osa murmurer son compagnon. Est-ce que…

– Non. Je passe mes journées en salle de conseil. Je dois avoir les idées claires.

– …que comptes-tu faire, dans ce cas ?

Il eut un sourire ; le peu de peau qui couvrait ce visage sillonné de cernes, rongé par les soins, s’étira et ses lèvres semblèrent une seule et même lame acérée.

– Nous n’avons pas encore emporté la guerre…qu’en est-il des canons ?

– Ils arriveront dans cinq jours.

Sa mine se renfrogna.

– C’est bien trop long. Comment Clétius peut-il avoir autant d’avance sur nous ?

– Nos passeurs viennent de Kerida ; le chemin est certes plus long, mais au moins offre-t-il la discrétion nécessaire à toute route de contrebande. Si tu voulais un travail bâclé, tu pouvais te fournir à Nereios.

– Non, je te fais confiance, Jo. Simplement, je ne peux pas gagner plus de temps. J’ai d’autres problèmes à régler, avec les préparatifs…

L’autre soupira :

– …ils seront là ?

– La famille Krief ne manquerait pour rien au monde un banquet, surtout en l’honneur du futur empereur.

À ces mots, le prince se leva, rabattit ses cheveux en arrière, rajusta les pans de sa redingote sombre épousant impeccablement sa taille, déjà prêt à partir. Son ami l’agrippa toutefois par le bras, après qu’il s’est levé.

– Concernant l’autre commande… il se pencha vers lui. Je suis finalement parvenu à me la procurer.

Johannes lui tendit une dague, aiguisée, d’un noir à la pureté incomparable. Le prince s’en saisit, fasciné :

– …quel sera son nom ?

La question du fournisseur trahissait sa fierté.

– Un nom ?

– Toute épée légendaire en porte un.

Visper haussa un sourcil, avant de ranger l’arme sous sa veste, à l’abri de la jalousie des regards.

– Elle n’en a pas, asséna-t-il de sa voix persifflante. Ai-je une tête à nommer mes outils ?

Et il s’éclipsa, un léger signe de la main en guise de vague merci, ou d’adieu. À frêles enjambées, il revint sur ses pas, arpentant le même sentier et ruminant la mauvaise nouvelle. La quasi-totalité de leurs armes lourdes avait été anéantie lors du précédent affrontement, et s’ils ne trouvaient pas vite un moyen de les renouveler, il pourrait s’agir du dernier…

– Mon prince !

La voix le contraria dès qu’il l’entendit ; il soupira.

– Quel est le problème, cette fois-ci ?

– Je crains que le gâteau…

– Au Jin vous et votre gâteau ! Que voulez-vous que je fasse ?

Le cuisinier fondit en larmes.

– Les livreurs sont coincés à l’entrée de la ville !

– S’ils possèdent leur attestation, normalement….

– Ils ne l’ont pas ! Pardonnez mon insolence, mon prince, mais ces cuistres l’ont oubliée à la pâtisserie ! Ô que va devenir la fête si…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase que Visper lui ordonnait de se taire d’un regard glacial, et d’un murmure quasi inaudible.

– …je vais leur autoriser l’accès, mais je vous conjure de cesser vos simagrées, mon frère finirait par apprendre le pot-aux-roses. De plus… il lui glissa une fiole dans la main. Je compte sur votre discrétion. Ne me décevez pas.

« Sinon je vous abandonne au désert », le sous-entendu était assez limpide pour que le cuistot n’ajoute rien et s’éclipse sans plus de formalités. Le visage de Visper, déjà peu avenant au naturel, était, à mesure que se profilait la journée, de plus en plus maussade… et il n’était que dix heures trente.

– Cinq heures debout, Visp, et encore du boulot à finir, marmonna-t-il entre ses dents, puis il reprit sa laborieuse progression à travers les méandres des jardins palatiaux.

« Ma plus belle victoire », pensa-t-il en passant dessous le voile d’obscurie. Façonné par les meilleurs restuil de l’empire, runés des ondes, ce voile empêchait quiconque ne serait pas dans la confidence de distinguer ce qui se cachait dessous. Le mystère ne se dévoilerait qu’à dix-neuf heures précises, au temps de son discours.

– Ne reste plus qu’à régler le problème « pâtisserie », et je pourrais m’occuper de mon prochain plaidoyer…

Il comptait charger un coursier d’avertir les soldats de la basse-ville pour interférer en faveur des livreurs quand une énième personne l’interpella. Il se tourna vers elle, de plus en plus morose.

– Que se passe-t-il, encore ?

– Mon prince, nous avons un problème : le patriarche de Grimthen, il ne peut venir et…

Visper eut un mouvement exaspéré, et entraîna le héraut plus loin.

– Qu’a-t-il dit ?

– Il m’a reçu alité, il est dans cet état depuis une soirée trop arrosée et…

– Je t’ai demandé ses propos, non son état. Que t’a-t-il dit ?

– …qu’il était malade.

– Quelle maladie ?

– Il n’a pas jugé…opportun de la communiquer, quoique…

Le prince leva les yeux au ciel.

– S’il trouve encore la force de se plaindre, il ne doit pas être si mal que cela. De quand date ta visite ?

– Deux jours. J’attendais que vous sortiez du conseil pour…

– Envoie-lui sur le champ une réponse : dis-lui qu’il serait inapproprié de refuser l’invitation à la fête d’anniversaire et de passation du futur empereur sous prétexte d’une quelconque vapeur aristocratique. Tout cela avec bien plus de tact que ce que ma patience me le permet actuellement, et bien avant dix-neuf heures, histoire qu’il ne puisse refuser l’offre. Tu as compris ?

– Affirmatif, mon prince.

– Ah, et en passant : autorise l’entrée de ce maudit gâteau !

– …À vos ordres, mon prince.

Et le héraut s’empressa de héler un palefrenier pour se trouver une monture. Visper le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les somptueuses portes impériales, les deux loups d’or, la mine songeuse. Il eut un énième soupir de mécontentement, et reprit sa lente progression – d’autant plus lente quand il sentit la douleur dans sa jambe remonter jusque dans son dos et torturer sa colonne vertébrale. Il poussa un cri, et s’écroula par terre.

– Mon prince ?

Il tenta de se relever en s’agrippant à une chaise, nauséeux. La chaleur s’abattait sur son crâne en un voile de plus en plus lourd. Il vit trouble, grimaça, se mordit la langue. La plupart des serviteurs en charge de la fête accoururent vers lui. Tant de mains… le cœur au bord des lèvres, il les dédaigna toutes. Ses yeux s’agrandirent d’effrois, sa bouche était trop sèche, sa jambe… il ne parvenait pas à s’appuyer dessus…

– Allez chercher Trelawny !

« Non… »

Sa colère était tout aussi dévorante que l’élancement qui le traversait de part en part. Il s’y était habitué, avec le temps, à cette condition si basse et pourtant…

– Non.

Visper trouva quelque part en lui la force de protester. Il…haïssait déjà suffisamment ce corps pour l’autoriser à gâcher la fête de son frère. Il redressa la tête, inspira longuement, et reprit. Son filet de voix était d’autant plus cassant que la douleur s’imprégnait en lui.

– Je vais bien. Poursuivez les préparatifs.

Il les jugea, d’un seul regard, et ils comprirent ; la figure si austère, l’ordre si glacial… personne n’osa s’opposer à lui. Et lui reprit son chemin comme si la crise était passée et qu’il allait déjà mieux. Et lui préféra nier la douleur plutôt que la reconnaître, par honte de ce qu’il était, par honte de ce qu’il ne serait jamais. Sa lèvre inférieure tremblait ; il serra le poing, en silence, et quitta le voile sans un mot de plus que l’aura sévère qu’il s’astreignait à dégager. Il reprit son chemin ; à peine fut-il à l’extérieur de la zone des préparatifs que l’élancement, de sa jambe jusqu’au bas de sa colonne, remonta jusqu’à son cou. Il ne sentit pas la douleur arriver ; ce fut comme si quelqu’un le frappait à l’arrière du crâne, et il retomba contre les pavés. Ses yeux tournèrent dans leurs orbites ; il ne se releva plus.

*

Il gardait les yeux rivés sur ses doigts en sang.

– Signez ce papier !

Dans une main, la plume, et l’autre, son poing, uniquement serré, serré à blanchir ses doigts et s’empêcher de mordre ses phalanges. La plume tremblait ; il reçut un premier coup au visage.

– Clétius, je vous en prie !

– Taisez-vous, misérable, et regardez l’être que vous avez osé engendrer !

Il heurta le sol. Le rouge tinta le marbre ; il resta là, couché, à le regarder, quand son père l’agrippa à nouveau par le col.

– Pourquoi ?

Un cri de rage. Une colère hautaine qui enfin éclatait. Et lui sentait la haine remonter de sa gorge, la bile emplir sa bouche, et devoir la ravaler… il n’en pouvait plus.

– Pourquoi, répondez !

Il ravala la bile, mais ce ne fut qu’au prix du mépris. L’enfant gardait les yeux rivés sur ses poings, et si ses parents pensaient qu’il retenait ses sanglots, ils avaient torts. Le sang gouttait à grosses gouttes de ses doigts crispés, crispés sur les plaies qu’il s’infligeait à force d’humiliations. Visper releva la tête ; ses cernes n’avaient d’égale que l’aigreur de ses ressentiments. Et quand Visper parla, son père frémit :

– Je veux être empereur.

La bile ne pouvait être ravalée, tout comme la pluie de coups ne lui avait jamais fait peur. Pas de sanglots. Simplement, un regard de haine à haine, et il savait sa haine plus grande encore à mesure que s’écoulaient les années.

– …pardon ?

– Je vous évincerai.

