Scène 2 : Puis vinrent les ténèbres
Un maigre trait de lumière pénétrait l’obscurité de la pièce. Aucun bruit, excepté peut-être l’infime son d’une respiration expirante. Elle vint s’asseoir à côté du lit, incapable de le regarder. Incapable. Elle s’assit ; ses épaules s’affaissèrent sous les cliquètements de son armure brisée. Le corps de Visper reposait, avalé par la blancheur des draps, blancheur du matelas, blancheur des murs et de sa peau ; ses cernes violacés perduraient à affadir son visage, affaiblir son âge compté. Elle soupira ; son cou se rompit au dossier de la chaise, elle ferma les yeux, croisa les bras, et réfugia son menton dans la cape pourpre, drapée sur sa poitrine blême.
– Que s’est-il passé ?
Elle l’avait entendu arriver ; ce n’était pas son pas habituel. Il avait été trop précipité, peu précis, à peine identifiable. Elle mordit l’intérieur de ses lèvres sans se retourner.
– Une semaine sans médicament.
– Je savais déjà. Mais quand…
– Tôt ce matin, on suppose.
Il s’assit en face d’elle. Leurs regards se croisèrent, dans le silence et l’angoisse. « Ne te détourne pas de ta mission. Ne te déconcentre pas : Surem t’attend. » - elle raffermit sa prise sur Exodus, et sa poitrine sembla d’autant plus lui peser sous le poids de son plastron. Un silence mutin infesta les lieux, malgré les veilleurs, les regards chassés l’un par l’autre et l’attente d’un premier mot. La chambre empestait les produits aseptisés de Trelawny, trop artificielle et entretenue pour paraître accueillante ; les encens de Llyr tentaient de masquer l’odeur de leur embrun océanique, en vain. Elle frémit ; Visper gémissait, et se débattait faiblement dans la grandeur immaculée des draps. Son corps s’amoindrissait à mesure que progressait le jour. Son visage, déjà osseux, ressortait sous sa peau tendue et morcelée ; ses lèvres craquelées émettaient un son – et elle aurait préféré le silence à cette douleur perpétuelle, cette souffrance inconnue. « Surem t’attend. » mais qu’importe le combat qui la guettait, elle ne pouvait décoller de sa chaise, desserrer les dents, simplement attendre… attendre, mais quoi ? Elle frissonna ; il lui semblait, malgré le nouveau jour sur le désert qui ne saurait tarder, qu’il faisait trop froid.
– Il a survécu à pire.
La voix de l’assassin lui parut hésitante ; elle eut un soupir, détourna la tête et s’adonna au silence.
– Je ne suis pas responsable.
Aennej le regarda enfin, ses traits secs, ses poings enserrés dans ses gantelets. La poigne d’Exodus la démangeait ; elle chassa une mèche de cheveux de son visage.
– Bien sûr, kat-ïl.
Rien, dans son attitude, ne laissait penser à un quelconque remord ou une demande de pardon. Son visage auburn était irrémédiablement lisse, sans expression ou peu, si ce n’était le massacre de ses yeux dorés au milieu de l’obscurité de sa silhouette. Elle haussa ses épaules, se leva, prête à partir.
– M’insulter ne changera rien à la situation.
Elle se retourna ; il bougea maladroitement sur sa chaise.
– Certes, mais ça défoule.
– J’étais…
– Je sais. Vous finissez par vous répéter.
Kaylor l’observa derrière ses mèches de cheveux emmêlées ; elle ne démordit pas de ses propos, attendant la pique, la remarque, prête à riposter. Elle avait déjà affronté Visper ; ce n’était pas un râleur de seconde zone qui l’effraierait.
– C’était son ordre. J’obéis.
Aennej leva les yeux au ciel, raffermit sa poigne sur la clinche.
– Bien entendu. L’ordre.
Et à ces mots, elle eut un léger sourire tordu, et partit. Elle sortit ; et avec elle sortit le rayon lumineux, puis vinrent les ténèbres.
*
Il gratta son cache ; sa cicatrice le démangeait plus qu’à l’accoutumée. Il pesta. Deux missives – et désormais, il était certain que son devoir ne pourrait être accompli correctement auprès de Tarjan, ni auprès de son empereur. Il pesta à nouveau.
– Krief ? Par Darwys, que signifie donc cette agitation ?
Johannes se tourna vers Clétius, s’obligea aux coutumes d’usage, baissa la tête et s’agenouilla devant lui, le poing sur la poitrine ; ses lèvres pincées peinaient à dévoiler les nouvelles…
– Nous avons un contre-temps.
– Plaît-il ?
– Caesar, êtes-vous certain que Librum s’est réfugié à Surem ?
L’empereur recula d’un pas.
– Il…attendez, comment aurait-il pu en être autrement ? C’est leur capitale !
– Vous savez comme moi que ce n’est que partiellement vrai.
– …mais les regs…
– Si. Les regs.
Ils se turent ; ainsi, réunis devant la porte de la chambre de Visper, il leur sembla que l’entièreté d’une stratégie venait de s’écrouler. Six mois de préparatifs, six mois de projections, de spéculations et d’initiatives, de batailles, de défaites, victoires et conjurations… Six mois.
– Tarjan…
– Je vous promets qu’il n’en saura rien. Le tout est de décider ce que nous ferons, désormais.
Clétius hocha de la tête, croisa les mains derrière le dos et se mit à arpenter le couloir de long en large. Un léger parfum de sel leur parvenait, filtré de dessous la porte ; Johannes ne put s’empêcher de détourner le regard. « Maudit gamin… » et il gratta à nouveau son cache, pour éviter de gratter sa peau.
– Vous devez rester.
Johannes se relevait déjà ; il hocha de la tête. Il savait… la meilleure solution ne pourrait venir que de lui.
– Vous devez obtenir des informations sur ces regs, et les débusquer. Le débusquer.
– À vos ordres.
– Et… si vous devez agir rapidement… l’empereur sembla hésiter, avant de trancher : je vous fais confiance. Vous savez ce que vous faites, agissez au mieux.
– Mes sentiments m’ont toujours porté à l’empire, Caesar.
Puis, Johannes Krief salua son interlocuteur, et s’éclipsa aussi vite qu’il n’était arrivé. Il jeta un dernier regard à la chambre, leva son œil au ciel, poursuivit sa route. Ce sale gamin attendrait son heure, pour l’instant… Avec une agilité que personne n’aurait soupçonnée pour son âge, il passa devant la salle du conseil, gravit les premières marches de la tour de renseignements, les deux missives en mains. Deux missives ; deux moyens différents d’atteindre un objectif commun. Deux fronts pour une même guerre. Il soupira ; il n’eut pas fait dix marches dans l’escalier centrale qu’une voix familière l’interrompait.
– Jo !
Tarjan accourut à lui, hagard, harassé de fatigue et de sueur. Il lui adressa un sourire, mais le pli à son coin ne détrompa pas le conseiller.
– Qu’est-ce qui t’amènes, gamin ?
– C’est… tu as été le voir ?
– Je n’en n’ai pas encore eu le temps.
Tout l’éreintement de cette nuit passée à commander, donner ses ordres, préparer les légions, les légats, cette nuit fourbue à la moiteur d’une lampe à peine éclairée et vouée à la nervosité ambiante, tout cela s’abattit instantanément sur le visage enjôleur du futur empereur ; un instant. Jo lui sourit, tapota la main pour y balayer la moiteur de l’épouvante, avant de parler, de son ton calme et sa voix claire :
– Il a connu pire. Trelawny répond pour ses crises passées : il s’en sortira.
– Je n’aurais pas dû…
– Lui tenir tête est parfois la seule manière de lui faire entendre raison. Hâte-toi. Tu pars dans quelques heures, tu dois encore te reposer. Ta mine est affreuse.
– Parle pour toi, vieillard !
Son sourire s’élargit, il ébouriffa l’enfant et reprit son ascension. Chaque sénateur, chaque rhéteur, magistrat ou encore centurion… personne ne manquait de saluer le premier conseiller quand il passait devant eux. Si l’orgueil n’était pas fait pour complaire à sa gloire, tirer profit d’une situation ne pouvait lui déplaire. L’aube s’apprêtait dans le ciel pâle ; le soleil tardait à éclater ses rayons sur le sable, l’auréoler de son or. Tout était encore convié aux ténèbres, résistantes, à un combat qu’on ne savait véritablement s’il serait un jour gagné.
– M…Maître Krief !
– Bonjour Lucrezia. Où est-il ?
– Je…au bout, normalement mais… je ne pense pas qu’à une heure si matinale…
– C’est une urgence, je suppose que j’ai le droit de le réveiller. Merci Lucrezia.
Et il pénétra directement le clocher sans chercher plus d’indications. Les corbeaux croassaient sur leur perchoir de mécontentement, épiant d’un œil infidèle le nouveau venu, tandis que les aigles demeuraient encore couchés, à l’abri dans leur nid, à peine éveillés. Il ne désirait ni l’un, ni l’autre ; il voulait la rapidité de l’aigle de foudre, et l’intelligence du corbeau. L’oiseau capable de trouver la personne souhaitée, et de revenir au bercail, le plus vite possible.
– Naas’ir.
L’oiseau croassa de joie en entendant son maître prononcer son nom, et vint directement se loger dans le creux de son épaule. Non sans perdre de son sérieux, Johannes lui donna une quelconque salamandre à grignoter, et sortit la première lettre de sa veste. Naas’ir l’observa avec attention, puis s’en retourna à son maître ; l’éclat dans ses yeux ne détrompait pas. Jo eut presque un sourire.
– Gellert, dit-il simplement. Comme la dernière fois.
Comprenant ses mots, reprit par le calme au sérieux de sa mission, l’oiseau se saisit de la lettre dans son bec, et s’envola – et comme lui, Johannes décolla de l’endroit, abandonnant derrière lui autant Lucrezia que tous les autres corbeaux et aigles en attente de leurs ordres de missions. Il redescendit les marches ; l’effervescence de la future bataille saturait l’atmosphère comme une décharge électrique, dernière énergie que les soldats parvenaient à trouver au-delà de leurs heures de sommeil manquées. Il observa passer devant lui une légion : la plupart des restuil n’avaient pas encore fini de décharger, et leurs runes occupaient à certains endroits la totalité d’un de leur bras. Les emmener sur le champ de bataille, à cet instant… « ils pourront à peine tenir quatre heures... » - mais il poursuivit, la deuxième lettre en main. Le tout était de trouver l’endroit, le panneau, la note, le symbole… de convier au rendez-vous les bonnes personnes au bon moment. Les bons mots ; Johannes gratta pour une troisième fois son cache. Au moins un domaine où il se savait véritablement « maître ».
– Laissez passer ! Laissez ! Ordre du temple, nous n’avons que peu de temps !
Alors qu’il épinglait au tableau du conseil sa lettre, Krief ne put s’empêcher de jeter un œil au convoi. Une adolescente fluette avançait, entourée par les paladins du temple de Darwys. Elle portait la tresse blanche, marque de sa dominance au sein des prêtresses, la toge pâle en symbole de la vie. Les runes la couvraient entièrement, jusqu’à la moitié de son visage, et pourvoyaient d’un aspect étrange et fantastique son corps presqu’inhumain qui avançait devant lui. Ses yeux roses luisaient étrangement ; elle sembla remarquer la lettre, le symbole de la lyre dessus, le tableau : elle lui parut comme capable de voir les conséquences de son action avant même qu’il ne puisse le savoir. Tous, sur son passage, s’inclinaient au plus bas – et elle se contentait de lever la main et de bénir certains groupes. Johannes imita la masse ; leurs regards se croisèrent. Il n’aurait su dire, mais une ébauche de sourire naquit sur la face glabre de la prophétesse de Darwys. Quand elle parla, ce fut comme le calme d’une tempête.
– Krief. Vous réussirez, mais prenez garde à choisir le bon camp.
Et elle sourit à nouveau, puis disparut dans la foule de ses gardiens protecteurs. « Mais si seule… », mais Johannes n’en retint rien. Tous recommençaient déjà leurs préparatifs, dans la hâte et l’effervescence des combats futurs – même si le conseiller n’était pas dupe : ils le regardaient en coin, murmuraient sur son passage, cherchaient des yeux les quelques réminiscences encore de la pacification amenée par la prêtresse. « Si seule… »il regarda une dernière fois dans sa direction ; elle allait là où il devrait aller : conseiller Tarjan. Il soupira, retint un frisson, et se sentit obligé de suivre l’étrange procession.