Un coup de poing ; il retomba contre le sol, encore. Les coups s’abattaient sur lui comme le ferait la tempête à la fin de l’hiver. Il rentra la tête dans les épaules ; sa mère hurlait, son père aussi, il rentrait la tête dans les épaules, dos courbé, mains serrées derrière le cou, mais jamais un cri ne brisa ses lèvres. L’empereur le releva, l’agrippa par le col ; il chercha l’air. Respirer. L’air. La moiteur collait à son visage ses cheveux, la sueur exultait de son corps malingre, informe. Clétius le secoua si fort que sa tête heurta le mur.

– Vous ne tenez même pas sur vos jambes ! Vous êtes si faible que la moindre maladie vous alite ! Vous êtes la honte de notre lignée, et vous voulez… vous pensez vraiment pouvoir assurer mon rôle ? Signez ce papier !

Et l’empereur étreignait de plus en plus fort son cou. Visper hoqueta ; l’air… l’air. L’air ! Il lui agrippa le bras, il reçut un coup, il continua à serrer son bras, le regarda dans les yeux.

– Vous ne voulez pas abdiquer ?

Souffle coupé ; impossible de parler. Sa faiblesse… il vit son reflet dans les yeux de son père. Il y vit la peur ; il en fut dégoûté. Silence ; il n’entendait plus les cris, plus les pleurs, excepté cette peur, le battement de son cœur effréné dans sa frêle poitrine, et les coups… il les percevait sans les recevoir.

– Clétius ! Par pitié !

Il tomba par terre, de l’air, de l’air… il repoussa sa mère, se traîna par terre, chercha sur le marbre la première tache de sang, celle de ses poings et non celles de ceux de son père, mais rien : il ne lui restait que le dégoût, et la peur qu’il avait vue dans ses yeux.

– Abdiquez, ou je vous déshérite. Signez, ou partez. Demain, à l’aube.

Regard ; son nez était plissé, tout le mépris… tout ce mépris dont sa poitrine s’emplissait, que ferait-il ? Clétius agrippa l’impératrice par le bras et la força à le suivre, laissant là son enfant. Une première larme roula le long de la joue de Visper. Sa lèvre inférieure tremblait, et ses poings… ses poings, toujours couverts de son sang, demeuraient à jamais serrés.

*

– Quelle heure…est-il ?

– Dix-huit heures quarante-trois.

La moiteur lui donnait un mal de crâne affreux. Déconcerté par l’information, il se redressa, le décor dansant devant ses yeux. Son interlocuteur tenta de le recoucher, mais il s’y opposa farouchement pour s’asseoir sur le bord du lit. Ainsi redressé, Visper reconnut son frère, le visage encore couvert de larmes, les joues rougies. Il eut un sourire.

– Pourquoi pleures-tu ? Tu devrais être habitué, avec le temps.

– Je prie chaque fois pour que tu reviennes à toi, Visp. Chaque fois.

L’intéressé leva les yeux au ciel, inspecta ses bras : agacé, il se débarrassa de ses intraveineuses, puis tenta de se mettre debout. Tarjan fit un mouvement vers lui, mais le malade préféra sa dignité.

– Ne me parle pas de religion maintenant, je ne suis pas d’humeur. J’ai du boulot à finir.

– Ce boulot, comme tu dis, finira par te tuer.

– Bien sûr que non. Tu me connais, je ne fais pas ça sans intérêt.

– Trela et les parents disent…

– Je me moque de ce qu’on dit : les médicaments m’empêchent de réfléchir, je ne les prends pas en service, aucune concession n’est possible sur ce point. J’ai encore une plaidoirie ce soir, non ?

La mine de Tarjan s’assombrit, lui qui irradiait toujours de son immuable joie. Le parfait opposé de son frère : peau basanée, cheveux blonds, yeux de feux, chemise et veston blancs ou dorés. Visper l’observa, un instant, avant de soupirer : il fallait toujours qu’il s’en mêle. Il s’évanouissait, Tarjan venait le secourir et lui restait sur la touche, le faible, l’incapable. « Le mal runé. » - et il n’eut que le temps de réaliser qu’il serrait à nouveau les poings qu’il clignait déjà des yeux et se ressaisissait. Maintenant, il était la vipère – et éradiquer le reste de ses sobriquets lui avait permis d’éradiquer la bile qui lui rongeait le sein, cette envie d’haïr sans en avoir la légitimité.

– Je me reposerai demain.

– Tu me le promets ?

Il eut un énième sourire ; sa peau morcelée et sèche semblait sur le point de se craqueler.

– Ta naïveté m’épatera toujours, Tarjan.

– Ben quoi ?

– Quand tu comprendras le coup d’une telle parole, toi aussi tu cesseras de promettre à n’importe qui.

– Mais je suis ton frère !

– Et alors ?

– Un peu de…je sais pas, moi, de respect, peut-être ?

L’aîné s’appuya sur la coiffeuse, chancelant, avant d’observer sa mine déconfite dans le miroir. Las, il se saisit de fond de teint et entreprit de masquer le saccage des médicaments, maquillant son visage tout en réprimandant cet être de lumière à travers la glace :

– Je n’accorde pas du respect. J’octroie des marchés, des partenariats, des affaires « d’égal à égal » mais jamais je ne promets du respect. Si tu le veux, gagne-le par toi-même car ce n’est pas moi qui m’abaisserai à te l’offrir.

À ces mots, il rajusta ses cheveux en arrière, les mains tremblantes, lissa sa redingote et quitta la chambre, laissant là son frère seul et dépité assis sur le lit défait.

*

Il sentit sa présence avant même de l’entendre parler ; il eut un sourire, s’arrêta à quelques pas de l’entrée, sans se retourner.

– Tout est prêt ?

– Les invités sont présents, tu devrais te dépêcher.

Le sourire de Visper s’agrandit, et il avança dans le couloir, la silhouette derrière lui.

– C’est tout ?

L’autre ne répondit pas. Quand Visper se retourna, il avait déjà disparu à travers les ombres, son pas avalé par le crépuscule. Le prince haussa les épaules, et repartit vers les jardins. Sa chambre se trouvait à côté de l’infirmerie, non loin de celle de son frère, mais la salle du conseil ainsi que celle du trône et des fêtes étaient à l’étage inférieur – même si celle du conseil avait un balcon à l’étage donnant sur la place publique. Visper claudiqua tant bien que mal, passant sur chaque marche, serrant les dents à chaque pas, et passa le voile : tous les regards convergèrent vers lui, murmures, excitation, tromperies. Il demeura stoïque un instant, releva la tête, s’arma d’un maintien plus assuré, et se dirigea droit vers sa mère. Cette dernière cessa sa discussion à peine le vit-elle, poliment, se tourna vers lui.

– …j’ai ouï dire pour votre crise.

– Je me tracasserais plutôt de la cérémonie de ce soir, à votre place.

Elle eut un vague signe de la main.

– Tarjan n’a pas besoin d’aide, non, je… voulais simplement m’assurer de votre état. J’étais inquiète.

– Vous êtes toujours fort inquiète, et toujours dans les situations les moins alarmantes.

À ces mots, il jeta un dernier regard appuyé à sa mère avant de monter sur l’estrade. Il se saisit d’une coupe et fit tinter son couvert dessus.

– Chers sénateurs, magistrats, conseillers, conseillères et amis. Nous sommes, l’empereur et moi-même, ravis de vous compter parmi nous, alors que nous fêtons notre victoire sur une ville depuis longtemps assiégée, notre victoire sur Verstreït.

Des applaudissements accueillirent chaleureusement cette introduction. Il regarda sa mère ; elle lui adressa un léger hochement de tête, l’invitant à poursuivre.

– Mais nous sommes d’autant plus comblés de vous accueillir en cette journée nationale, en ce jour de passation. Comblés d’accueillir en ces jours meilleurs le prochain guide qui nous mènera vers de futures victoires, notre guide de lumière ! Je vous prie d’applaudir votre nouvel empereur, Tarjan Stave !

Et Tarjan fit son entrée, dans sa redingote blanche, mené par Johannes, les cheveux blonds à peine peignés, le maintien quelque peu lâche et le regard totalement ahuri. Visper ne put retenir son sourire, face à cette tête, fier de sa surprise. Son frère le rejoignit sur l’estrade sous un tonnerre d’applaudissement. Il serra Visper contre sa poitrine en un éclat de voix fébrile, avant de lui murmurer à l’oreille :

– Toi…je saurai m’en souvenir, frangin.

Visper lui adressa une mimique qui se voulait angélique, et Tarjan lui tapa sur l’épaule en guise de remerciement.

– Merci, merci… pardonnez mon interdiction, simplement je n’avais prévu aucun discours, pas avant la fin de la semaine panégyrique mais… je suppose que c’est le propre d’une surprise, de ne pas être au courant. Des rires parcoururent l’assemblée. Enfin, je remercie ses Altesses de vous avoir conviés, mais sincèrement et surtout mon frère, Visper, qui ne manque jamais une occasion d’organiser ses affaires dans mon dos, que je constate.

Des nouveaux rires ; ledit frère décrocha du discours, gardant son sourire et les apparences. La fête lui fera plaisir… le banquet aussi, certainement, puis son cadeau… il reviendrait pour son cadeau. Avant, il devait s’assurer que l’autre parle. Il regarda Johannes pour la deuxième fois, discrètement. Il ne se pardonnerait jamais un échec sur ce coup-là.

– En espérant être meilleur empereur que vous, père, ce qui ne sera pas chose aisée !

Tous levèrent leur verre, ce qui ramena Visper à la réalité de sa situation ; il suivit le mouvement, porta un toast, eut un énième sourire et descendit de l’estrade. Là, il sembla dépossédé de tout possible tracas. Les banquets formaient le meilleur moyen pour forger des alliances, renforcer des traités, marchander ceux qui n’existaient pas encore bref… son domaine de prédilection. Entre deux conseils, il entraperçut un partisan de Ventor discuter avec certains rhéteurs du Sénat. Il s’approcha d’eux pour épier leur conversation quand...

– Mon Prince… je suppose que vous vous souvenez d’Elina ?

Le conseiller Fergusson se présentait à lui, avec sa fille. Visper eut un sourire crispé, avant de lui baiser la main.

– Bien entendu, très chère…

– C’est un honneur, mon Prince.

La jeune femme le salua. Les autres personnes autour se mirent à jaser, Visper blêmit. Elle devait avoir la vingtaine, les cheveux relevés en un chignon lâche. Son maintien, sa démarche, le rose qui lui montait aux joues de peur de lui parler… Il se retint de rougir, et un soupir naissant.

– Nous parlions de lecture lors de notre précédente discussion, n’est-ce pas ?

– Effectivement, j’avais mentionné le traité de runologie des différents temples de la ville, qui formeraient un passage vers la voie des…

– Un traité de magie, donc ?

Elle s’arrêta.

– Je…veuillez m’excuser, mon intention n’était pas de…

– Bien entendu, ce n’était pas votre intention. Êtes-vous une restaï ou une festraya ? À moins que vous n’inauguriez avec Johannes un nouveau type de seyfrit, ce dont je doute, sinon vous ne seriez pas ici à bavarder avec moi, et profiteriez des privilèges qu’offrent ce statut.

– …je suis une restaï d’air et d’eau.

– La glace, voyez cela ! Vous avez de la chance d’être issue de telles conditions, car la plupart de nos runés d’air sont morts lors du siège de Verstreït. Sur ce, si vous voulez m’excuser…

Il la salua insensiblement et s’échappa de ce guet-apens. Son regard noir défendit tout père influent, voire toute coquette furieuse, de l’approcher, et il se dépêcha de se diriger vers Johannes. Tout abandonné à sa mauvaise humeur, il heurta une invitée. Il releva la tête ; il lui fallut une seconde de réflexion pour parler.

– Je ne crois pas aux divagations de ces illuminés de prêtres… que fais-tu là ?

Elle eut un sourire.

– J’aurais cru que vous me manifesteriez un peu plus de respect, mon Prince, et voilà que je vous surprends à me tutoyer.

– Cesse de te moquer de moi, Drak, tu ne réponds pas à ma question.

Aennej haussa les épaules.

– Je suis le bras droit de l’empereur, tu te rappelles ? Il me semble normal d’avoir reçu une invitation et…

– Je suis au courant pour ton invitation, je les ai moi-même commandées. Tu étais cependant censée rester à l’hôpital quelques jours de plus.

Elle écarquilla les yeux.

– Ôte-moi d’un doute… tu n’avais pas prévu jusqu’à mon hospitalisation ?

Ce fut au tour du prince d’hausser les épaules ; il saisit une seconde coupe auprès d’un serveur qui passait, sans répondre. Elle demeura interdite.

– …pourquoi m’avoir invitée, dans ce cas ?

– Question idiote, tu le sais.

– Je pensais que peut-être tu avais enfin décidé de…

– C’était pour les formalités, rien de plus. Tout le monde y passe, d’autant plus un prince. À ces mots, il leva son verre, articula un « santé » inaudible puis en avala le contenu d’une traite. Sur ce, j’ai à faire. Je ne voulais pas te mêler à… ça, sincèrement, mais il semblerait que tu en aies décidé autrement. Profite de la soirée.

Il l’abandonna ; elle le regarda partir sans comprendre, toujours sous l’effet de l’aveu. Il n’avait pas de regret, il n’avait pas le temps pour ça. S’il devait demander pardon, ce serait quand son objectif serait atteint, et qu’il pourrait faire valoir que c’était le seul et unique choix possible. Dans la foule, quelqu’un toucha son épaule ; Visper s’apprêtait à répliquer qu’il n’était pas intéressé, se retourna, le vit ; il se tut un instant.

– Je l’ai prévenu. J’ai informé Jo… mais peux-tu lui faire confiance ?

– Tu as encore beaucoup de questions idiotes ?

Il laissa son ombre repartir et se contenta de retourner à cette foutue fête, son sourire calculateur comme unique protection. Mauvais génie de cette soirée sans valeur, il observait avec lassitude l’effervescence de la bonne société, n’oubliant pas ses partenariats – et de sourire aux quelconques individus dignes d’intérêt. Le cortège symposial fit son entrée à l’instant où sa misanthropie s’apprêtait à le titiller : les danseuses, suivies des chanteuses, prêtresses de Drystan, vinrent. Porteuses des arts et de la musique, elles entamèrent le bal – et derrière elles suivaient les serveurs, apportant les mets du banquet. Tous, ravis, s’attablèrent, mais le service se gâta quand un malheureux heurta une des guitaristes – et renversa les plats qu’il portait. Les nobles concernés durent attendre que le service s’occupe de leur cas. Le maladroit fut largement réprimandé devant l’assemblée, et par l’assemblée. Malheureusement, l’appétit de certains ne revint pas – et ils se contentèrent de mâcher leur vin en ruminant l’incident pour le restant de la soirée, ou presque. Un sourire narquois ne put s’empêcher de frémir sur les lèvres du prince ; il eut un regard à Johannes, lui adressa un signe de tête et s’apprêtait à s’éclipser quand Tarjan remonta sur l’estrade.

– Mes chers hôtes ! clama-t-il, et son frère grimaça parce que son discours commençait abominablement mal, et qu’il était un peu éméché. Je tenais à accueillir moi-même une…personne que j’apprécie tout particulièrement et à qui nous devons bien des louanges… tribun Aennej Scifione Drak, merci de vous être jointe à nous ce soir !

Les applaudissements reprirent, et Visper mordit ses joues.

– Mon frère !

Ils se tournèrent tous vers lui ; il se ressaisit à la dernière seconde, et sourit. Tarjan leva son verre dans sa direction.

– Merci pour tout, mais…j’ai également prévu ma propre surprise, ce soir, et… je t’aurais demandé conseil si je n’avais su que la froideur de ta raison m’en aurait dissuadé. J’aimerais vous annoncer… mon futur mariage avec mademoiselle Drak ici présente !

L’annonce eut un effet galvaniseur ; d’abord médusée, puis totalement comblée, la petite foule de nobles, représentants et rhéteurs semblait parfaitement approuver cette bonne nouvelle. Seul Visper se retenait de tuer son frère sur le champ ; ça attendrait plus tard. Quelle idée, mais quelle idée de clamer haut et fort un mariage non organisé, non fixé, et sans aucune assurance que la future épouse ne mourrait demain ? Pourquoi fallait-il qu’il choisisse Aennej Drak…

Visper retint cet argument ; il n’était pas rationnel. Il devrait plutôt insister sur la surprise, l’inconstance, sur… Il soupira, leva les yeux au ciel ; quoiqu’il arrive, Tarjan ferait encore à sa mode ! Pour l’heure, il avait d’autres problèmes à régler : Johannes était déjà parti avec son invité. Visper s’en alla avant même que le futur empereur ne parvienne à ouvrir la bouteille de vin. Le dernier regard qu’il adressa fut en direction d’Aennej ; non sans surprise, il vit qu’elle le regardait aussi.

– À Aennej et Tarjan Stave !

Visper se détourna du spectacle ; toutefois, même absent, elle scruta encore quelques secondes dans sa direction, un sourire sur son visage glabre.

*

Dix jours qu’il observait les allées et venues des marchands, sans comprendre leur but. Dans le désert, tout avait un but : dévorer sa proie, tendre une embuscade, fuir, attaquer. Survivre. Et l’étendue hostile des dunes lui semblait bien pâle comparée à celle qui se dressait désormais face à lui. L’enfant baissait les yeux dès qu’un noble passait. Depuis… le traitement du patriarche… lui-même avait oublié combien de coups, combien de frappes, combien de baisers volés… lui-même avait voulu oublier. Il tremblait, poitrine dénudée, groupé dans la masse des invendus. Il baissait les yeux dès qu’un noble passait, mais leurs regards… posés sur lui, à chaque fois, il ne pouvait s’empêcher… il devait savoir. Il devait les voir. Voir les monstres qui peuplaient ce nouveau désert. « Me kayl’or alzi yakret »[1] ; cette pensée lui permit d’affronter un énième regard avide de sa peau, ses yeux, ses traits… « litme shavid akhda yulu »[2] Une langue avide frôla des lèvres intéressées, rapidement ; on parla une langue qu’il peinait à comprendre malgré les mois passés dans la cage dorée de ses précédents maitres… il sut. Ferma les yeux. Attendit. Un pli de mépris ne put s’empêcher de faire frémir sa narine droite.

– J’en propose mille deniers.

– Mille, adjugé !

Il comprit au premier coup de marteau. Un second retentit. Toujours trois fois ; trois fois pour conclure le pacte qui signerait son nouvel arrêt de mort. Peut-être qu’avec un peu de chance, eux aussi, se lasseraient de…

– Quelle est votre offre, pour le basané ?

Le vendeur resta la main en suspens, avant le troisième coup.

– Oh ! Euh… mon Prince, mais que faites-vous…

– Vous ne répondez pas à ma question.

L’enfant redressa la tête ; des mèches de cheveux grasses pendaient lamentablement devant ses traits malingres. La surprise dû se lire sur son visage, car son interlocuteur éclata de rire, puis lui parla. Il ne comprit pas vraiment. Simplement… « kayl ? » Il devait avoir…quatre ans de plus ? Trois peut-être ? Que lui, mais il semblait déjà avoir vécu tout un millénaire. Avec nostalgie et effroi, il se souvint des leçons de ses parents, de sa mission de fils des ténèbres, du secret de son clan à jamais gravé en lui et à jamais perdu. « Kayl minalfuil-leï likha… »[3]

– Combien, donc, pour le basané ?