*
La foule de soldats huait en une cohue assiégeante ; il se massa les tempes, toucha quelque peu au plan, avant de le repérer : la boule qui peinait à partir du fond de son estomac l’anéantit. Il se leva précipitamment.
– Jo !
Le conseiller se tourna vers lui, son regard vautour scrutant les moindres faits et gestes des personnes alentours. Pourtant, quand il se tourna vers lui, Tarjan crut bien distinguer un petit sourire.
– Qu’est-ce qui t’amènes, gamin ?
– C’est…tu as été le voir ?
– Je n’en n’ai pas encore eu le temps.
La déception dû se lire sur son visage, car Johannes se sentit obligé de lui tapoter la main. Ce geste ne fit qu’accentuer son mal être, et il préféra baisser la tête… ne jamais, jamais montrer ses sentiments…
– …Il a connu pire. Trelawny répond pour ses crises passées : il s’en sortira.
Tarjan releva les yeux ; il aurait tellement voulu y croire.
– Je n’aurais pas dû…
– Lui tenir tête est parfois la seule manière de lui faire entendre raison. Hâte-toi. Tu pars dans quelques heures, tu dois encore te reposer. Ta mine est affreuse.
– Parle pour toi, vieillard !
Le rayon de soleil de l’empire redevint lui-même, se força à sourire, et abandonna son conseiller là où il allait. Tarjan revint en salle de conseils, revint auprès des tribuns, revint à ses obligations ; encore et toujours… il ne désirait que fuir, et pourtant elles revenaient à chaque fois. Un rayon de soleil ; ce qu’on attendait de lui, ce que tous pensaient de lui, et ce qu’il était réellement, ça, jamais il ne s’en interrogerait. Fergusson fut le premier à le rejoindre, suivit par Andeus et deux autres tribuns.
– Nous avons passé la nuit à réfléchir à ce plan ; nous sommes prêts.
Les autres hochèrent de la tête, certains gardèrent le silence. La boule dans son ventre ne cessait de croître, il serra le poing, s’obligea à dérider sa mâchoire et sourire – encore et toujours ce sourire. L’assemblée des hauts chefs sembla satisfaite, et tous partirent rejoindre leurs bataillons. Ne restait que lui, seul, dans la salle immensément vide, les colonnes de marbre glaciales battant encore à la recherche du petit jour. Lui. Ses épaules peinaient à porter le poids de ses spallières, ses mains touchaient régulièrement ses avant-bras pour s’assurer que ses runes fonctionneraient. Ses runes. Il se laissa choir sur une des chaises les plus proches, et se prit la tête entre les mains. Ses runes… ses bras glissèrent le long des accoudoirs, sa cape démise, et ses runes, ces runes… l’entièreté de sa peau, de ses poignets à ses coudes, était parsemée de ces tatouages, marques de son statut, de son destin, du choix des dieux et de son rôle à accomplir. Il expira difficilement ; une larme roula sur sa joue et s’écrasa dans sa main : la boule remontait à sa gorge, et l’empêchait de respirer correctement.
– La peur est légitime, Caesar.
La voix, telle la caresse du velours, le fit frémir. Il se retourna.
– Vous craignez l’échec, poursuivit-elle, charmeuse. Mais il n’est pas la cause de votre angoisse.
– Effectivement, prodige.
La prodige de Darwys s’avança jusqu’à lui, et Tarjan accepta la main qu’elle lui tendait pour l’embrasser. Elle eut un sourire, du moins crut-il ; aucune émotion ne transperçait l’armure de sa face opaline. Seulement alors elle le salua, pour demeurer stoïque, devant lui, sans même qu’il n’ait l’impression que sa poitrine se soulève.
– Le Destin m’a montré une grande bataille. Des morts ; une forme d’échec.
– Gagnerons-nous, Darwys ? Parviendrons-nous seulement à… à arrêter cette guerre ? Ces massacres ?
Le sourire énigmatique de la prophétesse s’agrandit ; elle fit demi-tour, les longs pans de sa toge flottant autour d’elle, couleur de lys et de lilas. Ses pas paraissaient à peine frôler le sol ; ses runes brillaient à la clarté du soleil naissant, comme invité à se lever avec elle.
– Vous savez aussi bien que moi que nous avons déjà perdus, Empereur. Quiconque fait la guerre… perd tout espoir de paix.
Et elle s’en alla, à ces mots, et avec ces mots partirent les dernières joies de l’empereur. Toutefois, au moment de sortir, ses yeux roses rencontrèrent ceux de la soldate ; Tarjan crut que l’aube et la nuit s’étaient enfin rencontrées.
– Tribun Drak…
– Prodige.
Darwys pencha un instant son front prodigieux à celui de son homologue, un instant ; son iris aveugle y vit le monde, y vit l’avenir, comme un rayon de lumière qui enfin percerait les ténèbres qui avaient depuis trop longtemps assouvis leur règne. Son sourire s’agrandit ; sa main frôla la joue d’Aennej, et elle murmura :
– Hu sukera… me martar sav ne savet, bahl huil ravil mavenera, atkimim klori. Etome klori handera ar delucera.[1]
Seulement alors elle s’éclipsa ; la nuit revint avec l’inconstance des mots, le mensonge des divinités. Tarjan contempla Aennej, un instant, un instant seulement… elle lui laissa ces secondes, cette minute peut-être… elle savait. Un maigre sourire naquit sur les lèvres de l’empereur, il drapa correctement sa cape, passa une dernière fois ses doigts sur ses bras, et se leva du trône. Aennej vint directement à ses côtés, tandis qu’il faisait ses premiers pas dans le couloir central du palais ; les grilles, le pont-levis… bientôt, le désert. Bientôt… « Ce sera Surem, ou rien. » Surem, le summum de sa gloire, le laurier de son règne… ou la discorde.
– …Tarjan !
Au cri, Tarjan fut pétrifié ; seule Aennej parvint à se retourner, pour elle-même lâcher un cri de stupeur.
– …ta…Tarjan…
Mais déjà Visper s’écroulait, au milieu de la haie d’honneur, agrippant avec une ferveur enflammée la cape de son frère, son frère, son…
– Que se passe-t-il ? Que… Visper !? Que faites-vous…
– N’y va pas… ça sera… ça ne tiendra pas, s’il te plaît…n’y va pas.
– Cessez vos sottises !
– Père !
Clétius vint et empêcha l’aîné de se cramponner au cadet, pour déjà les séparer – et Tarjan n’eut ni le temps de parler, ni le temps de commander, rien… rien si ce n’étaient les sanglots qui remontaient dans sa gorge, ces sanglots qui…qu’ils redoutaient.
– Tarjan…
Des prêtresses de Llyr arrivèrent en renfort, tandis que le prince se débattait et refusait ses soins – tout ce qu’il parvenait à hurler, dans sa confusion, étaient ses mises en garde, un simulacre d’argument, une logique disloquée…
– Tarjan. Arrête.
Le murmure d’Aennej l’empêcha de chavirer ; il respira un grand coup, se détourna de la scène, et affronta l’ensemble des troupes. Tous les tribuns se tenaient à ses flans, les préfets de cohortes à leurs côtés ; les centurions attendaient certainement au dehors, et avec eux se trouvaient les troupes auxiliaires, les meilleurs restuil du royaume… le cas de l’ultime urgence. Tarjan expira à nouveau, fit un premier pas ; il entendit les cliquètements typiques des chausses d’Aennej, et fut un peu plus rassuré. Un second pas ; le reste semblait couler tout seul, sans qu’il n’ait grand besoin de réfléchir. Il franchit la porte ; il franchit la herse. Son père lui tapota l’épaule, la prêtresse le salua de loin, Johannes les regarda partir. Bientôt, il ne lui resta plus que cette boule, coincée au fond de la gorge, qui ne cessait de grandir.
*
C’était l’aube d’un jour de révolte qui se levait dans le brouillard rose du petit matin. Aucun bruit ; aucun son, excepté le faible murmure de ses pas s’amourachant au sable chaud des dernières parcelles du désert. Les maisons, lointaines, semblaient comme anéanties ; le bois des navires, délavé à force de chaleurs torrentielles. La lourdeur du matin aurait déjà dû dessiner des ronds de sueur aux aisselles de sa chemise dépareillée. Seule, la silhouette à contre-jour cheminait, indistincte dans le brouillard, vindicative à la lumière de sa lanterne qui, si on prenait la peine de s’y attarder, semblait comme renvoyer un fier sourire aux ombres déclinantes de la nuit. Un silence profond se fit quand ses pas cessèrent ; il était arrivé. Il eut un sourire, avant de fouler la première pierre de la ville. Un relent d’alcool, de vieux cigares et de viandes grillées assaillit ses narines. Tout se taisait ; la silhouette attendit, sur le seuil, comme envahie par le matin sulfureux qui clamait déjà sa fièvre à l’horizon. Elle attendit ; elle entendait… les premiers coups des pattes des shokuil, les coassements des saheïl, les glatissements et la foudre des oiseaux. Il attendit, aux portes de la vieille ville, ses venelles sinueuses devant lui, s’attardant sur cet infime bruissement, presque imperceptible, comme celui qui précèderait la venue de la pluie et la lourdeur de l’orage. La foule arrivait ; il la sentait culminer, une foule avide de sang et de gloire. « Darwys… Eï salel martar meï nutma ka, eï salel… eï martar idil vira ka… »[2] - et cette prière lui fit retrouver la raison, chassa ses ténèbres, et il se permit un premier pas en direction du centre.
– Halte ! Déclinez votre identité !
Ses bras étaient cachés sous sa cape immense, tout comme son visage était lové sous sa capuche relevée. Il fit un deuxième pas.
– Ne bougez plus !
L’homme continua d’avancer ; le soldat plaça les mains devant son corps, comme pour se protéger – mais l’intru vit distinctement ses runes s’activer, le pouvoir ronger ses bras pour remonter jusqu’à ses épaules.
– Ne…
– Un simple festraya de terre.
– Que…comment pouvez-vous savoir que…
L’homme s’arrêta pile devant lui ; il sortit un bras dessous son vêtement.
– C’est… c’est impossible !
Une peur paralytique empêchait le soldat de bouger, une épouvante, une… son corps lui refusait tout mouvement. Il était soustrait à sa propre volonté…
– Laisse-moi passer.
Les yeux du garde se voilèrent, il dodelina de la tête et s’écarta du chemin ; une larme coulait sur sa joue, ses lèvres inférieures tremblaient. L’inconnu le remercia d’un sourire, et poursuivit sa route. Il cacha à nouveau son bras ; la lumière du jour en fit briller le métal. Ainsi l’inconnu pénétra l’enceinte de Cyrenne. Et à peine franchit-il le portail principal des rues marchandes terrestres que l’armée, vers Surem, passait à ses côtés, l’empereur à sa tête. Tarjan ne put s’empêcher de le regarder ; l’inconnu le salua. Pris par la vitesse, le shokai impérial poursuivit sa course. Pourtant, l’empereur l’aurait juré, mais cet homme… il était certain qu’un bandeau couvrait l’entièreté de ses yeux.
*
Il dormait d’un sommeil léger. Il le voyait à sa respiration, quoique plus faible qu’à l’accoutumée. Il avança ; pas de cauchemars, cette nuit, pas de rêves, simplement le corps à moitié inerte et la violence des médicaments. Il palpa ses poches, à la recherche du morceau de verre qu’il était parvenu à voler, lors de l’incident. Trois mois ; trois mois. Depuis, chaque jour, son visage, son…visage… comment pouvait-il encore se regarder ? Un frisson lui parcourut l’échine ; la nuit s’annonçait douce, le désert, clément. Kaylor s’arrêta, à quelques centimètres du lit. Il faillit faire demi-tour, mais une attraction irrésistible le maintenait là, devant ce corps, devant ce lit, dans cette pièce et avec le morceau de verre qui avait servi à le défigurer. Pouvait-il… pouvait-il seulement espérer un instant lui être supérieur ? Son sang se mêla au verre brisé. Il se décida. Visper dormait, d’un sommeil plus léger, plus inhabituel. C’était le moment…
« Vespray habi, atfiweldeïl’or hosti veyi. Ant fiakdait’or shavid yakris linmael, kaylor shavid. Meil musmi, meil dumi likhis. Layl auba ne kuis. »[3]
Il leva le bras ; sa main tremblait, au-dessus du dormeur.
« Vespray habi. »
Visper bougea en un râle, les yeux plissés.