– C’est injuste ! Mon Prince, je m’apprêtais à conclure cette vente !

« Vente » et « conclure » furent les seuls mots qu’il comprit ; le vieil enfant lui adressa un regard perçant, sournois – comme s’il lisait en lui, et interrompit l’autre homme :

– Eh bien, je double votre offre, monsieur. La moitié pour ce marchand… la moitié en dédommagement pour l’esclave que vous ne pourrez vous offrir. Je suppose qu’un paiement comptant vous conviendra ?

Un silence s’installa ; il n’aurait jamais cru possible de réentendre le silence après ces années passées à la servitude d’autrui. Un sourire frôla ses lèvres sèches, séchées à force d’endurer les coups et les heures ardentes.

– …bien entendu, mon Prince…

Il vit les papiers passer de mains en mains, les accords être signés, les pièces trébucher, l’avidité sans borne de ce peuple, soumis à sa propre vanité… les yeux de l’enfant se plissèrent, un goût âcre en bouche, mais surtout ce regard… Le prince eut un sourire en voyant ce regard, se saisit de la clef et le libéra de ses chaînes devant tous. Il lui saisit ensuite le poignet, pour pouvoir lire la gourmette sur laquelle son nom était inscrit, avant de le forcer à se démarquer de la foule. Toutefois, jamais ses yeux ne cessèrent de chercher son regard – et l’enfant eut l’impression de se voir en reflet.

– Yid kal meï nuti kaylor shavid, persiffla-t-il – l’esclave pâlit en entendant un autre parler un rudiment de la langue du désert, sa langue maternelle… meï shatra anla akis-ne ?[4]

*

– J’espère que votre soirée se passe pour le mieux, cher de Grimthen ?

Il ouvrit les yeux difficilement ; il avait mal, mais il ne savait où. Il voulut répondre à son interlocuteur, mais sentit le bâillon coincé entre ses dents. Il voulut faire un geste, mais sentit ses mains liées dans son dos, et ses pieds attachés à la chaise. Les exclamations des festivités parvenaient jusqu’à eux en un bruit diffus ; la pièce était sombre, couverte de taches d’humidité – du moins supposait-il. Ce fut quand il vit les outils de torture posés sur une table non loin à côté de lui qu’il paniqua.

– Je vois que vous commencez à comprendre, poursuivit son interlocuteur. Vous me savez suffisamment malin pour vous tenir à l’écart des rumeurs et des observateurs indiscrets, alors… pas d’esclandres, vu ?

Le patriarche hocha frénétiquement de la tête, et son ravisseur lui arracha son bâillon.

– Mon prince ! Que signifie tout…

L’interpelé eut une mimique d’exaspération, puis plaça simplement son doigt sur ses lèvres. Première sommation ; Grimthen se tut. La vipère eut un sourire, avant de se saisir d’une chaise et de la traîner sur la pierre. Il s’installa devant lui, les bras sur le dossier, la mine ravie. Il fit un signe vers un coin sombre de la pièce, et le patriarche remarqua seulement alors la personne qui se cachait dans l’ombre ; un adolescent, cheveux noirs courts attachés en une petite queue basse, deux mèches épaisses encadrant son visage juvénile. Pourtant, quand il croisa son regard, il ne put s’empêcher de frémir. L’inconnu prit un seau d’eau et l’amena au prince.

– Bien, souffla Visper après avoir rajusté la position de sa mauvaise jambe, par quoi je commence ? Les ongles ? …non, vous n’en n’êtes pas terrorisés, des ongles… savez-vous quelle torture je préfère ?

Grimthen baissa les yeux ; le sourire carnassier de Visper s’élargit, et l’autre crut que toute sa peau allait se craqueler face à cet horrible spectacle.

– Faites un effort, je ne vous demande pas grand-chose… je suis persuadé que vous l’avez déjà pratiquée… non ? La noyade. Plaisir de riches, me direz-vous.

– Je…je ne comprends pas !

– Oui, c’est certain. Vous devez vous demander comment vous avez pu passer d’une soirée agréable à… disons une soirée moins agréable. C’est simple ; voilà déjà un certain temps que je vous observe. Je sais tout, Grimthen. Et les crimes dont je peux vous accuser vis-à-vis de l’empire vous mèneraient tout droit au désert, si ce n’est le bûcher.

L’air ahuri du patriarche ne dura que quelques secondes, avant qu’il ne prenne une mine plus grave.

– Je ne…

– Cessez vos simagrées, Nikolaï. Ma patience a des limites face à l’imbécilité humaine, si surjouée soit-elle.

– …comment m’avez-vous amené ici ?

Visper haussa les épaules.

– Votre penchant pour l’alcool n’est un secret pour personne, et je savais qu’en acceptant mon invitation contre votre gré, vous seriez plus méfiant que d’habitude. J’ai demandé au cuisinier de placer le somnifère dans votre vin plutôt que dans votre plat, et le renverser à l’heure du banquet… n’était qu’un moyen de renforcer votre méfiance vis-à-vis du plat… et non du vin.

– …puis je me suis senti mal, j’ai accepté d’être logé sur place et…

– …Johannes vous a amené ici. Bien, maintenant que vous avez une réponse à toutes ces futilités, acceptez-vous d’en venir aux faits ?

– …je ne vois pas de quoi vous parlez, prince.

Excédé, Visper eut un léger signe de la main en direction de son subalterne ; ce dernier lui tendit un linge blanc, que Visper laissa tomber dans le seau.

– Dois-je vraiment en arriver là ?

– Si vous commenciez à relever mes griefs, peut-être pourrais-je me défendre ! Que me reproc…

Le bourreau plaqua sa main pareille à une serre d’aigle contre la bouche de son prisonnier.

– Ne me mentez pas, Nikolaï.

Nikolaï hocha fiévreusement de la tête ; ses yeux écarquillés cherchaient dans toutes les directions une issue possible à sa situation. Lui qui, d’habitude, parvenait à demeurer calme en toute circonstance peinait à ne pas céder à son épouvante, car face à…. face à la vipère… le surnom de Visper ne lui avait pas été attribué pour rien ; toutefois, s’il parlait, il ne s’en sortirait pas sans conséquences. Il ne devait pas céder. Ce cheminement de pensée, Visper le vit tout aussi clairement que si son interlocuteur l’avait énoncé à haute voix – et à cette perspective, son sourire machiavélique s’agrandit d’autant plus. Il lâcha son emprise, et s’assit.

– Ce serait dommage pour votre petite Maria.

Le patriarche se raidit ; Visper prit un air faussement attristé.

– Je ne lui souhaite que du bien, à cette petite, mais… sa tête se pencha dangereusement sur le côté ; il ne parvenait pas à masquer la jubilation qui endiablait ses traits malins. Je ne peux répondre de mes hommes, et une erreur militaire est si…vite arrivée.

– Je vous interdis de lui faire quoique ce soit !

– Bien entendu, sa mère tentera de la protéger, je suppose… vainement.

– Je vous interdis…

Visper agrippa brusquement le menton de son prisonnier, dans toute la domination, toute l’impérialité de ce geste. Son sourire ne le quittait plus ; il se savait maître, avec toutes les cartes en mains, prêt à prêcher.

– Inutile de vous répéter. Mais quelles options s’offrent à vous ? Ils ont menacé votre famille ?

Nikolaï détourna le regard.

– Oui, bien évidemment. Je comprends.

– …je n’en suis pas sûr, vipère. Hormis votre orgueil et votre gloire, je ne pense pas que vous comprendrez un jour le sacrifice que l’on est prêt à faire pour l’être aimé.

Le prince haussa les épaules ; il n’en avait cure des sentiments de la piétaille alors qu’il cherchait à renverser le roi.

– Ce que je comprends, c’est la trahison.

– Là, vous parlez mon langage.

– Je crains plutôt que ce ne soit vous qui ayez appris le mien, mon cher, et ce depuis 15 ans. Voyez-vous, mes soupçons sur votre personne remontent à… votre échec cuisant à Sileam. Un de mes hommes a suivi vos faits et gestes depuis, ou plutôt… il vous perdait à chaque fois au même point. Et tous ces hauts faits pour finir sur une trahison. Par amour, quelle action louable ! Gâcher une guerre de plus d’un siècle, au mépris de tout bon sens… par amour. C’est avec des imbéciles comme vous que nous ne reprendrons jamais Surem et nous faisons massacrer. Mais…

Le patriarche attendait. Il n’avait aucune justification ; sa partie était finie, et il ne lui restait qu’à opter pour le camp qui lui apporterait le moins de dommages. Certainement le fait que Visper détenait aux creux de ses serres sa vie devait plaider en sa faveur, le prince ne le savait que trop bien.

– Je vais vous apprendre un autre langage, Nikolaï : celui du marché. Je pose les conditions, et au vu de la situation, vous n’avez d’autre choix que d’accepter : je vous épargnerai l’exil au désert, ainsi que celui de votre famille. J’épargnerai tout châtiment à votre chère Maria.

– Que vaut la parole d’une vipère ?

– Que valent les informations d’un traître ? Nous sommes tous deux dans la même situation, Nikolaï, à un détail près : ce n’est pas moi qui suis attaché sur cette chaise.

De Grimthen déglutit difficilement, baissa la tête ; son regard dardait dans toutes les directions, il mordit ses lèvres.

– …qu’attendez-vous de moi ?

– J’ai mes raisons de soupçonner l’existence de cellules freys latentes dans la capitale… je veux un nom.

Les yeux du prisonnier s’écarquillèrent.

– Co…comment avez-vous su ?

– Cela ne regarde que moi, et il me semble que vous n’avez pas répondu à ma question.

– Je…je ne connais personne parmi eux. Le plan était censé rester totalement secret, y compris pour les autres infiltrés. Il n’y a que les…concernés qui savent.