« Layl auba ne kuis. »
Une goutte de sang tomba sur l’oreiller ; une deuxième. Il avait tant souhaité… tant espéré retrouver sa liberté… « Aya sir kaylor shavid, aya sir »[4]. Il abattit la lame improvisée ; un bruit d’acier retentit.
– Tu en as mis, du temps, pour te décider.
Visper s’était saisi d’une dague sous son oreiller et avait paré le coup. Contrairement à son esclave, son arme, elle, ne vacillait pas dans sa main.
– …comment… ?
– Assassiné, j’ai failli l’être bien des fois, mais j’avoue que cela faisait quelques semaines que j’attendais ta tentative.
Le prince – non, ce monstre – se redressa sur le matelas, pour rajuster la position de sa jambe. Il soupira.
– Nous n’allons pas y passer vingt ans, Shavid. Qu’attendais-tu de mon assassinat ?
Ne sachant quels mots employer avec exactitude, ne sachant comment se justifier – et craignant d’avance la correction, l’assassin en herbe tenta de fuir. Le voyant venir, sa victime l’agrippa par le bras. Kaylor le frappa à l’épaule ; Visper grimaça, mais ne desserra pas son emprise.
– Tu voulais obtenir ton contrat, c’est ça ? Ce qui t’oblige à rester à mon service ?
– Lâche-moi !
– Réponds !
– Je ne parle pas aux kat-ïil !
– Et c’est un esclave qui me rabaisse à son rang ? Tu es décidément plus intéressant encore que ce que je pensais.
– Lâche-moi ! Abbeïl Jin !
Kaylor lui cracha à la figure ; un instant. Tous les deux cessèrent de se débattre, le yas’ehl montrant des dents, dernier refuge pour intimider son ennemi. Ils se regardèrent ; la légèreté de l’air paraissait plus lourde.
– Jin !
Sans rien dire, Visper le lâcha. L’esclave en fut étonné, ne sut quoi faire avant que le prince ne tente de se lever. Encore alité ; cela faisait bientôt trois mois, trois mois depuis sa signature sur les papiers, sa crise, le verre brisé, le passage à tabac… trois mois d’enfer pour Kaylor. Trois mois de crises, de médicaments, de vomissements et traitements en tout genre pour Visper. Sans rien dire, le prince parvint à se mettre plus ou moins debout – et l’esclave recula, ses yeux ne parvenant à masquer son anxiété, sa bouche articulant toujours à mi-mot l’insulte. Il voulut fuir, mais intrigué, il ne put s’empêcher d’observer le malade claudiquer jusqu’à son bureau, ouvrir un tiroir avec le sceau de sa bague, et en sortir son contrat. Silence ; la moiteur de l’air imprégnait leur respiration, plomb de leurs frêles poitrines. Visper jeta le contrat sur le bois vieilli ; son regard… dans ses yeux paraissait naître tout l’éclat de l’obscurité. Kaylor recula.
– Pars.
La voix rauque, brisée à même les falaises médicamenteuses, fit tressaillir l’apprenti meurtrier.
– Pars, répéta Visper, mais malgré l’ordre, malgré la voix, l’épouvante qui gagnait petit à petit ses jambes, la pâleur de son visage… il était incapable de bouger.
Visper haussa les épaules, chancela et finit par s’écrouler sur la chaise de bureau ; Kaylor eut un infime mouvement vers lui, mais le réprima. Le verre brisé dans son poing gauche lacérait ses phalanges.
– Je ne te promets pas le respect, arracha difficilement la voix du prince, toujours cette voix qui lui gelait les veines. En tant que kat-ïl, jamais tu n’en n’auras. Quand bien même je te rendrais ton contrat, aux yeux du monde, aux yeux des autres, tu seras toujours un monstre.
Le prince redressa la tête ; leurs regards se fondirent l’un en l’autre.
– Nous sommes des monstres. Mais contre toute attente, cela n’est pas une fatalité.
Un rictus s’arracha à ses lèvres en sang.
– Deviens ce qu’ils craignent, Shavid ; alors plus jamais tu n’auras à essuyer les affronts de leur haine.
Shavid fit un pas vers le jeune Stave. Hagard, il arracha le contrat du bureau, et recula jusqu’à avoir son dos contre la porte. Sa poitrine se soulevait trop rapidement ; ses pieds, ses jambes, son être… tout son être perdait en assurance.
– …kur ?
Il peinait à maîtriser la langue cyranienne ; pourtant, cette question universelle, Visper la comprit – et son sourire s’agrandit, et l’effroi de Kaylor perdura.
– Je veux rebâtir un empire. Avec, ou sans toi, cela n’aura pas tant d’importance. Simplement, si je veux que nos peuples puissent à nouveau être unis et partir à la conquête de ce qui se trouve au-delà du désert, alors… un yas’ehl pourrait bel et bien m’être utile.
Une lame de rasoir barrait maintenant les traits osseux du prince ; Kaylor le regarda. Le désert lui-même s’agitait derrière le miroir de ses yeux. Visper tendit la main vers lui.
- Je te libère, et en échange, tu m’aides à conquérir le monde. Ce sera…notre promesse, si tu veux… marché conclu ?
Alors ce jour-là, et ce jour-là seulement, il comprit pour la première fois en quoi consistait la folie furieuse d’un monstre.
*
– À Nasir, la ville est mise à sac, pillée, les familles sont massacrées, les pirates y sèment leurs lois ! Tous manquent d’eau, mais savez-vous où elle finit, cette eau ?!
– Chez les riches !
– Chez les Stave !
– L’état ne peut plus la payer ! Mais l’état finance des légions pour l’emporter soi-disant sur les freys, pendant que nos hommes se font massacrer !
Le bataillon plébéien sifflait désormais leur leadeuse, les poings levés, les runes aux poings. Ventor s’époumonait par-dessus eux, dans la pesanteur matinale, s’époumonait avant les gardes, avant la cohue, avant les arrestations.
– Nasir est en train de tomber dans leurs mains ! Combien de villes, encore, devrons-nous en voir la chute avant de lutter !? Combien !?
Et les masses huaient, et les véritables révolutionnaires se taisaient, tapis dans l’ombre de leur figure de proue, leur pastiche de lumière. Le frère de Corvina lui jetait des regards en coin que même un néophyte aurait pu déceler ; Kaylor soupira, se tourna vers lui et darda ses yeux dorés droit dans les siens. Contre toute attente, Marius ne sourcilla pas ; pire, l’esclave comprit trop tard que c’était ce qu’il attendait.
– Où étais-tu ?
Sa langue était trop sèche, ses lèvres collées, ses yeux toujours rivés dans les siens. Croirait-il seulement que…
– Le prince était mourant. J’ai été rappelé à son chevet.
Marius eut un sourire de travers.
– Ah, oui. Le toutou du prince…
Kaylor se détourna des insultes ; rien ne pouvait toucher un monstre. Le soleil poursuivait sa douce élévation, vers les cieux d’un azur immaculé ; quelques nuages, au loin, assombrissaient ce tableau idyllique. Les lèvres de l’esclave se retroussèrent ; de nouveaux orages viendraient bientôt, et avec eux éclaterait la chaleur. Kaylor tourna vers les nuages son visage, impatient des premiers grondements.
– Morsaykum suidjihib shavid edjela…
Les mots peinèrent à sortir de sa gorge ; un filet de voix, murmure emporté par le vent, un chant qui à peine parvint aux oreilles des nuages et de l’aube. Marius fronça les sourcils, intrigué ; les lèvres de Kaylor s’évertuaient à sourire.
– La mort avec ses loups renaîtra des ténèbres. Si j’étais à ta place, je ne confondrais pas le loup avec le chien.
Les traits du second s’effondrèrent, il retourna se terrer derrière sa supérieure. Corvina Ventor attisait la foule ; de son aura jaillissaient les mots enjôleurs, fervents prêcheurs de ses plus grandes folies. Kaylor observait cette sœur de l’ombre, confinée à la lumière. Avec ses mots naissait l’aube – et le soleil emportait avec lui les derniers voiles de la nuit.
– Et la prophétie qu’ils chantent depuis la naissance de leur second fils ! Une prophétie trafiquée, des mots qui ne sont que le reflet de cette société malade ! Il n’y a jamais eu d’élu ni de sauveur ; il ne s’agit là que de fabulations !
La frénésie était à son paroxysme ; les poings, les runes, les mots, encens de braises qui peinaient à s’allumer. Elle parvenait à toucher leur cœur même, leurs aspirations, passions, souhaits dévorants… « Uomaïl lavitün ar hameït’or rahbi huil »[5] Mais qui était-il pour juger ? La bise, héraut de l’orage, sifflait à ses oreilles ; il ferma les yeux. Un instant, il eut l’impression de revenir au désert, aux caravanes, loin de la tyrannie de l’opprobre et du luxe. La majay-in… elle aurait certainement prédit le temps, les prières du jour… déjà, il entendait la clameur des voix lointaines, les chants éternels qui transcendaient le temps, martelés au son des tambours et des cithares. Déjà, la flûte envoûtait son âme, et il eut tendu la main devant lui pour saluer son père si l’illusion n’avait pas été si brève, l’amour si lâche et son âme si faible. Il rouvrit les yeux ; Ventor se tenait toujours sur la place, mais la foule commençait à se disperser. Les paroles enchanteresses l’avaient quittée ; bientôt, elle oublierait, retournerait à sa vie de servitude, méprisant les puissants sans pouvoir s’insurger. Bientôt, tout serait oublié ; jusqu’à la prochaine fois.
– Allez les gars. On doit bouger.
Elle se détourna d’eux, sans même leur adresser un regard. Marius la suivit ; tous s’exécutaient. Kaylor soupira ; il fut presque étonné de ne pas la voir claudiquer. Il se soumettait au rang quand, dans le public, l’éclat d’une lanterne reflétée par le soleil le fit se détourner. Il s’arrêta ; il sut. Son sourire revint vite, il adressa un dernier regard à Marius – qui, lui, ne le quittait jamais des yeux – mordit ses lèvres, se retourna et sauta dans le public. Il disparut ; sa silhouette se fondit dans la masse, et seul demeura Marius, abasourdit.
*
– Cela faisait longtemps.
Il s’était arrêté, dans une ruelle avenante à la grande place, mais suffisamment loin du centre pour ne pas attirer les regards des gardes sur eux. Neuf heures sonnèrent aux principaux du temple de Drystan ; les chats ailés s’envolèrent, emportés par la mélodie de l’orgue, miaulant leur déplaisir. Ils se firent face ; leurs capuches masquaient leur regard, mais chacun savait celui de l’autre rivé sur lui. Il eut un sourire mesquin :
– Trop longtemps, certainement.
À peine eut-il achevé sa phrase que son opposant fonçait sur lui. Il para le coup, aisément ; un cliquètement métallique retentit au contact de son bras avec l’acier mordant de la dague. Son adversaire fit un bon en arrière, les deux armes blanches enserrées dans ses poings, deux serres d’aigles, puissantes, fonçant à l’assaut de sa proie… mais là, encore, il n’eut qu’à lever les bras. L’assassin taillada la veste de l’inconnu ; ses prothèses apparurent au grand jour. Kaylor recula ; l’homme leva les mains, droit devant lui. L’air se mit à vibrer, l’assassin sentit ses membres s’engourdir, les sons parvinrent brouillés à ses oreilles, les sons, les… ses dagues… il lâcha ses armes, porta la main à sa poitrine. Il suffoqua ; il sentait sa respiration faiblir, le décor tourner, les battements de son cœur ralentir, ralentir…
– Tu as vachement perdu la main.
La victime fut incapable de répondre. L’homme eut un sourire, avança vers lui, posa un pied sur une de ses dagues, savourant déjà la victoire. Kaylor s’écroula par terre.
– Tu me déçois.
La magie s’échappa, il soupira, rajusta le bandeau sur ses yeux et se pencha pour ramasser la lame. Un mouvement, toutefois… il se retourna. Trop tard. L’assassin le menaçait déjà à la gorge. Les deux adversaires se regardèrent, longuement, l’un les bras baissés, l’autre la dague inébranlable enserrée dans son poing.
– Pas mal, pour un aveugle.
– Pas mal, pour un esclave. Tu as gagné.
– Un partout ; on est à égalité. Kaylor rangea ses lames. Qu’est-ce qui t’amènes ?
L’inconnu siffla ; naas’ir fondit des nuages noirs pour se poser sur son épaule. Son maître se saisit d’une lettre, et la tendit à l’esclave. Ce dernier haussa un sourcil.
– Des nouvelles ?
– J’ai surveillé leurs mouvements, je les ai consignés ici : de Surem aux regs, mais j’ai perdu leur trace au sud.
– Et…Librum ?
– Il est avec eux. Toutefois, de là à m’y retrouver dans leurs satanés regs…
– Je sais. Je te tiendrai au courant de ta prochaine mission, en attendant…
– …je serai ici. Là où Darwys me portera.
À cette sentence, Kaylor s’empara du document. Son interlocuteur hocha de la tête, puis se détourna de lui. Il partit, avec l’aube qui l’avait accompagné. Naas’ir se posa sur l’épaule de l’assassin ; Kaylor caressa maladroitement l’animal, regarda son compagnon s’éloigner, avant de lui aussi faire demi-tour.
*
Un jour de marche. La nuit s’annonçait chaude, silencieuse ; personne n’osait entraver la solennité de leur procession. Un jour de marche ; il avait quitté sa ville dès les premières lueurs de l’aube, et voilà que le soleil l’abandonnait au moment le plus critique. Il s’arrêta ; avec lui cessèrent les millions de pas, millions de martèlements scandés par les chausses, amortis par le sable. Son shokai piaffait depuis quelques minutes sans qu’il n’y prête attention ; il n’avait pas besoin de lui pour comprendre ce que signifiait la moiteur dessous son armure, l’hésitation de ses mouvements, la sueur sous ses bras.
– Où est-il ?
Le guetteur déplia sa longue-vue.
– Toujours à l’est, Empereur. On dirait que la diversion a fonctionné.
– Et les paladins ?
– …je crains que Kenna ne les ai abandonnés, Empereur.
Tarjan soupira.
– Alors hâtons-nous.
Il piqua à nouveau des fers sa monture, et repartit au galop. Töolh’i-ir… une divinité, pour certains. Surtout, leur plus grand ennemi, après Surem. Serrant l’emprise sur ses rênes, Tarjan jeta un regard sur leur flanc droit, guettant les rochers. Si l’animal s’enfouissait dans le sable, il ne pourrait faire la différence, et alors… il était à l’est ; dans cinq minutes, il pouvait être sur eux. Personne n’avait jamais su comment il faisait pour trouver, à peine franchissait-elle le désert, d’avance sa proie.
– Halte !
Il leva son poing ; d’un seul homme, les troupes s’arrêtèrent. Devant eux, les forts de Surem emprisonnaient leur regard. Des remparts. Des meurtrières. Une colline, une ville fortifiée à mêmes les parois de la chaîne du Cyrehil, position privilégiée que seule la capitale pouvait également s’offrir. Surem. Des maisons, un port, des canalisations d’eaux qui pénétraient l’enceinte pour l’approvisionner. « Mais Sileam… » Mais Tarjan préféra chasser Sileam de sa mémoire, contint le frisson qui n’en finissait d’épier sa poitrine, inspira longuement, et descendit de son shokai ; si seulement Jo avait pu l’accompagner… si seulement Visper… L’armée l’imita. Le silence des ténèbres avala leur pas, et les sables se délectèrent de leur peur.
– Tarjan…
Le chuchotement d’Aennej caressa son échine et lui arracha un sourire. Il se tourna vers elle ; malgré l’absence de soleil, elle eut l’impression que le jour venait à nouveau de se lever, que tout était fini, la bataille gagnée, et qu’il s’apprêtait à lui ordonner de rentrer chez elle. Qu’enfin, tout était fini.
– Je sais ce que je fais.
Il leva à nouveau son poing, le tourna dans deux sens différents ; plus loin, au centre des rangées, son père répondit à son geste, et bientôt, les légions se scindèrent en différents groupes. Le futur empereur se tourna vers Surem, la ville des freys, le tombeau de l’empire. Cependant, à peine posa-t-il ses yeux sur l’édifice qu’il ne put s’empêcher de se retourner. Un son… d’un son grandissait la nuit. Tous se tournèrent ; une goutte de sueur perla de son angélique front, et acheva sa course à la chute de son menton. Ce…son…les chants sauvages, des danses bestiales, les cris désespérés de ceux qui n’avaient plus rien à craindre, le tout convié à la fièvre des flambeaux et la fougue des fous… un son que les cyraniens n’avaient plus entendu depuis des millénaires. Aennej le regarda, horrifiée ; malgré la distance qui les séparait des lumières, son visage fut creusé par les nombreux sillons de l’ombre, sa transpiration apparente, la tumeur de la crainte diabolisant la beauté de ses traits.
– …Tarjan, c’est quoi ce truc ?
Mais Tarjan, hypnotisé par un cortège qu’il voyait pour la première fois de sa vie, était incapable de lui répondre – excepté jusqu’à ce qu’il repense à la stratégie, le combat, l’infiltration, et que s’il restait trop longtemps à découvert, l’ennemi le verrait venir.
– Les habitants du désert. Les seuls…
– Tu veux dire que ce son, ce sont…
Il hocha de la tête ; son visage entier demeurait figé sur cet ensorcellement, la moiteur plaquant ses cheveux dorés sur ses joues, les mains serrées dans ses gants, avec toujours cette boule dans le creux de son estomac.
– Les yas’ehl.
Les musiques s’éloignaient déjà ; les chants iréniques partirent apaiser d’autres âmes en peine, transcender de nouvelles imaginations. Tarjan se tourna vers sa seconde ; seules leurs troupes demeuraient, les autres étaient déjà en place. Il hocha de la tête, Aennej lui rendit son sourire, lui prit la main, et tous deux partirent faire face à l’affront de leur règne.
*
Sa poitrine se soulevait trop rapidement, ses lèvres s’articulaient en un murmure inaudible : son sommeil demeurait agité. Sans détourner le regard de Visper, il s’assit ; des poches profondes irriguaient le noir de ses paupières. Et ce corps… son corps… il paraissait avoir subi des années de privation, sans en avoir connu aucune. Chétif, maladif, l’enfant des ténèbres aurait beau avoir la foi, les faits parlaient contre lui. Sans réfléchir, il posa sa tête sur la couverture ; les doigts du mourant saisirent presqu’aussitôt les siens. Ils étaient froids.
– Kaylor… je, je…
– Gellert m’a parlé.
– Ta…mission…
Kaylor détourna le regard pour éviter de lui faire face. Son nez se retroussa légèrement, il serra trop fort la main de Visper. Il se força cependant à porter son autre main à la sienne, pour qu’en un ultime effort, le prince les porte toutes deux jusqu’à sa poitrine. Cet imbécile souriait.
– Il a besoin de repos.
La voix, venue de derrière lui, lui arracha un soupir dédaigneux ; il s’obstina à regarder Visper dans les yeux, lui faire face à lui plutôt qu’aux autres, plutôt qu’à tous les autres. Devant son silence mutin, la prêtresse s’avança ; elle se plaça, entre lui et Visper. Lui… lui. Kaylor se mordit la lèvre ; l’odeur des encens lui donnait mal aux yeux et au crâne.
– Tu m’as très bien comprise, kat-ïl. Laisse-le.
– J’ai pour ordre de ne pas le quitter.
– Et moi, je t’ordonne de le laisser se reposer.
– … vous n’êtes pas mon maître, que je sache. Qui êtes-vous pour penser que je vous obéirai ?
Llyr se troubla, il lui fallut un temps pour trouver une répartie mais à l’instant où elle s’apprêtait à répliquer, le prince se redressa difficilement dans ses draps. Son teint paraissait se fondre avec celui du lit. Ses yeux fixèrent directement les siens ; la fureur luisait en leur sein.
– Sortez.
– Mais, mon Prince, votre…
– J’ai dit…sortez.
Pas un mot de plus ; la fièvre baisait à grosses gouttes son front immaculé. Des rides se creusèrent entre ses deux sourcils, il soutint du mieux qu’il put le regard face à la soignante, avant de se laisser tomber à nouveau tête la première sur l’oreiller, dos contre le matelas, le souffle court, les mains moites. Ses doigts cherchèrent instinctivement ceux de son ami ; ils ne cessèrent leur gesticulation que lorsqu’il les eut rencontrés.
– Bien, mon Prince…
La prêtresse de Llyr sortit ; le parfum qui flottait dans l’air perdit de son arôme, la senteur marine qui servait à masquer l’odeur chimique des médicaments s’évapora, et l’atmosphère hospitalière de la chambre revint. Kaylor goûtait presque le piquant chloré de l’alcool, l’effluve trop forte, les bâtons trop longs à brûler. La main de Visper fut prise d’un soubresaut ; il agrippa le bras de Kaylor, et se mordit la langue.
– Visp !
– Je…
Une larme roula sur la joue du monstre ; il souriait.
– Ce n’est rien… ça…ça aussi passera.
Les larmes ne cessaient pourtant de couler. L’assassin passa sa main dans les cheveux plaqués de son ami.
– J’ai croisé Gellert. Il a reçu les informations de Naas’ir, il m’a remis une lettre.
Visper fit mine de vouloir s’en saisir, mais Kaylor l’en empêcha.
– Repose-toi.
– Je… ses lèvres parvenaient à peine à suivre un semblant de cohérence. Je la revois, Kaylor. Je ne veux pas… je ne veux pas…
– Je sais.
Sa main ne cessait de caresser son crâne, de la douceur d’une plume, à peine le frôlait-il.
– Toujours ce cauchemar ?
Pas de réponse ; la tête du mourant chercha d’autant plus le contact avec son assassin, se réfugiant dans le geste répétitif des bras, souhaitant l’apaisement qu’offraient ces mains à sa tête douloureuse, si douloureuse…
– …qu’est-ce qu’il t’a dit ?
La moiteur de la pièce devenait suffocante, bercée par les effluves de l’oliban, moiteur qui collait leurs vêtements à leur peau, aux draps, ses mains aux siennes, sa main à ses cheveux.
– …Kaylor, qu’est-ce qu’il a…
– Librum est aux regs.
Le corps frêle du prince se retourna dans les couvertures, se débattit pour se redresser. L’assassin ne fit aucun geste ; il savait…l’éclat de ses yeux clairs avait parlé pour lui.
– …Surem…
– Ils se repréparent là-bas.
– …C’est un piège. Tarjan, il va…
Visper voulut se lever, mais il fut pris d’une nouvelle convulsion et bascula la tête en arrière sur le matelas, bras tendus vers les cieux, vers lui, vers d’autres, vers… Kaylor le maintint dans le lit, dans cette lutte avec un cadavre ; tout ce dont il se souvenait, à chaque fois, c’était son visage décomposé, et ses yeux qui se voilaient derrière la souffrance. Tout ce dont il se souvenait, c’étaient les minutes qu’il passait ainsi, à le maintenir immobile et sentir tous les muscles dessous sa peau tressaillir à chaque instant, pour le forcer à bouger.
– Ha’ta yakret Vispeïr. Layl ne jela.[6]
Il le sentait à chaque fois partir un peu plus, ou s’enfoncer un peu plus dans les traitements et la drogue. Il le savait… tous le savaient ; mais peut-être était-il le seul à véritablement voir la vérité en face. Kaylor maintint Visper couché durant deux minutes et quarante-sept secondes. Ensuite, les spasmes cessèrent, ses bras s’immobilisèrent, ses doigts cherchèrent à nouveau les siens. Visper lui agrippa la main :
– Retourne auprès de Ventor. Tu ne dois pas… tu ne dois plus venir près de moi. C’est trop dangereux.
– Et mes infos ?
Le prince hocha de la tête, comme pour lui céder cet argument. Kaylor soupira, lui passa une dernière fois la main sur le crâne ; la fièvre était à son zénith.
– Je ne veux plus te ramasser, Visp.
– Je sais ; le malade eut un maigre sourire. C’est bien la seule promesse que tu es parvenue à m’arracher.
– Et j’en suis fier, oui. Dors ; la nuit te calmera.
Sans un dernier mot, il lui lâcha la main et partit ; sans un mot. Visper laissa retomber son bras contre lui, accablé, ferma les yeux, et espéra s’endormir.