– Les concernés ?

Grimthen eut un sourire tremblant.

– Si vous vous imaginiez avoir touché au seul traître, alors je suis au regret de vous annoncer que je ne suis qu’une pièce sur leur plateau de circeï. Je ne sais pas où ils sont, je ne sais pas qui ils sont, mais ils me donnaient des ordres et sont infiltrés jusqu’aux plus hautes sphères de votre gouvernement.

Le prince se rassit sur la chaise, et massa sa mauvaise jambe. Si l’information l’avait touché, il n’en laissa rien paraître. Il se contenta de réitérer sa question, une litanie, car il le sentait ; il savait que Grimthen savait ce qu’il convoitait.

– Leur cachette. Je sais qu’elle se situe au niveau de la zone friable, mais comment y accéder ?

Et Nikolaï resta à nouveau interdit ; lui qui s’imaginait que les freys, en partie par sa faute, renverseraient le pouvoir… il n’aurait jamais cru la vipère capable d’anticiper le moindre petit secret à peine l’avait-elle flairé.

– …certaines grottes sont reliées entre elles par des tunnels, mais elles peuvent s’écrouler si jamais les freys repèrent un intru. Je ne connais qu’une entrée, et je ne pense pas que ce soit celle du tunnel principal.

– Qui est ?

– Vous montez sur la zone friable. L’unique moyen de survivre est d’user du pouvoir de la terre… et de marcher à chaque pas dans une direction différente. Sinon la zone s’écroule et vous finissez ensevelis. C’est le troisième tunnel à droite quand vous partez du sud.

Visper se leva ; sa chaise racla le sol, et sa jambe eut de la peine à le porter correctement. Kaylor eut un mouvement dans sa direction, et vint le soutenir jusqu’à la porte d’entrée ; pas un mot. Ils échangèrent un regard, longuement, chacun sachant par cœur ce que l’autre désirait – et l’esclave finit par soupirer, lever les yeux au ciel, et claquer la porte derrière lui. Visper, seul, resta sur le pas ; bientôt, il entendit le cri du patriarche, le bruissement des chaînes qui luttent, le coup – certainement sa dague. Il imaginait le sang, le corps, à peine froid. Il haussa les épaules ; un moyen pour éviter l’exil, certes… et il n’avait qu’une parole. La porte s’ouvrit une fois de plus ; Kaylor s’empressa de le rejoindre parmi les ombres et, une fois assuré qu’il le suivait, Visper s’engagea dans l’escalier menant hors des geôles, le pas mal assuré sur sa jambe malingre.

*

L’effervescence de la fête l’étourdissait. Elle observait, mal à l’aise, la foule des convives assiéger le futur empereur – et elle s’arma de patience afin de lui parler. Toutefois, l’assemblée était telle que Tarjan se trouvait encerclé par les invités, bombardé de cadeaux, sans qu’elle n’ait l’occasion de le questionner sur le sien. Tous se ruaient vers lui, riaient, un bruit trop assourdissant pour qu’elle le tolère une seconde de plus. Elle baissa la tête ; tout semblait se réverbérer à l’infini, dans sa tête, ne cessant d’accroître son mal de crâne… elle ne cessait de se remémorer les éclats des tirs, la fumée des canons, et les morts, les morts… Une personne la heurta par inadvertance ; Aennej sursauta, pour se précipiter hors des esclandres et plaisirs bourgeois. Elle s’allongea sur les marches du palais, concentrée uniquement sur sa respiration. Uniquement… inspirer… inspirer… son mal de crâne ne décroissait pas, ainsi que la boule au fond de son ventre, cette boule qui ne la quittait pas depuis l’annonce du mariage, des préparatifs, depuis qu’elle avait pris cette décision, depuis…

– De ce que je constate, je n’ai rien manqué. Tu n’aurais pas vu Jo ?

La voix insidieuse la prit en traître ; elle n’eut toutefois ni le plaisir de se redresser, ni l’envie suffisante pour ouvrir les yeux, et se contenta de lui parler à même le sol.

– Tu le connais aussi bien que moi, non ? Il est parti dans son pavillon.

– C’est ce qui m’étonne, justement.

Il s’assit à côté d’elle.

– Tu pourrais ouvrir les yeux, histoire de t’assurer que c’est bien moi.

– Je sais reconnaître ta claudication entre mille.

Il laissa échapper un léger rire hautain.

– Raison de plus : quelqu’un pourrait m’imiter.

Elle eut un sourire, mais préféra rester là. Ils demeurèrent ainsi, côte à côte, elle couchée et lui assit, sans qu’aucun des deux ne fasse l’effort de la conversation. L’absence de bruit lui apportait un peu de sérénité après cette bataille folle, cette semaine, ce temps qui lui avait semblé inlassablement long, parsemé d’échecs et uniquement, encore, d’échecs.

– Vous avez déjà ouvert les cadeaux ?

– Oui. Il ne m’a pas demandé où tu étais, je suppose qu’il s’y attendait.

Ne l’entendant pas répondre, Aennej prit la peine d’ouvrir les yeux ; Visper avait le regard perdu dans le vide. Il s’attarda à la contemplation de la masse commune, surtout…

– Je déteste les cérémonies.

– De là à louper son anniversaire.

– …j’avais des obligations.

– Ce n’est pas avec tes obligations que tu feras ce qui est bien pour lui.

– C’est sûr que toi, tu t’y connais, en bien d’autrui.

Elle se tut, se redressa ; il avait les épaules voûtées, ses traits plus cavés qu’à l’ordinaire – certainement à cause des médicaments. Ses cernes rongeaient jusqu’à la limite de ses joues, conquérantes de ses traits vieillis. Il se passa une main sur le visage ; il s’étala un peu de fond de teint sur le nez.

– Je sais pour ta crise.

Il haussa les épaules. Le silence revint ; cependant, elle fit un geste vers lui, lui prit la main pour le forcer à la regarder dans les yeux.

– Une semaine, Visp. Qu’est-ce qui t’a pris, bon sang ?

– À ton avis ? J’attendais des nouvelles…de Verstreït.

Et Visper se dégagea, pour retourner à son austère observation. Il était agacé par les clameurs de la foule ; il le fut d’autant plus quand Trelawny dû intervenir afin d’empêcher un énième toast et rappeler les obligations de la soirée.

– Au nom de Ciro la Sainte mère…

– Tu jures par les dieux, maintenant ?

– Seulement pour les cas désespérés.

Elle éclata de rire.

– Et quel cas ! Vous faites une sacrée paire d’idiots.

– Idiots, je ne sais pas, mais j’aurais préféré que Johannes le surveille, ne sait-on jamais…

– Il n’était pas à son aise.

– Avec sa famille, n’importe qui ne serait pas à son aise. Ce n’est pas pour rien que je lui avais ordonné de veiller sur mon frère !

– Figure-toi que Jo lui-même lui a donné l’ordre de s’amuser, alors arrête avec tes leçons de morale – surtout qu’il faut encore quelqu’un pour les supporter et je te préviens : je ne suis pas d’humeur.

– J’apprécie ton honnêteté. Le jour où je serai payé pour ne pas être d’une humeur massacrante, peut-être reverrai-je mon aptitude à l’hypocrisie.

– Ce n’est pas comme si tu en manquais, pourtant.

– Merci du compliment.

Il changea de position en grimaçant ; elle ne ratait aucun de ses mouvements, il le savait, il sentait son regard peser sur sa jambe, en coin… il soupira exagérément, se tourna directement vers elle pour l’affronter, blanc à blanc.

– Vous auriez dû me prévenir.

– Tarjan voulait te faire la surprise.

– On peut dire qu’elle est réussie, mais elle m’a plu moyennement.

– Désolée.

– Je me contrefiche de tes excuses, Aennej.

– Avoue que c’est le mariage qui t’énerve le plus.

Il la vit, vit sa colère, un frémissement à ses commissures inférieures, sa déception surtout. Il baissa les yeux ; son regard à elle chercha les étoiles, un maigre sourire naissant sur ses lèvres rosées.

– Tu m’en veux donc à ce point.

Instinctivement, il se mordit l’auriculaire gauche.

– Je… il referma la bouche, chercha les mots, tenta d’exposer son argument mais bafouilla, pour se taire. Le sourire de son interlocutrice s’élargit, ce qui l’énerva d’autant plus.

– Ainsi notre maître de la rhétorique perd ses mots ?

– Je suis toujours déconcerté face à la bêtise.

– Oh. Mieux vaut donc éviter les miroirs, dans ce cas.

Contre toute attente, la peau du prince se tordit et un sourire en lame de rasoir taillada son menton. Elle éclata de rire, lui asséna une grande tape dans le dos – qui manqua de l’achever – se levait déjà quand il parla à nouveau :

– Tu lui as offert quoi ?

Elle était debout ; elle se retourna. Sa voix semblait pétiller, mais ses yeux demeuraient plats.

– Une bague de fiançailles ! C’étaient les dragons de Kenna gravés à même l’argent ! Tu réalises ? Les dragons !

– …Aennej, si par malheur tu te jouerais de…

– Ce n’est pas moi qui aie loupé sa fête d’anniversaire, mon vieux. D’ailleurs, tu avais prévu quoi ?

Il sortit de sa redingote la lame offerte par Johannes, tout aussi noire que le regard qu’il lui adressa.

– …une arme, sincèrement ?

– Quoi, encore ?

– Rien, rien. J’aurais simplement… je ne sais pas, moi, pensé que c’était une fête d’anniversaire et non pas un ordre de bataille ou un duel !

– C’est avant tout le jour de sa passation en tant que nouvel empereur. Je ne serai pas toujours derrière lui à assassiner ses opposants.