*
Son armure lui collait à la peau ; la boue, la tourbe, les eaux les plus sales qu’il pouvait endurer, tout… tout lui collait à la peau. À la lumière mal diffusée des festrayil de feux, Tarjan progressait dans les canalisations de Surem - plutôt devrait-il employer le mot catacombes, mais quoiqu’il advienne, il n’avait plus le choix : Clétius bataillait à l’entrée principale, deux des tribuns avec lui. Depuis les souterrains, les clameurs des combats, les cris des mourants et des victorieux, les chocs des armes sur le sable du désert, tout bruit lui parvenait, comme si Ciro elle-même s’amusait à l’angoisser en réverbérant infiniment les exclames. Il peina à réfréner ses frissons ; l’image perpétuelle des yas’ehl, de leurs chants obscurs à l’ardeur de leur voix, demeurait gravée en sa mémoire. Ainsi, le peuple que Visper souhaitait tant rencontrer venait à lui… et il ne put empêcher les paroles de la prodige de raviver ses souvenirs, et le faire frissonner à nouveau. Les eaux troubles montaient jusqu’à ses genoux. Il se força à avancer, Aennej juste devant lui, affrontant l’odeur nauséabonde des macchabées. Ils ne voyaient qu’à quelques mètres devant eux, à tâtons, le plus lentement et sûrement possible, sans bruit et sans torche. Eux, seuls face aux freys ; une attaque surprise.
– Caesar, c’est… !
Tarjan se retourna en un sursaut, Aennej dégaina Exodus…rien. L’obscurité, face à eux, excepté le son évanescent des soldats qui hurlaient. Le choc mortifère d’un cadavre s’écroulant dans l’eau retentit à côté de lui ; Tarjan sursauta. À chacun des cris, chacun des coups, chacune des éclaboussures, il sursauta. Seule la tribun gardait la tête froide : seule, elle s’était mise en position, prête à contre-attaquer, dos au mur, épée brandie devant elle. Elle pointa les quelques restuil restants autour d’elle.
– Illuminez la zone !
Un runé de feux tenta l’expérience, mais une hallebarde sortie droit des ténèbres vint se planter dans son crâne. Le sang aspergea le visage d’Aennej, ses cheveux, ses lèvres… le goût… du sang… Tarjan se plaqua contre le mur à ses côtés, face à la boucherie, incapable de localiser la mêlée. D’autres soldats l’imitèrent, d’autres furent rattrapés par les ténèbres, d’autres… aucun ne voulait savoir ce qu’il advenait des autres.
– Repliez-vous !
– C’est impossible, ils…ils nous prennent à revers !
Une hache vint s’effondrer dans le mur juste à côté de la tête de Tarjan ; ses yeux demeuraient fixés sur l’immensité des ténèbres, face à eux, sans savoir où regarder, paralysé par les voix, les cris, les cris…
– Il faut avancer !
Aennej le ramena à la réalité. Il se tourna vers sa voix, son regard perçant la nuit autour d’eux.
– Éteignez vos flammes, repassez en mode furtif : nous n’avons pas d’autre choix que d’avancer.
– Mais c’est certainement un piège !
Elle fusilla du regard le festraya qui venait de parler.
– Certainement, oui, mais quelles sont nos options ? Mourir ici avant même d’atteindre la cité, ou persévérer dans notre percée ? Dehors, l’empereur combat ; nous ne serons plus seuls. Notre erreur a été de nous disperser.
Tarjan peinait à demeurer debout, appuyé contre le mur, la poitrine comprimée par cette boule, cette boule… les lèvres tremblantes, il cherchait sa respiration.
– Visper, il a tenté de le dire, j’ai été trop bête, trop…
L’esclandre des affrontements le torturait, ses yeux fouillaient désespérément la nuit en quête d’une information sur son ennemi, d’où venait ce sang… ce sang… l’eau à ses pieds s’était assombrie, et il savait que la crasse n’en n’était pas la cause.
– Tarjan !
Il sursauta ; Aennej lui secouait les épaules.
– La question n’est pas de savoir qui avait raison ou tort : on doit sortir d’ici vivants !
Elle lui prit la main et le força à la suivre ; il l’entendit encore hurler quelques ordres, sa voix haute et claire, frémissante par l’excitation des combats à venir, fendant tous les cris, toutes les voix, tous les gargouillements d’agonie. Sa voix… Tarjan lâcha sa main, lui adressa son éternel sourire ; de sa lèvre frissonnante perla la sueur de l’épouvante. Il se tourna vers l’obscurité, amère, maîtresse de leur ennemi.
– Tarjan ! Qu’est-ce qu…
– Partez devant. Je me charge de couvrir nos arrières.
Et à ces mots, il tendit ses bras, écarta ses mains, fit craquer ses doigts ; l’ensemble de ses runes s’activèrent, l’atmosphère se chargea en étincelles, les murs atour de lui parurent s’enflammer. Il la regarda une dernière fois ; il la vit articuler un « non », les soldats l’emmener, avant que le pouvoir l’envahisse et éclate dans les catacombes. « Réveille tes alliés » … et, repensant aux conseils de Jo, il vint parler aux macchabées.
*
– Mon Prince, comment êtes-vous parvenu avec une telle aisance à contre-carrer les arguments de votre opposant ? Comment pouvez-vous affirmer que cette jeune femme n’est pas un danger pour l’empire !?
– C’est simple : la logique. Pour votre deuxième question, je vous dirais simplement de lire le compte-rendu de procès. Je ne suis pas sorti du conseil pour inaugurer un nouveau plaidoyer.
Un nouveau venu bouscula le premier.
– Mon Prince ! Est-ce vrai qu’elle devra cependant recommencer sa formation de soldate depuis le début ? Considérez-vous cela comme une injustice ?
Visper jeta un rapide regard à Aennej ; cette dernière préféra se réfugier derrière lui, et le laisser affronter seul ce nouvel interrogatoire.
– Je pense que nous devrions tous avoir confiance en notre système judiciaire. Bien, si vous avez fini avec vos questions idiotes, j’ai encore du travail à finir. Merci, bonne journée.
Et sur ces mots, il lui prit la main, força la cohue pour s’échapper. Il serra les dents, ignora le contact avec eux, contact avec cette foule grouillante, cette foule… La masse les poursuivit un instant, mais il la traversa, s’enfonça plus profondément dans les méandres du palais, prit les escaliers, commença instinctivement à monter. Chacun des pas le faisait grimacer, cependant à aucun moment, il ne lâcha sa main.
– Prince…
– Je t’ai déjà dit de m’appeler par mon nom.
– …Visper, vous me faites mal.
Il s’arrêta, libéra son bras ; la marque de ses doigts entravait encore ses poignets. Il baissa la tête.
– …Désolé.
Elle eut un léger sourire.
– Vous venez de me sauver la vie.
Il ne répondit pas ; il se contenta d’observer, un instant, cette gamine de quatorze ans, le visage encore frappé de ses larmes, gravé par la peur et les nuits de détention. Malgré cela, la blancheur de ses cheveux s’accordait à ses traits immaculés ; il préféra détourner le regard, et reprendre sa pénible ascension. Ses pas se fondirent dans les siens. Il soupira.
– Tu n’es pas obligée de me suivre.
– Je sais.
Elle continua pourtant, des pas légers, insaisissables. Il se retourna.
– Pourquoi tu restes ?
– Je…
– Je préfère être seul.
– …je ne sais juste pas où aller.
Elle réfugia son visage derrière ses mèches de cheveux. Il soupira, avant de lui reprendre la main, plus doucement cette fois. Il bifurqua au second étage, avança dans un couloir couvert de pourpre, sans jamais se retourner. Jamais, si ce n’est quand il s’arrêta devant la porte d’une pièce, pour la regarder droit dans les yeux.
– C’est ma bibliothèque. J’ai des urgences à régler, tu n’as qu’à rester là le temps que l’affaire se tasse. N’oublie pas tes entraînements.
Puis, il lui remit la clef et partit. Pas un regard en arrière ; pas un. Il poursuivit, redescendit des marches, une à une, toujours la même jambe devant l’autre. Il transpirait à grosses gouttes, il le sentait… il repensait à la crise, de ses douze ans, après avoir signé le contrat, après…après avoir renoncé à son rêve, à… il fléchit. Depuis quatre ans, maintenant, il ne s’était plus autorisé à fléchir. Il ne pouvait… il ne pouvait pas perdre maintenant. Visper se rattrapa à la rampe et poursuivit sa route, claudiquant aux lèvres trop sèches, au visage trop saccagé. Sa chemise était trempée quand il arriva au balcon au-dessus de la salle du conseil. Trop de gens, trop de cris, de bouches à se précipiter sans réfléchir, de mots à fuser sans être mûris, trop…
– La foule n’est pas votre fort, on dirait.
Visper se retourna ; il eut l’impression, à l’écoute de la voix, de caresser du velours.
– Ce n’est apparemment pas le vôtre non plus, Aleaume.
La prêtresse de Darwys eut un sourire.
– Au contraire. J’ai toujours haï votre discrétion… Jin.
Et à l’insulte, elle leva le poing. Visper sentit son cœur rater un battement ; son souffle se coupa. Il tendit la main vers elle, mais ses forces le quittèrent ; il s’écroula à terre. Mort.
*
Il se redressa, en sueur ; son instinct porta sa main à sa poitrine, interrogeant son cœur, les battements, les… Visper inspira difficilement, les larmes aux yeux. Il toussa du sang. Le premier frisson le traversa, et il sut, il sut… ce n’était que le commencement. Il toussa à nouveau ; nouveau crachat, rouge, qui teinta la blancheur des draps. Une compression ; poitrine frémissante, larmes aux yeux, toux, larmes, poitrine, la main à son cœur, son cœur. Respirer ; il cherchait l’air. Respirer… il cherchait… un battement. Son cœur. Les larmes aux yeux, toujours, la main à la poitrine, chercher… il se débattait dans les draps ; nouvelle convulsion. Toux ; encore ce sang. Sa tête heurta la barre du lit. Sang. Sans… cette douleur, si seulement... La sueur maculait de son front à ses tempes, à sa chemise trempée, n’épargnant pas ses cheveux, rabattus en arrière ; tremblante, sa main fouilla après la couverture un moyen de calmer la fièvre, calmer… il agrippa les draps. Cri ; il toussa. Un cri, perdu entre deux battements déréglés. Le sang, un cri, le sang, la toux, le cri, tout se mêlait dans sa tête, et il heurta, heurta, heurta ! encore et encore son crâne contre le lit. Larmes aux yeux, larmes aux lèvres, perles de sang qui courraient sur ses joues, sa chemise, sa poitrine blême, le drap, la couverture. Il cria à nouveau, incapable de reconnaître sa voix, incapable d’autre chose que de crier, si ce n’étaient les pleurs, encore et encore pleurer.
Avec peine, Visper serra les poings, mordit l’intérieur de ses joues, attendit ; sa respiration et son cœur comme uniques guides, il demeura immobile, perdu dans son lit, incapable de deviner le temps qu’il passait à souffrir, seul, seul toujours face à sa faiblesse. Désespérément…seul. Il inspira une première fois, une seconde, comptait chaque seconde, se forçant à occuper et orienter son esprit vers autre chose que la douleur. Il inspira ; à l’expiration, il décida de se redresser. Il inspira ; il mit un pied devant lui. Expira ; le deuxième. Un pas après l’autre, il se traîna hors du lit, alourdi par la moiteur de l’air, cette lourdeur familière au désert de son âme. Un pas après l’autre – et il agrippait dès que se présentait à lui un meuble, sa commode, l’armoire, la lampe du bureau. Un pas… il serra son emprise sur le marbre du balcon. Les fenêtres grandes ouvertes, il pencha la tête en arrière, accueillant avec plaisir l’air frais, la bise, la moiteur, tout… tant qu’il souffrait, au moins était-il en vie. « Tarjan… si seulement tu savais... » Les larmes aux yeux ; une perle de sang s’amouracha à briser sa joue, supprimer la barrière de ses lèvres. Une larme. Au cœur de la nuit, Visper laissa échapper un sanglot.
– Si seulement…
Au cœur de la nuit. Et elle, seule, recueillit ses maux.
*
Aennej demeura paralysée, un instant, à la sortie des canaux.
– C’est impossible…
– Tribun !
Les voix continuaient de hanter son esprit ; des centaines et centaines de voix, provenant de toutes leurs légions, tous…
– Tribun !
L’armée reconstituée de Tarjan jaillit des entrailles du caveau, à sa suite. L’eau gicla hors des conduits ; les cadavres des soldats morts pour leur patrie derrière lui, le futur empereur s’écroula sur le pavé, aux côtés de sa promise. Elle ne bougeait pas, l’épée dans sa main défaillante, le regard fixe.