Elle eut un nouveau rire, et tendit la main pour l’aider à se relever. Pendant un instant, Aennej espéra qu’enfin il oserait lui avouer ce qu’il avait encore tramé, au point d’en délaisser l’anniversaire de son frère, qu’enfin il oserait lui parler et la tenir dans la confidence… mais chaque illusion s’abattait à la suite de l’autre, et celle-ci était morte depuis longtemps ; et malgré tout, la douleur restait inchangée. Gauchement, il accepta la main qu’elle lui tendait ; elle crut voir un léger sourire sur son visage glabre, mais n’en fut pas sûre. Toutefois, il hésita. Ses doigts frôlèrent les siens, il s’arrêta, la regarda…

– Ne le blesse pas. Je ne te le pardonnerai jamais.

– Serait-ce l’aveux de ta clémence à mon égard ?

– Peut-être. Il se releva, grimaça au premier pas. Mais n’oublie pas…

– Je sais, je sais ! Ô pardonnez-moi, disciple de Drystan, fils de la rhétorique, gardien de la sagesse en cette terre… par pitié pardonnez-moi !

– C’est bon, ça va idiote ! Avec vous deux, je suis débordé !

– C’est ça, dixit celui qui offre une arme blanche à son frère pour ses trente ans, pas de quoi être fier…

– Qu’est-ce que vous lui trouvez tous, à mon cadeau ?

– Simplement la pire idée que tu n’aies jamais eue ? Et c’est peu dire compte-tenu de tous les plans que tu nous as servis !

Elle lui octroya une bourrade amicale, et s’éloigna en riant pour retourner à la fête ; il souriait. Malgré tout, il replaça la lame dans la poche de son habit, et la rejoignit – elle qui l’avait attendu, pour éviter de froisser à nouveau son orgueil, avant qu’ils ne fendent ensemble la foule.

*

Le crissement du verre brisa le marbre. Sa main tremblante caressa les débris ; il s’écroula.

– Vispeïr !

L’esclave n’eut que le temps de sortir de l’ombre pour le ramasser. C’était la première crise ; première crise qu’il voyait. Il était tétanisé, membres paralysés, yeux écarquillés, lèvres sèches, avec ce poids mort sur les épaules, et cette peur… cette peur…

– …j’ai signé…

Il cracha du sang. Kaylor demeura interdit, regarda ses mains, et ce sang. Il sentait Visper perdre ses forces, petit à petit, perte insidieuse, et son corps qui devenait de plus en plus lourd, et la peur qui grandissait en lui… la peur.

– J’ai signé…

La voix était de plus en plus frêle, rauque, brisée sur le marbre, avec le verre et le sang, une voix qu’il n’entendait plus. Tout ce qu’il voyait étaient les lèvres s’articuler, tout ce qu’il sentait était la lourdeur du blessé. Jamais il ne l’aurait cru si lourd. Une larme éclaboussa les gouttes pourpres, s’engouffrant des lèvres entrouvertes du mourant, ces dites lèvres qui s’articulaient sans parler ; sans oser pousser le cri qui entravait leur gorge. Il avait signé – Kaylor baissa la tête, et le prit dans ses bras. Le buste de Visper était secoué de spasmes, les pleurs l’agitaient, des pattes d’oie aux coins des yeux, toujours ce cri figé. Il avait signé… la force se perdait en lui ; depuis trois jours, depuis trois jours… Kaylor serra le poing, les larmes creusant ses joues, l’éclat de son iris enflammé. Il releva la tête.

– Ramasse.

L’ordre glacial passa à travers lui. Glacial. Le corps de Visper se raidissait sur ses épaules, dans ses bras, son visage contre le sien. Il sentit la peur s’engouffrer en lui ; il sentit celle du prince. Il ne bougea pas.

– Ramasse !

Premier coup ; face contre terre. Son nez éclata. Ils s’écroulèrent. Son dos, sa joue… les bras devant son visage, sa joue, son nez… Le goût du sang ne lui avait pas paru aussi amer depuis des années.

– Père… père, je vous en prie…

La pointe de la botte s’enfonça dans son abdomen ; son souffle se coupa, il fut retourné sur le dos. La pointe de la botte s’abattit sur sa tête ; il entendit son crâne craquer.

– …je vous en prie…

Les larmes pleuvaient sur son corps en lambeaux, les larmes de rage hurlaient à ses oreilles sourdes, les sanglots envahissaient son être tout entier. Des coups à même la poitrine, le ventre, les coups des bottes, de l’armure, du fer qui martelait avec délectation son être brisé. Le prince, en pleine crise, implorait, tenta de se traîner jusqu’à lui ; l’empereur lui asséna un coup sur le dos, emporté dans son élan. Lèvre mordue ; une lèvre sèche jusqu’au sang. Il serra les doigts, ces doigts abîmés, maltraités, ces doigts torturés par les heures trop cruelles. Il vacilla.

– Père !

Le mourant s’interposa entre l’empereur et l’esclave. À terre, à demi sur ses jambes ; entre lui et le monstre. Lui…

– Écarte-toi.

– J’ai signé. Laissez-le.

– J’ai dit : écarte-toi.

Son blanc de yeux était rouge ; le reste n’était que cerne, asthénie et nuit. Du sang sur les lèvres, du sang sur les dents, les doigts, les poings… les poings enserrés sur ces doigts, à la peau blanche, au sang absent.

– Quand j’ordonne, on m’obéit ! Et tu appelles ça un esclave ?

Il poussa son fils, le fils retomba. Kaylor essuya une nouvelle rafle, son visage, sa joue, tuméfiée… tuméfiés. Son corps larmoyait.

– Père ! Père !

Mais l’implorer n’y suffit pas – et l’énergie lui manquait, tout lui manquait si ce n’était la faiblesse de ne rien posséder. Et Visper tremblant, fiévreux, n’y changea rien. Kaylor gisait en sang, incapable de bouger, le corps brisé sur le marbre. Une larme roula sur la joue du prince ; une autre. Une autre. Et ses larmes seules caressèrent les débris de son visage écroulé.

*

Il fendit la foule en s’exilant de la nuit. Pas un bruit, pas un mot, si ce n’était le silence de cette journée printanière qui s’achevait avec le désert. Ses yeux dorés perçaient l’obscurité de sa capuche, guetteurs, bestiaux. Pas un bruit, pas un mot, et il vint avec pour unique amante la nuit.

– Kaylor Shavid. Que nous vaut donc cet honneur ?

Il baissa sa capuche ; tous reculèrent d’effroi. Ses cheveux mi-longs étaient attachés en une queue basse et deux mèches tombaient devant la moitié de son visage pour masquer les saccages des temps, des plaisirs et des fous. Il poursuivit sa descente. Chacun s’écartait de son chemin.

– Ventor, et sa voix était aussi ardente que le crépuscule, aussi mortelle qu’une fin de jour.

– Je crains qu’il me faille plus que mon nom pour comprendre votre but, kat-ïl.

Le fils des ténèbres s’arrêta devant elle. Rangée sous sa veste, gardée avidement, sa lame portait encore l’humidité du sang de Grimthen. Il avait suivi la sénatrice, pour la surprendre au sein d’une manifestation. Tous les regards convergeaient vers lui ; « Hakad madh’hu usha-ne ? Kaandaweïl waha kabera ? »[5]

– Comment m’avez-vous retrouvée ?

– Rien n’échappe au fils des ténèbres, Ventor.

– L’assassin trouve toujours sa proie, c’est ça ? elle haussa les épaules. Eh bien si un esclave veut me parler, je suis tout ouïe : quel est le message du prince ? Une menace, peut-être ? Cela me décevrait beaucoup venant de lui.

– Je ne suis pas venu de la part du prince.

Des murmures empressèrent la foule ; il ne comprenait de murmure que le bruissement des tempêtes et la hantise du sable. Un sourire s’arracha à Ventor.

– Je m’en doutais… si le Sénat m’a appris une chose, c’est que l’on peut parlementer avec tout, même les chiens galeux… Bien !

Son ton de voix fit frémir l’assemblée, qu’elle calma impérieusement de la main.

– Je me retire pour cette soirée ! Mais n’oubliez pas… n’oubliez pas la souffrance de l’empire !

Des exclamations fébriles, quelques mots bien placés, beaucoup de bêtises… tous se dissipèrent dans le calme avec lequel ils étaient arrivés, c’est-à-dire bien peu. Corvina Ventor se détourna également de la scène de propagande, mais avant, une dernière fois… leurs regards s’échangèrent. Le sourire balafrait sa peau ombrée.

– Et si le cœur dit au chien de se trouver un maître… je suppose que s’il a su venir jusqu’ici, il saura où nous trouver.

Et à ces mots, elle s’en alla. Kaylor soupira ; pour une fois, il se mit à espérer le jour se lever plus tôt. « Hoki litsabi kaylor… hoki litsabi. »[6] Puis il s’empressa à la suite de ses pas.

*

– En ce jour de Riule 476, en cette salle dédiée à l’application de la justice et de ses lois, et en cette heure, vingt-trois heures trente, je déclare le conseil ouvert. La question de cette nuit porte sur l’attaque de Surem, siège frey et tombeau de l’empire depuis trois règnes maintenant. La parole est d’abord aux augures.

Johannes se rassit en rabattant sa pourpre impériale, habit officiel du premier conseiller. Observant d’avance les participants, un sourire ne put s’empêcher de se former sur ses lèvres – et faire frémir sa bonne vieille cicatrice.

– Nos visions ne se trompent pas ; les dieux guident nos pas vers les chemins victorieux.

– Et voilà six mois que nous préparons cette expédition ! ajouta Andeus, un tribun proche de Fergusson. Nous avons mobilisé des troupes, soulevé des fonds, acheminé jusqu’à cinquante pourcents d’armement en plus que pour Verstreït et commencé des expéditions de reconnaissance ! Nous sommes prêts !