– Aennej ?
Elle ne répondit pas ; son bras trouva avec peine la force d’embrasser la scène devant eux, pour lui montrer, lui… lui dire… Un mur. Ou plutôt des. Quelle direction choisir, la demeurait la question.
– Surem, c’est…
La tribun déglutit difficilement ; derrière eux, devant eux, partout autour retentissaient toujours les hurlements inhumains de ceux qui tombaient sous les coups ennemis.
– …c’est un labyrinthe.
Ils avaient érigé des murs, barré des sorties, monté des murailles au sein de la forteresse elle-même. Tarjan, avec peine, trembla jusqu’à une des sorties. Il ne parvenait plus à sourire.
– Il faut… il faut fuir.
Et il se précipita sans conviction vers l’allée, hésitant entre les corps, butant aux parois des murs, entraînant son armée avec lui et le peu de vivants qui la constituait encore. Il ordonna aux cadavres d’entourer les valides, un bouclier protecteur de corps humains. Lui-même se retint de vomir, la tête du guetteur au-dessus de la sienne, observé d’un œil mort pourtant ranimé par la force indicible du pouvoir des runes. Il regarda son bras ; à ce rythme-là, encore quelques heures, et il ne servirait plus à rien…
– Tarjan ! Attention !
Aennej le poussa à temps ; l’huile bouillante se déversa au-delà des corps, s’infiltrant entre les macchabées. La tribun hurla ; son armure avait fondu sur son bras. Tarjan hurla lui aussi, son nom, à peine l’entendit-elle, à peine… seul son sang battait à ses tempes, seul ce son comptait : ce boum régulier, accéléré, qui martelait sa tête, donnait corps à sa vie. Elle regarda Tarjan : autour d’eux, l’armée s’était disloquée, des carreaux passaient au-delà des cieux pour s’encastrer dans les premiers corps qu’ils rencontraient. Bientôt, les boulets de canon jaillirent des murs opposés, des pièges, partout… un labyrinthe truffé de pièges, sans issue si ce n’était leur propre mort. Comment… comment auraient-ils pu se douter que Surem finirait ainsi… ? Aennej serra Exodus ; le pouvoir s’activa, rongea son bras, dévora ses mains. La brûlure la faisait souffrir, mais qu’était-ce une brûlure sur des dizaines et dizaines encaissées, entraînements ou combats, par la lumière dévoreuse de sa lame ? Transpirante, une mèche plaquée contre la moitié de son visage, Aennej se releva en un hurlement de rage et fit face à la salve de feux. Elle leva l’épée, brandie en protection de son crâne, le bras devant son auguste front.
Boum.
Les…
Boum.
Battements…
Boum.
Se taisaient…
…petit à petit, revinrent à la normale, bientôt, délaissèrent ses tempes. Uniquement, le champ de bataille, là, face à elle, et elle. Elle.
– Aennej !
Silence. Aucune clameur, aucun beuglement, rien ne pouvait perturber sa concentration… elle n’en n’avait pas le droit. Elle demeura stoïque face aux flammes qui se précipitaient droit vers eux – et tous, des soldats aux centurions, tous la contemplaient, contemplaient cet être de lumière qui, malgré la peur, malgré le fatalisme, poursuivait les hostilités. Un coup ; Exodus fendit l’air. L’épée scinda en deux le feu.
– Aennej !
Ce ne fut qu’à la deuxième interjection qu’elle se retourna, les flammes éclatant derrière elle, déviées par son attaque. Tarjan, avec l’aide de l’armée restante, était parvenu à une percée dans un des murs du labyrinthe. De l’autre côté, hormis les freys, Clétius leur répondait en ordonnant la lancée de signaux de foudre, et père et fils communiquaient ainsi pour se retrouver. La tribun eut un sourire ; chancelante, elle s’empressa de rejoindre la ferveur de la mêlée. Une percée… un trou dans un mur. Un labyrinthe. Ses joues étaient couvertes de suie après avoir essuyé l’attaque. Son épaule droite la faisait souffrir, l’armure avait fondu dans la plaie, mais qu’importe… une percée. La première fois depuis le début des hostilités, un sourire sincère rayonna sur ses traits fins ; ses yeux noirs crépitèrent au ressentiment des flammes, l’ardeur de la lame qui grésillait dans sa main. Enfin ; ils pourraient l’emporter.
*
Minuit résonnait au choc de ses pas contre le pavé des ruelles sinueuses de la basse ville. Il gratta son cache, pour frapper quelques coups secs à la porte du temple. Il attendit ; la statue imposante à moitié détruite du dieu des morts le fit sourire. Erebus… la sagesse, le guide vers l’au-delà. Et depuis plus de cent cinquante ans, désormais, mort. Johannes le concédait lui-même : il aurait ri d’une telle ironie si elle ne se trouvait justement pas responsable d’une guerre. Une trappe s’ouvrit dans la porte, pour qu’une paire d’yeux indiscrets l’observe. Johannes lui fit son plus beau sourire ; le bruit d’un verrou ôté retentit, avant que l’homme n’ouvre. Des runes couvraient tout son visage, de son front jusqu’à ses lèvres, descendant jusqu’au menton, même sur ses paupières. Un hikmeï ; un des sages des temples, dirigeant dans l’ombre les augures. Celui-ci était affilié à Darwys ; Johannes le savait, les tatouages ne mentaient pas. Son sourire ne démordant pas de ses lèvres, le conseiller franchit le pas du sanctuaire. Il salua son interlocuteur selon l’usage, avant de le suivre à travers les dédales des ruines. Autour d’eux, à mesure qu’ils progressaient dans le tunnel incertain des lieux, leurs pas rencontraient les tombes de ceux qui avaient donné leur vie pour protéger le dieu des morts. Erebus… voilà des années et des années que le peuple cherchait en vain un moyen de le ramener : à lui seul, il avait formé le temple le plus puissant, le plus sobre, le plus grandiose. À lui seul, il avait renfermé les secrets de l’humanité et de la magie, convoitise des sages - et c’était ce privilège qui lui avait valu d’être saccagé, plus d’un siècle plus tôt, par les freys, les parias, les non runés. Un massacre ; et il ne demeurait des prêtresses et des paladins que ces ruines, et ces tombes. L’hikmeï de Darwys s’arrêta enfin : une salle à gradin, semblable à celle du Sénat, se donnait en lambeaux aux cieux dévoilés. Krief ne put s’empêcher de lever les yeux, contemplant l’amère obscurité et les quelques étoiles qui subsistaient cette nuit. Les colonnes de marbre étaient pour la plupart rompues ; les gradins, des vestiges inestimés. L’entièreté de la pièce s’ouvrait sur un auditoire, centre de tous les chemins du sanctuaire. Les quatre autres sages l’attendaient au milieu de l’orchestra ; tous avaient les yeux rivés sur lui.
– Johannes Krief.
La voix de la sage de Ciro faisait trembler les quelques monceaux qui persistaient autour d’eux.
– Premier conseiller de l’empereur, pourquoi nous avoir convoqués ?
Les cinq se trouvaient à présent réunis, au centre, leurs yeux dardés sur lui. Ils étaient presque tous identiques, arborant l’ancienne tresse des prêtres, et les tatouages runiques exigés par le temple. Ils formaient une caste à part dans le système religieux, possédant d’autres pouvoirs, plus mystiques, plus élaborés ; la conscience des précédents sages avant eux, tel avait été leur lot du destin. Johannes s’avança, forçant son sourire à demeurer figé, grattant encore son cache.
– Je suis au courant.
– Peu de gens peuvent se targuer d’obtenir la connaissance, Krief. Et un plus petit nombre encore est capable de correctement l’interpréter.
– Désolé, j’étais imprécis, je reformule : je suis au courant… de votre conjuration.
Le silence mortifère, déjà lourd, déposa sa chappe de plomb sur leurs épaules. Comme un seul homme, il les vit tous les cinq s’affaisser, reculer, murmurer entre eux à voix basse. Jo resta de marbre, affrontant seul leurs regards en coin, leurs chuchotements, les quelques informations qu’il parvenait à glaner. Le conseiller serra le poing, et passa instinctivement les doigts sur ses poignets.
– Je ne pense pas que nous en arriverons là, Krief.
Les cinq s’étaient à nouveau tournés vers lui ; leurs runes demeuraient grises, inactivées, mais le conseiller conserva cependant un doigt sur les siennes, à l’affut, le regard rivé sur eux.
– …vous êtes quelqu’un d’intelligent, conseiller. Vous ne vous mesureriez pas à nous seul.
– Je ne suis jamais seul, d’autant plus en un endroit comme celui-ci.
Le sage de Drystan hocha de la tête, et arrêta d’un geste impérial Kenna qui invoquait déjà le feu.
– Bien entendu, nous pouvons donc discuter.
– Je ne suis pas venu pour la discussion.
Il haussa un sourcil ; Darwys lui-même activa son pouvoir.
– Je ne pense pas ma proposition négociable : je connais mieux le palais et les secrets qu’il renferme que vous ne le pourrez jamais.
– Vous…
Le sourire de Johannes fit frémir sa bonne vieille cicatrice.
– Je suis venu vous proposer mes services. Il me semble qu’un seyfrit vivant, c’est un luxe qui ne se refuse pas. Et quel sacrilège serait-ce de refuser un serviteur d’Erebus en ces lieux ?
Les hikmii se regardèrent à nouveau ; l’intru pouvait voir sur leurs traits leur hésitation, le conseil le plus juste, la décision la plus noble. Son sourire s’élargit.
– Comme l’exige la tradition, je peux vous proposer un contrat.
Le sage de Darwys fronça les sourcils.
– …ne nous prenez pas pour plus bêtes que nous ne sommes, Krief : et celui qui vous lie avec la famille impériale ?
Johannes haussa des épaules, et fit apparaître un document dans sa main.
– Le contrat stipule « jusqu’à votre mort ». Voilà quinze ans que ce contrat est nul et non avenu.
– Votre mort ? Vous insinuez donc que chaque fois que…
– …je passe dans l’au-delà, oui ; je ne suis pas vraiment vivant, mais ce n’était pas Clétius qui aurait pu le comprendre.
Drystan eut un léger sourire qui, en temps normal, lui aurait peut-être glacé le sang – du moins, il aurait glacé le sang au conseiller. Pas au seyfrit, pas au combattant, pas au monstre qu’il gardait scellé.
– Et que nous vaut l’honneur d’un tel partenariat ?
– La prophétie.
Drystan tenta de conserver son sourire ; une goutte de sueur s’écrasa dans la nuit solitaire.
– …forcément, aucune information ne vous échappe.
Jo avança d’un nouveau pas ; il se trouvait désormais au centre des cinq, les mains croisées dans le dos, les doigts toujours appuyés sur les runes de son bras gauche.
– Bien. Maintenant que nous avons éclairci ce point, je suppose que nous pouvons véritablement discuter ?
Il décroisa les bras ; l’aura glaciale des seyfriit s’empara des lieux, imprégnant l’atmosphère. Les cinq sages se courbèrent sous l’afflux surpuissant de la magie. Le sang s’écoulait de ses runes, un vent naissant tempêtant dans l’air, accompagnant la magie qui venait de se lever.
– Comme vous le savez, je formule le contrat, mais vous posez les conditions. Si je ne respecte aucune d’entre elles…
Son œil vert perçant pétilla à ces mots :
– …je meurs. D’autres questions ?
– Vous seriez prêt à… à nous épauler dans notre conjuration ? Vous, Johannes Krief, le premier conseiller de l’empereur ?
– Je ne vous crois pas !
Kenna s’avança, le poing levé vers lui ; l’air battait ses cheveux, sa tresse à moitié défaite par le vent.
– Qui nous prouve que vous ne pourrez pas revenir d’entre les morts !
Jo eut un sourire.
– Je suis un passeur, non un dieu.
Il paraissait flotter dans les airs, la pourpre impériale s’agitant autour de lui en une valse mystique ; tous durent reculer.
– Les contrats, asséna-t-il, forment la seule condition sur cette terre que je ne peux bafouer. Un faux pas, une imposture, et je retourne d’où je viens. Son sourire machiavélique s’agrandit : du moins, d’où nous venons tous.
Un nouveau concert de voix, éclatant, naquit entre les différents sages ; le pouvoir battait ses tempes, ses oreilles, en un frisson de plaisir. Johannes scruta leurs lèvres s’activer, leurs mots se précipiter en une hâte de convertis, sans pour autant entendre ce qu’ils se disaient. Il scruta leurs réactions, leur peur, se délecta de leur décision. Il sut ; il savait toujours quand les autres étaient prêts à signer. Drystan s’avança ; il éleva la voix au-dessus de la tempête qui se déchaînait, portail entre les deux mondes, simple formalité au sein d’un temple comme celui-ci.
– Nous voulons que tu serves de toute ta puissance notre cause, Krief !
– De toute ma puissance… vous désirez donc que mon pouvoir soit vôtre jusqu’à ce que vous parveniez à évincer le Jin de la prophétie…ai-je tort ?
Ses interlocuteurs serraient les dents.
– Comment pouvez-vous savoir pour…
– Oh je sais bien peu de choses en réalité…ma condition est qu’en échange, vous me transmettiez cette fameuse prophétie. Avons-nous un accord ?
Johannes tendit le bras ; le sang qui s’écoulait de ses runes se mêla à la poussière du lieu. Les sages se concertèrent d’un regard ; Kenna sortit un couteau de sa manche, s’entailla le doigt, fit couler son sang. Les autres l’imitèrent. La valse houleuse de la magie sembla s’emballer et s’élever en un hurlement terrible. Krief éclata de rire – et le rire se réverbéra à travers les colonnes de marbre, et certaines des ruines du plafond s’écroulèrent autour d’eux.
– Des conditions à réprimer ?
Ils nièrent, un par un, d’un hochement de tête.
– J’ai besoin de vous l’entendre dire.
– Nous acceptons, et leurs voix résonnèrent comme une seule et unique, jaillie des tréfonds de la terre.
Le sourire de Johannes s’agrandit ; le pouvoir le quitta, les runes sur son avant-bras se consumèrent, puis dans sa main apparut le contrat.
– Alors j’accepte vos conditions avec plaisir.
*
Les ténèbres s’étaient emparées de lui trop rapidement. À tâtons, Gellert chercha le contact du marbre glacé du temple, son cher temple, temple de ses frères assassinés. Un lieu qu’il avait quitté depuis trop longtemps… il sentit le regard de Darwys, posé sur son front, l’observant de toute sa bonté ; une larme coula dessous son bandeau, ses mains fouillèrent désespérément le froid, la pierre ; les gouttes ponctuaient ses recherches infructueuses, et il ne rencontra devant lui que l’épouvante de la nuit. Dès que le jour… parfois, il se demandait si sa malédiction n’avait pas été de voir un jour, pour tenter de retrouver inlassablement cette sensation.
« Tu es le seul à te maudire, Gellert. Mon pouvoir n’est pas uniquement lié à la vie, tu le sais comme moi. »
Le calme prit petit à petit le pas à la peur, et Gellert distingua à nouveau les ruines d’Erebus au milieu des bas-fonds. Il vit la statue détruite ; il en eut un soulagement et un frisson. Encore chancelant d’avoir depuis peu recouvré la vue, l’inconnu préféra s’asseoir sur une des pierres, inspira longuement plusieurs fois, avant de poursuivre son chemin. Il était persuadé… un homme venait bien de passer par ici, il l’avait remarqué en train de bifurquer vers les ruines, quelques minutes avant la crise de panique qui l’avait traversé. L’eau nauséabonde des canalisations, refoulée avant le traitement de Llyr, lui arrivait au talon ; seul le clapotis d’un maigre ruisseau venait briser le silence et la sérénité des tombeaux. Gellert avança à tâtons, tentant de chasser de son cœur l’angoisse ; l’onde de ses pas se propageait dans la boue en un chuchotement exquis. Pour se rassurer, il toucha ses bras – mais l’absence de ses runes le déstabilisa. Une fois de plus, il perdit sa vision ; il manqua de s’écrouler.
« Gellert… tu n’es pas encore prêt… »
– Je le peux.
Les ténèbres se délectèrent de sa voix brisée ; un brouillard insidieux venait parasiter sa vision.
« Mais ton véritable objectif n’est pas ici. Pars. »
– Je…
« Ne répète pas tes erreurs passées : pars. Suis ses ordres. »
Avant qu’il n’ait le temps de répliquer, la voix se tut et disparut. La vision revint, seule face aux indicibles ténèbres ; l’unique chose qu’il désirait plus que tout. Gellert passa la main sur son épaule gauche, touchant chaque vis, chaque partie métallique viciée à sa peau rugueuse. Il prit le temps de s’habituer au froid, chasser la douleur et la peur de devoir tout retraverser. Il ferma les yeux, pour oublier le désert, la voix, les heures passées à maudire l’ardeur du jour et de la nuit éternelle qui battait ses yeux. Seulement alors il s’en retourna, quitta les marches d’Erebus ; il s’aventura dans les ruelles obscures de l’étage inférieur de la capitale, s’éclipsa. Des boules de feux flottantes éclairaient précairement les toits, trop hautes pour indiquer correctement le chemin, trop faibles pour traquer l’obscurité qui lui faisait face. Abandonnant toute crainte à mesure de son avancée dans le labyrinthe de Cyrenne, Gellert se perdit dans les souks, passant outre l’étal des marchandises plus exotiques les unes que les autres, ignorant les salamandres qui bullaient gentiment dans leur coin, aux prises avec l’eau trouble. Les clapotis de ses pas semblaient attirer les regards vers lui, mais la foule d’en bas était telle qu’il préféra ignorer sa paranoïa. Gellert s’arrêta ; le temple de Drystan tirait toute sa gloire depuis la place centrale : les tuyaux de l’orgue remontaient de l’étage inférieur, transcendants l’obscurité, pour jaillir jusqu’aux cieux, dépasser les tours du palais, resplendir jusqu’à frôler la lune. Hmguil, les chats volants, se reposaient sur les marches marbrées, l’odeur des encens sucrés et doux remontant les allées pour venir chatouiller leurs narines. L’unique guide encore blanchâtre dans ce lieu qui finirait en bas-fonds. Gellert baissa la tête ; une salamandre venait se frotter contre ses jambes. Il la caressa, elle lui donna une petite bulle et il repartit, quittant le temple de la rhétorique, quittant la crasse, prêt à remonter. Il cherchait Darwys ; il cherchait…
« Me kumanti yakelet. Tepre. »[7]
Gellert serra les dents, se passa une main à l’arrière du crâne pour la faire taire ; ce n’était pas elle. C’était simplement pour voir, pour savoir, pour… pour deviner ce que le temps avait fait à sa maison. Et puis, c’était dans sa rue que devaient s’inscrire les participants à la semaine panégyrique. Un chant flottait dans l’air, embrumé par les vapeurs et encensoirs des prêtresses de Darwys, celles qui consacraient la ville aux heures les plus bénies du jour et de la nuit. La procession semblait une valse mystique et troublante, comme des fantômes qui progresseraient dans les flaques de leur tendre cimetière délabré. Leurs pieds ne touchaient pas le sol ; leurs runes illuminaient la morne soirée. Autour d’elles se répandait le jour, et leur chant menait à bien son calme, pacification des insomniaques qui le guettaient pour espérer dormir. Par trois, elles valsaient, les mêmes pas, les mêmes gestes, les mêmes mots se jouant à leurs lèvres entrouvertes. Par trois ; le regard de l’intru se posa instinctivement sur la meneuse, celle dont la voix pourrait envoûter le plus diable des hommes. Une larme roula sur sa joue ; il baissa la tête, et passa son chemin. « Aleaume… » Mais même sa voix n’avait jamais égalé celle de la nouvelle prodige, de sa sœur, son apprentie… même Aleaume ne lui avait pas résisté. Oubliant les spectres, Gellert fit halte à un stand, encore ouvert, luisant à la faible clarté d’une boule de feu. Il s’assit en face du tenancier, et réveilla ce dernier lorsqu’il posa ses bras sur le comptoir.
– Hein ! que…quoi !? C’est pour les billets ? La semaine est déjà entamée, on en vend plus !
– Je n’étais pas en ville il y a deux jours.
– Ah ouais ? Ben fallait venir plus tôt !
Le tenancier se gratta l’arrière du crâne, et bâilla. Son interlocuteur l’observait derrière ses quelques mèches blondes.
– Je sais que vous acceptez encore des participants, monnayant…
Il jeta un sac de pièces sur la table ; le patron écarquilla les yeux.
– …la somme adéquate. Je désire m’inscrire. Maintenant.
– Je…j’accepte avec plaisir, mon bon monsieur, mais les jeux ont déjà commencé et déterminer le vainqueur sera impossible si des… d’humbles personnes…s’ajoutent en route, comprenez-vous ?
– Je suppose que vous pouvez contourner ce genre de problèmes, avec ceci.
Et Gellert fit glisser un nouveau sac sur le comptoir.
– …mais naturellement, monsieur. Sous…sous quel nom désirez-vous vous présenter ?
Il hésita ; la voix s’était tue. C’était à lui seul, de décider… accomplir quelque chose de bien, ou sa vie…
– Al.
– Al ? Bien, monsieur, et donc laissez-moi voir votre visage… je dois avoir le masque qu’il vous faut…
Al baissa sa capuche ; ses cheveux retombèrent jusqu’à la moitié de son dos. Le vendeur se tourna vers lui, le regarda un instant, avant d’hausser les épaules.
– Je suppose… celui-là devrait faire l’affaire.
Et il lui tendit un masque, sobre, blanc, masque d’un loup qui montrerait les crocs. Gellert le mit sur son visage ; il le coupait au niveau des joues, laissant seulement entrevoir ses lèvres pincées. Une plume pendait sur le côté gauche, côté de son crâne rasé, où l’ancien tatouage d’une rune gémissait aux entrefaites de ses cicatrices. Le client eut un sourire, qui fit frémir le vendeur.
– Parfait. Merci, vieillard.
Gellert se détourna de lui, emportant le loup, rabattant sa capuche sur sa tresse, camouflant ses yeux, ses cicatrices et ses tatouages. Ainsi il partit ; seuls ses pas frôlant les flaques frêles du dernier orage résonnaient encore aux oreilles du marchand.
*
L’aube se levait, et avec elle se levaient les ennemis. Séparés. Morts. Tarjan sentait la douleur du soleil lui assécher le visage, cerner ses yeux, tarir ses lèvres rougies. Il passa la rudesse de son armure sur sa bouche, pour en essuyer le sang. Seuls. Morts. Des cadavres et des cadavres, autour d’eux, tous assiégés par les macchabées. Avec désespoir, il regarda ses runes, mais il avait tant abusé de son don qu’il ne se pensait pas plus capable d’une simple attaque élémentaire qu’invoquer à nouveau les trépassés. Morts. Ils le seraient bientôt, piégés au sein de ces murs, emmurés dans les entrailles de leur plus vieille ennemie.
– Tarjan !
Aennej avait usé d’Exodus pour dégager la zone, une fois qu’ils avaient été réunis avec son père. Cependant… les freys connaissaient son don. Des freys aux pouvoirs des ondes et du feu avaient encaissés l’attaque, à la place des troupes principales, et désormais…
– Tarjan !
Le silence, si ce n’était le tintement suraigu de l’explosion ; Tarjan chancelait sur la montagne de cadavres, parant encore et encore les coups ennemis, défendant encore et encore sa position. Il ne pouvait… « ce serait Surem ou rien. Surem… ou… »
– Tarjan !
Tarjan continuait à trancher devant lui, aveuglé par le sang, aveuglé par la peur, aveuglé par la foule qui se pressait à ses flans et ses bras. Un bras l’arrêta ; Aennej le regardait, les cheveux en bataille, les lèvres en sang, le visage couvert de sueur et de cendres.
– Sonne le cor.
Au milieu des clameurs et des armes, eux deux résistaient. Ils ne savaient où se trouvait Clétius, ils ne savaient où se trouvait la sortie, ni même comment ils sortiraient. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était sonner leur défaite et espérer la clémence des vainqueurs. Aennej maintenait toujours son bras, les yeux dans ceux de son époux ; elle avait l’épaule brûlée à vif, son armure portait un trou.
– Je…
Des cris, le choc d’un corps s’écrasant face contre terre sur le sable, le sang… encore des cris. L’armée des morts, qui, désormais, reposait sans avoir servi. Rien…
– Tarjan ! Sonne le cor !