– C’est trop peu.

Le sourire nerveux de Johannes s’agrandit ; Visper venait de se lever.

– Pardon ?

– J’ai dit que c’était trop peu.

– J’avais entendu, merci. Je notifiais simplement la bêtise de votre remarque en vous la faisant répéter.

Visper haussa les épaules.

– Lors de Verstreït, les freys connaissaient notre plan d’attaque. Ils ont pu éliminer plus de septante pourcents de notre artillerie, et les deux fronts principaux, l’est et l’ouest, sont ceux qui ont subis le plus de dommage ; des restuil d’air de ces deux légions, il ne nous en reste à peine de quoi en assurer une. D’autant que vos soi-disant armes venues de Nereios ne sont toujours pas arrivées… nous ne possédons pas les effectifs suffisants pour un projet d’une telle envergure.

Un silence de mort envahit la pièce ; le sourire de Jo ne cessait de croître, et sa cicatrice de le démanger. « Appuyer les chiffres s’il y en a… contre-argumenter par la pure logique dès que tu le peux… il te reste encore du chemin, gamin. »

– Au risque de me répéter depuis ce matin, nous ne connaissons pas suffisamment le terrain. Ni entrée, ni sortie, ni point à forcer : cette ville semble imprenable.

– Erreur : nous avons pointé les canaux d’alimentation en eau de la ville, à plusieurs reprises. Il nous suffit de nous infiltrer par là.

– … bien entendu, et risquer de nous retrouver dans la même situation que pour Sileam ?

Nouveau silence ; certains n’osèrent plus le regarder dans les yeux. Sa silhouette maligne semblait aspirée par les ombres de la lampe autour de lui, dévorée par les ténèbres.

– Nous ne pouvons pas assiéger Surem, asséna-t-il, forçant sur sa voix. Il serait donc judicieux d’interroger…

– Il suffit !

Tarjan venait de se lever de son siège, précipité, le teint pâle et la mine déconfite. La plupart de ses proches sursautèrent, et Visper lui-même sembla effaré d’une agressivité si soudaine.

– Nous nous étions mis d’accord pour abandonner une telle folie !

– Tu en avais convenu, Tarjan, je n’ai jamais accepté de me soumettre à ta décision.

– Je suis l’empereur ! N’es-tu pas censé obéir ?

– Aux dernières nouvelles, je ne suis pas suicidaire.

– Cessez !

Johannes s’interposa entre les deux, surtout Tarjan, le plus emporté, qui lâcha alors son frère. Visper restait de marbre, l’œil glacial, les lèvres pincées. Krief lui fit signe de poursuivre.

– …il serait judicieux d’interroger le peuple qui vit dans le désert depuis des millénaires. Seuls les yas’ehl peuvent nous aider à pénétrer l’enceinte ; eux seuls sont capables de s’orienter sans se faire repérer par le crocodile.

– Insensé !

– Peut-être, mais valez-vous mieux que moi : assiéger une ville, vous-mêmes assiégés par votre triomphe, pendant la semaine panégyrique ? Par quel Jin êtes-vous donc inspirés ?

La tension monta d’un cran ; l’agressivité étant de plus en plus palpable, Jo fit comprendre à Visper d’un regard qu’il allait trop loin, mais ce dernier préféra l’ignorer.

– Surem nous nargue depuis trop longtemps !

– Attaquez maintenant, et elle vous narguera pendant encore un règne.

– Et bien entendu, je suppose que c’est vous qui irez les trouver ?

– Pourquoi, vous préfèreriez y aller à ma place ?

– J’irai !

Tous les regards convergèrent à nouveau vers Tarjan ; ce dernier s’était relevé, et avait abattu sa main sur le plan de bataille, en face de son frère. À contre-jour, son visage courroucé était à moitié caché dans l’obscurité ; Visper eut un léger mouvement de recul.

– Je refuse que tu prennes un tel risque !

– Et moi donc. Tu es l’empereur ; ce serait idiot de risquer ta vie dans une telle opération.

– Alors je désignerais quelqu’un d’autre !

– Je demeure cependant le mieux placé : Kaylor est amplement capable de me conduire jusqu’à eux.

– Crois-tu que je confierai ta vie aux mains d’un esclave ? Allons, mon frère, avoue que tes propos sont irrationnels !

– Et Töolh’i-ir ?

La voix d’Aennej en surprit plus d’un. Elle regarda Visper ; ce dernier semblait à deux doigts de l’abattre sur le champ. Elle ne se laissa cependant pas décontenancer, et avança vers eux. Tous les trois éclairés par la lueur des bougies agonisantes, ils se tenaient, stoïques, devant la table ; trois figures austères qui se jugeaient de toute leur turpitude.

– Je souhaite simplement rappeler à ces Altesses qu’il n’est pas facile d’échapper à son courroux.

– Il faudrait demander aux paladines de Kenna…

– Impossible, répondit un augure. Elles se préparent pour la semaine panégyrique, et se sont recluses au temple. Elles refuseront de sortir, qu’importe la mission. Elles doivent nommer leur prodige cette année.

– Töolh’i-ir n’est pas un problème. Je sais comment le contourner.

À nouveau, le silence ; à nouveau, Visper poursuivit.

– Ma proposition est la seule viable : Kaylor n’obéit qu’à moi, et il est le seul qui connaisse un moyen pour contourner la bête.

– Alors c’est non : je t’interdis de te mettre ainsi en danger.

– Quelle autre solution proposes-tu, dans ce cas ?

– Attaquer Surem.

Visper recula, mortifié.

– …quoi ?

– Si tu es prêt à risquer ta peau simplement pour rencontrer un peuple qui, soit dit en passant, a plus de chance de te tuer que de parlementer avec toi, c’est non ! Ce risque vaut celui que nous encourrons en attaquant Surem avec nos préparatifs !

– Tu es inconscient !

– Pas autant que toi, visiblement ! As-tu vu ton état ?

Johannes comprit que l’insistance sur son état était de trop, voulut intervenir, mais le mal était fait ; Visper blêmit, recula une fois de plus, fronça les sourcils :

– Accepte tes responsabilités avant de venir parler de mon état.

– … tu ne me feras pas changer d’avis par tes mots. Ce n’est pas négociable, Visper. Soit tu trouves un autre plan que ce plan suicidaire, soit j’attaque Surem.

Le souffle coupé, tous se tournèrent à nouveau vers la vipère, attendant une réponse. Johannes le lisait dans leurs yeux : cèderait-il ? Le faible flancherait-il à nouveau ? La pesanteur de la journée caniculaire œuvrait toujours ; des nuages gris s’amoncelaient dans le ciel, maintenant la chaleur au sol et étouffant les derniers éveillés. La pluie s’annonçait proche et soudaine.

– Alors je n’ai pas d’autres solutions à t’offrir.

Et, sous le regard de tous, leur jugement pesant sur ses épaules, il se détourna d’eux. Sa jambe claudiqua jusqu’à la porte, et il laissa un courant d’air la refermer derrière lui. Silence. Tarjan resta droit, inflexible, chassant l’outrage du coup que son frère venait de lui infliger.

– Préparez les soldats, distribuez les ordres aux préfets et centurions : nous partirons avant que le soleil ne soit levé.

Puis, il s’en alla à son tour – et le reste du conseil s’activa. Les hérauts hélèrent le Sénat, les rhéteurs répondirent aux questions des magistrats, et le calme imposé par la discussion se dissipa aussi vite que la foule des conseillers. Johannes en premier, s’éclipsa de la salle.

– Krief.

Il se retourna.

– Drak, que me vaut cet honneur ?

– Comment Visper peut-il contourner le…

– Il ne m’a pas fait part de cette information, je le crains. Si vous voulez de plus amples explications, demandez-lui vous-même.

Elle lui adressa un regard noir ; il lui rendit un sourire, elle s’apprêtait à ajouter quelque chose quand l’empereur la héla, et Johannes en profita pour se dérober. Une fois éloigné de la foule, il soupira ; sa démarche quelque peu discrète perdit en tenue. Tout autour, le chaos naissait, chambardé par les préparatifs. Johannes, de son œil las, observait sans même le vouloir Tarjan donner ses ordres, Clétius et la tribun discuter derrière lui. Sa cicatrice le démangeait.

– Krief !

Contre toute attente, il se tourna vers l’empereur dans le plus grand des calmes.

– Caesar ?

– Cesse tes formalités, nous sommes en guerre. J’ai besoin que tu m’assures que…

– Vous pouvez vous concentrer sur la bataille, je veillerai personnellement sur votre fils.

La réponse convint à Clétius, qui, dès qu’il l’eut entendue, hocha de la tête et s’éloigna. Johannes soupira à nouveau, rajusta son cache-œil et poursuivit sa route. Son dos se fit moins stoïque, il décroisa les mains, et s’aventura dans les méandres du palais. Il savait où le trouver.

– Je me demande toujours comment tu fais pour grimper jusque-là malgré ta mauvaise jambe.

– Parle pour toi, vieillard.

Il eut un sourire, et s’avança sur le balcon au-dessus du conseil.

– En voilà des manières, pour un prince.

– À quoi servent donc tes manières, si ce n’est cacher le monstre que tu es ?

– Là demeure tout l’intérêt de la chose, justement : ne dévoile pas trop vite ton jeu. N’oublie pas…

– Je sais, un esprit malin avance masqué.

Visper haussa les épaules, et se repositionna sur le toit.

– Simplement…

– Tu espérais les convaincre, et à la place, ton frère s’est rebellé contre toi.

– … il est idiot.

– Il est inquiet, Visper. Comme nous tous.

Il leva les yeux au ciel.

– C’est bête.

– C’est humain.

– La première chose que tu m’as enseignée est la logique. Or, vous êtes illogiques : mes années sont comptées, je le sais, Trelawny le sait, mes parents le savent, Tarjan, toi, tout le monde le sait ! Alors à quoi bon s’inquiéter de mon état en sachant que je serai mort demain ?

Il s’était tourné vers Jo ; aucune larme, aucune peur, simplement l’indignation. Toute sa vie, il l’avait su – et quand il avait eu la confirmation de son diagnostic, c’était comme s’il était mort, pour de bon.

– Autant servir à quelque chose.

Et il retourna la tête vers le ciel ; quelques gouttes commençaient à tomber, si rares… il appréciait sortir, lorsque Llyr acceptait d’offrir au monde ses trésors. Les mots, d’habitude si affûtés, s’emmêlèrent dans la tête de Johannes, et il préféra se taire que lui parler. Comprendrait-il seulement… « inquiet, tracassé, alarmé… » tous ces mots lui semblaient pourtant trop forts, ou trop faibles.

– Ta vie n’est pas vouée à l’unique but de façonner un empire, Visper.

À ces mots, il se risqua à lui toucher le bras, pour le forcer à le regarder dans les yeux. Voyant ce visage, ce regard … Visper se souvint, et il comprit. Il eut un léger mouvement vers son ami, qui le prit dans ses bras.

– …pardon.

– Ce n’est rien.

– Je ferai attention, Jo.

Au loin, un orage éclata ; un aigle de foudre glatit sa joie au-dessus de la ville. La pluie se mit à tomber.

*

– Comment a-t-il pu vous échapper ? Vous teniez Exodus !

– Je suis confuse, Caesar, je…

– Je n’ai pas besoin de vos excuses, je demande des résultats ! Vous me décevez profondément.

Elle baissa la tête ; son bras la faisait encore souffrir. Son corps… son corps la torturait encore, et lui, lui… et le souvenir de vieilles cicatrices zigzaguant la peau marbrée d’un ami lui revint, elle serra d’autant plus les dents et les poings, cachant son visage sous son carré blanc.

– Maintenant, laissez-moi. J’ai encore une bataille à préparer. Krief !

– Caesar ?

– Cesse tes formalités, nous sommes en guerre. J’ai besoin que tu m’assures que…

Aennej s’écarta, salua l’empereur, et se retourna. Pas une hésitation dans le regard, pas un mot de plus. Il n’y avait pas toujours de justification à l’échec. Elle marcha à travers le couloir, se perdant dans les préparatifs, dans les ordres, les saluts ; elle se perdit encore à parlementer avec les augures, calmer les enjeux d’un débat raté. Chaque seconde s’écoulait en une lenteur extrême, lui semblait-il, les heures avant une bataille, encore, une bataille. Elle soupira ; il lui semblait parfois que rien ne finirait jamais, malgré les heures passées, malgré l’investissement. Mortifiée, elle mâchouilla ses cheveux, chassa ses doutes d’un cliquetis d’armure, rabattit une mèche rebelle derrière son oreille.

– Et pour les arrivées d’eaux ? Pensez-vous que nous devrions…

– Je ne peux me prononcer sur la question sans m’adresser à l’empereur. Voyez directement avec lui.

Et Aennej repartit, repartit pour de bon, écoutant ses pas, écoutant les murmures, serrant les poings ; les premières marches d’escalier furent sa première délivrance. Le deuxième étage, le corridor, puis sa chambre, sa chambre… elle ferma la porte, se laissa glisser contre le bois, soupira, sa tête contemplant le plafond. Elle soupira ; l’odeur des livres, de la sueur encore de son dernier entrainement, l’amertume dans sa bouche… Elle ramena ses genoux contre ses joues, perdue derrière ses cheveux.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Aennej sursauta, dégaina sa lame avant même de voir son interlocuteur. L’intru l’accueillit, son sourire vicieux déformant ses joues, les mains levées aux cieux.

– Bordel Visp !

– La porte était ouverte.

– Ça ne te donne pas l’autorisation d’entrer pour autant !

Il haussa les épaules, elle baissa Exodus sans la rengainer. Visper s’assit dans un des canapés de la pièce, étendit sa jambe gauche sur la table basse, la massa un instant. Aennej leva les yeux au ciel, et se laissa tomber à ses côtés. Il haussa un sourcil :

– Alors ?

– Je ne t’ai pas autorisé à rester, si ?

– Mais tu n’as rien tenté pour me chasser non plus. Et puis, je trouve le divan fort commode.

– Tu as exactement le même dans ta bibliothèque.

– Oui, mais ce n’est pas la même chose ; ici, je peux harceler moralement une personne que j’exècre, que demander de plus… si ce n’est la façon dont un général frey a pu t’échapper lors d’une bataille décisive ?

– Tu comptes t’y mettre aussi ? Est-ce que je te demande où tu étais, pendant tout ce temps ?

– Avec Jo, tu me réponds ?

– Ça ne te regarde pas…

– Tu sais très bien que tu as tort.

– J’ai dit, ça ne te regarde pas !

Elle se leva précipitamment, l’arme au poing, les lèvres encore tremblantes. Visper releva les yeux vers elle, de son regard clair, si clair, il la transperça. Un moment, où seule la respiration hargne de la tribun brisait le silence, ses pupilles dilatées éclatant son iris tempêtueux.

– …que s’est-il passé ?

– Bordel Visper ! Qu’est-ce que tu aurais voulu ? Que je me traine, à moitié morte, à sa poursuite, c’est ça ?!

Elle se détourna de lui, vers la porte, vers l’unique sortie, échapper à… il lui agrippa le poignet. Elle se retourna, lui asséna un coup de poing dans l’épaule, mais il… il…

– Aennej, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Et elle comprit alors sa véritable question ; son regard se perdit, un instant, comprenant seulement son erreur, instant où elle laissa Exodus glisser sur la table basse – et seulement alors Visper la lâcha, et elle se rassit.

– Ce n’est rien.

– Fais pas genre, j’ai encore mes gants.

Son sourire calculateur revint, il haussa les épaules mais une grimace s’échappa toutefois du coin de ses lèvres.

– Il n’a rien voulu entendre.

– Je m’en serais douté.

– Il… m’a dit que je l’avais déçu.

Visper lui jeta un rapide regard en coin, avant d’effleurer son bras.

– Bienvenue au club des parias alors.

Elle rit.

– T’es vraiment pas doué pour réconforter les gens.

– Ce n’est pas la peine de le souligner, c’est suffisamment gênant comme ça.

Elle rit à nouveau ; il sourit. C’était ce rire… Visper se leva, lui tendit la main ; elle regarda un instant cette main, ce poignet caché sous cet amas de tissus, sous ces manches bouffantes, sous cette redingote trop noire. Le poignet. Elle accepta.

– Bien. Il regarda sa montre. J’aurais aimé discuter de deux trois formalités avant Surem, mais bon… ton temps est si précieux.

– Visper… arrête de tout dramatiser.

– C’est plus fort que moi, que veux-tu ? Je n’ai pas demandé à être un génie dans un tel domaine.

– Alors on n’est pas sorti de la tempête… bon, le rhétoricien, tu me montres ton plan ? J’ai encore des nuits à rattraper, moi.

Il ouvrit la porte, elle s’engagea après lui. Sa jambe claudiquait ; elle ralentit le pas, et s’en alla à sa suite.

*

La nuit était entamée, couverte de nuages noirs depuis plus d’une heure quand il rejoignit sa chambre. Il soupira ; il aurait préféré ne pas participer à cette folie, mais il n’aurait pu la laisser partir tranquille sans ces formalités. La brise sèche qui pénétrait dans la pièce lui apportait l’odeur de l’humidité, de l’eau fraichement tombée, et les grondements incessants du tonnerre retentissaient par derrière lui. Il soupira à nouveau, et se laissa tomber sur son lit. Aucune forme sombre ne se dessinait sur ces murs ; aucun meuble suspect n’entravait son champ de vision. L’entièreté de sa chambre ressemblait à un mouroir : les intraveineuses, les tiroirs sans prises aux coins arrondis, les armoires à même le mur, tout, jusqu’à l’odeur aseptisée des hôpitaux qui embaumait l’air… Rien n’était à lui, si ce n’était le bureau et la bibliothèque, ensevelis sous les papiers et les plans. Visper s’y laissa glisser. Il préférait encore s’y endormir que dormir dans ce lit trop fait, trop bien fait, aux draps blancs et aux allures de cercueil. La bruine bruissait au dehors, un bruit doux qui le rassurait. Ses yeux se fermèrent presque d’eux-mêmes. Il était las, de cette journée comme des autres, à devoir encore et toujours lutter. Toujours…lutter…

Visper rouvrit les yeux quand il sentit le martèlement dans son crâne reprendre. Agar, il se releva, mais son coude heurta un des coins de la table, et il retint un gémissement. Tout son être… il avait l’impression qu’une barre sur ses yeux s’apprêtait à les enfoncer dans leurs orbites ; il pleurait. Chancelant, il s’appuya sur un mur et s’obligea à marcher jusqu’à la porte. L’ouvrir lui arracha une autre douleur dans le bras ; il fit un pas. Il s’écroula par terre. Sa jambe gauche ne répondait plus. En un râle désespéré, Visper tenta de se traîner jusqu’à la porte la plus proche. Si seulement Trelawny… L’averse du dehors s’intensifia ; le battement frénétique de l’eau étouffa tout possible cri. Son souffle se coupa, sa tête bascula contre le plancher, et il perdit connaissance.

[1] Je suis l’enfant de l’ombre

[2] Je suis né pour servir les ténèbres

[3] Un enfant qui porte les millénaires…

[4] Bien alors dis-moi, kaylor shavid, acceptes-tu de me suivre maintenant ?

[5] Ainsi est-ce donc ce qu’il ressent ? Quand il doit affronter la lumière ?

[6] Pour ta cause, Kaylor… pour ta cause.

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