Aennej chancelait de plus en plus à force de repousser les ennemis ; Exodus était inutile dans sa main, ses runes également. C’était à peine si elle pouvait encore tenir debout, encore trouver la force de lever le bras, de combattre, de puiser en ses réserves. Tarjan toucha son bras gauche ; les runes faites pour les restuil s’activèrent. Il ferma les yeux, loin des exclames, loin de l’odeur si forte du sang qu’il en avait le goût en bouche. Loin de l’agitation, du bruit, des cris, incapable de distinguer son camp de celui de l’adversaire. Il força sur les dernières parcelles de sa peau encore intactes ; il choisit la foudre.
– Tarjan ! Non !
Mais il la poussa, derrière lui, activa le pouvoir et brandit son épée au-dessus de sa tête. Sa silhouette illumina l’entièreté du champ de bataille, au-delà du labyrinthe, au-delà des pièges. Il poussa un cri de rage ; un sourire angélique frappa son doux visage. Un empereur solaire… tous reculèrent face à lui. Il maintint un instant son épée brandie ; une goutte de sueur vint caresser sa narine. « Ce sera Surem. Je ne me suis jamais autorisé la défaite. » Et il l’abattit.
*
– Mère. Quel plaisir de vous revoir. Si j’avais la superstition facile, je me croirais presque en l’antre d’Erebus.
– Que…Visper, par tous les dieux, que faites-vous ?
Le prince haussa un sourcil, en peignoir, des papiers dans une main et une tasse dans l’autre. Il était en train de souffler dessus.
– …à moins que vous ne soyez devenue aveugle durant la nuit, je dirais que… je déjeune ?
– Au Jin votre café ! Pourquoi êtes-vous debout !?
L’impératrice se précipita vers son fils. Ce dernier se tenait bel et bien debout, face à son bureau, un plan du désert devant lui et un compas à côté. Il agita ses doigts osseux afin de repousser sa mère, mais cette dernière l’entraîna de force jusqu’au lit.
– Mère, il faut que je m’occupe sinon mon cerveau m’ennuie, j’ai bien le droit de relire quelques papiers sans que…
– Il suffit ! Vous ne cessez de désobéir, vous poursuivez vos folies de… de plans obscurs qui n’agissent en vue d’on ne sait quel dessein, mais croyez-moi ! Vous allez cesser immédiatement vos simagrées ! J’appelle vos médecins !
– Médecins ? le malade eut un rire jaune. Appelez-les plutôt charlatans.
– Visper !
– Ai-je tort ? Depuis quand la foi est-elle capable de soigner quelqu’un ? Pardonnez-moi, Llyr, je vous ai insulté, n’est-ce pas ? Laissez-moi, je vous dis que je me sens mieux, et que j’ai besoin d’une activité !
Et Visper se débattit, resserra le nœud de son peignoir, puis se rassit à demi sur son bureau, reprenant ses étranges tracés sur la carte. Sa mère soupira, sortit un instant, avant de revenir avec quatre prêtresses. Il leva les yeux au ciel.
– Mère…
– Il n’y a pas de discussion possible.
– Tout est négociable.
– Pas votre santé ! elle s’avança vers lui, et lui prit les mains. Vous ne savez pas… vous ne savez pas dans quel état nous vous avons retrouvé, Visper, s’il vous plaît…
Pendant un instant, elle crut l’avoir touché. Pendant un instant, la soirée passée sur son balcon, à pleurer, lui revint en mémoire, et il regarda sa mère d’un regard convaincu. Un instant ; son sourire en lame de rasoir revint, et il haussa des épaules.
– Depuis ma naissance, on me rabâche les oreilles sur ma prochaine mort, mère. Ce n’est pas à trente-et-un an que je vais commencer à m’en soucier.
– Il n’a pas tort.
La voix traversa les prêtresses, et força le passage jusqu’à la table. Le sourire de Visper s’agrandit ; la doctoresse baissa ses lunettes de soleil.
– Trelawny ! Enfin ! Tu en as mis, du temps, vieille peau !
– Qui est-ce que tu traites de vieille peau, sale morveux ?
– …Trelawny, par pitié, je vous conjure de raisonner mon fils et…
La médecin s’approcha de son patient. D’un geste machinal, elle tâta son pouls, puis se saisit de son stéthoscope et écouta. Silence ; le reste de la pièce retenait son souffle, excepté Visper qui, les yeux clos, attendait le diagnostic. Finalement, Trelawy recula en un sale sourire.
– Il semblerait que la crise soit passée, morveux. Tu es hors de danger.
– Je peux marcher ?
– Jusqu’à preuve du contraire, il te reste encore tes deux jambes ! Mais tu as besoin de repos… elle jeta un rapide coup d’œil aux prêtresses, et non pas de soins ni de bénédictions.
– Bien !
Visper posa sa tasse, jeta ses feuilles sur le bureau, roula rapidement le plan et le coinça sous son bras.
– Vous l’avez entendue comme moi, chère mère, il semblerait que je puisse m’abstenir de vos services… avec regret, je le confesse.
– Que…Trelawny !?
– Ce n’est que la stricte vérité. Seuls les médicaments que je lui prescrits stabilisent la maladie. Ne pas en prendre pendant une semaine fut une véritable folie, certes…
– …folie, disons simplement un concours de circonstances.
– …une folie, certes, mais ce ne sera ni la première, ni la dernière fois qu’il pourrait tomber dans un tel état. Tant qu’il est correctement traité, il devrait vivre.
Le sourire du prince se forçait à mesure que la doctoresse parlait ; depuis toujours, il détestait l’usage du conditionnel. « S’il est traité… » « il devrait vivre » « s’il survit… » « si l’opération… » ; il porta son index droit à sa bouche, serra sa main sur les runes grisâtres de son bras, ces maudites runes, causes de tous ses maux. « S’il n’était pas aussi faible… » « S’il pouvait utiliser la magie… » le temps semblait comme lui reprocher de continuer à vivre.
– …je comprends. Simplement, si son état devait se dégrader…
– Je serais la première à vous avertir.
L’impératrice hocha de la tête, sortit, les quatre prêtresses à sa suite. Elle se retourna une fois, et le sourire qu’elle lui adressa empli d’autant plus Visper de tristesse.
– Reposez-vous bien, mon fils.
– Ce serait difficile d’en faire autrement, avec une mère aussi diligente que vous.
Ses lèvres se froissèrent, elle n’ajouta rien et le quitta définitivement. Visper soupira ; ce ne fut que lorsqu’elle fut partie qu’il s’affala définitivement sur le bureau. Trelawny vint à ses côtés.
– …tu aurais pu clamser.
– J’avais compris à ta tête, pas la peine d’en rajouter une couche. J’ai cru que tu t’attendais à trouver un cadavre.
– Je t’avoue que ton énergie me sidère : tu devrais encore être alité avec au minimum trente-neuf trente de fièvre.
Il eut un sourire, se passa la main sur le visage ; elle tremblait.
– Un subterfuge vieux comme le monde…
Il lui désigna sa tasse ; elle y regarda de plus près, laissa échapper un juron :
– Merde, Visp, où as-tu…
– L’infirmerie en est pleine je te signale.
– Ce n’était pas censé être du café !?
Il but une autre gorgée, haussa les épaules ; elle lui arracha la tasse des mains.
– Je n’ai jamais prononcé ce mot ; ma mère l’a crié, peut-être, mais ma mère n’est pas connue pour son sens de la déduction.
– Mais tout est sous verrou ! Bon sang, tu en es à ta quantième dose ?
– Deuxième, ne te stresse pas… quoi ? Arrête de me regarder avec ces yeux-là !
Elle se dépêcha de jeter la tasse par le balcon, sans s’empêcher de jurer.
– Bordel de merde… comment as-tu pu… ?
– Tu me demandes vraiment comment j’ai pu crocheter une des vieilles serrures de ton infirmerie ?
– …cette décoction agit comme de l’adrénaline, Visper ! Si tu en consommes de trop, tu pourrais faire un arrêt cardiaque et…
– Je sais.
Les épaules du prince s’affaissèrent ; il ferma un instant les yeux, la main enserrée autour de son bras gauche, autour de ses runes, unique moyen qu’il avait trouvé pour masquer son incompétence.
– …je dois réunir un nouveau conseil, ce matin.
– Tu es fou ou quoi ?!
– Je n’ai pas le choix, Trela. Sinon Tarjan va y passer.
– …quoi ?
Il préféra garder la tête rivée sur les murs blancs face à lui.
– Librum n’est pas à Surem.
– …c’est impossible… il…
– Grimthen m’avait prévenu… nous avons été volontairement mal informés. Je dois retrouver ceux qui nous ont dépêché cette information, mais avant tout, je dois agir là où il se trouve vraiment. Histoire que notre échec… soit amoindri aux yeux de la population.
Il se força à trouver le regard de son interlocutrice ; elle vit que ses joues étaient mouillées.
– C’est un piège, Trelawny. À l’heure qu’il est, mon frère est peut-être déjà mort.
*
La plupart des membres du Sénat ne tenaient pas en place, et un bruissement vague parcourait l’entièreté de l’assemblée. Il soupira, le début d’une insupportable migraine, et se contenta de tapoter la table devant lui en attendant les derniers rhéteurs.
– Mauvaise nuit ?
Il se retourna au son de la voix ; avec un léger sourire, il recula son siège afin de se rapprocher du sien. Visper tapota l’épaule de Johannes quand il s’installa derrière le trône.
– Tu tires une sale tête.
– Je n’aurais pas dû sortir de chez moi. Je déteste la ville ; tant de gens, et si peu d’esprit… c’en est navrant.
Visper bâilla.
– Je voudrais sortir, si je n’avais pas Trelawny à deux doigts de me massacrer derrière.
– Tâche d’abord de t’habiller autrement qu’en peignoir, puis on en reparlera. Depuis quand vient-on à un conseil pareillement habillé ?
– Pour une urgence, j’ai jugé préférable de…
– Prince !
Fergusson faisait son entrée, la mine courroucée. Visper ne bougea toutefois pas de son siège.
– Que…Pourquoi convoquer un conseil en un pareil moment, dans le dos des empereurs ? Et par les dieux, comment osez-vous nous manquer de respect habillé de la sorte !?
Jo se pencha à son oreille, se retenant de rire :
– Je te l’avais dit.
Le prince se leva ; l’assemblée cessa ses murmures, il marcha directement jusqu’au centre et plaqua le plan qu’il avait sous le bras sur la table.
– Nous avons un problème.
Fergusson leva les yeux au ciel ; d’autres ricanèrent.
– Un problème, bien sûr… comme celui que vous ramagiez pendant votre délire.
– Librum n’est pas à Surem.
– …pardon ?
Le silence se mua en une agitation soudaine, les chuchotements devinrent des exclamations ; la plupart des sénateurs tentaient de se faire entendre, depuis la salle en bas, tandis que les rhéteurs criaient fortement leur réprobation.
– C’est impossible ! Nos troupes elles-mêmes ont confirmé sa présence !
– Comment expliquez-vous qu’autant de combattants de Verstreït aient été vu dans la ville !? Comment expliquez-vous les mouvements des freys dans la cité depuis plus de six mois !?
– Êtes-vous certains que ce sont bel et bien nos troupes qui ont vu Librum ?
– Que…le rapport dit que…
– J’ai lu le rapport cette nuit. À aucun moment le nom d’un soldat apparaît clairement. Toutefois, je me suis renseigné, et j’ai trouvé une personne qui aurait dirigé la rédaction de ce rapport : le sceau appartient à la famille de Grimthen.
Silence ; la plupart baissèrent les yeux, d’autres s’agitèrent d’autant plus sur leur chaise. Tous savaient pour Nikolaï, le piège qui lui avait été tendu, l’obstination du prince qui avait finalement porté ses fruits, et révélé…
– Nous avons été trompés. De Grimthen a affirmé que Librum se trouvait, et devrait encore se trouver, dans Surem, alors que nous n’en n’avons aucune preuve. De plus…
Visper pointa son plan sur la table, tel un magicien. C’était une carte du désert, centrée sur les regs à l’ouest de la capitale, au-delà du mont Cyrehil ; dessus, des lignes tracées au compas, de différentes couleurs, reliaient divers points entre eux.
– …certains de mes contacts ont passé les dernières semaines à observer les mouvements ennemis. Tous mènent aux regs.
– C’est impossible ! Nos troupes ont fait le même travail, et pourtant elles n’ont rien reporté d’anormal !
– Parce qu’elles se contentaient d’observer leur supposé quartier général. Regardez :
Le prince pointa de son doigt des lignes en rouge, toutes convergeant vers Surem.
– Les convois qui entraient dans la cité étaient chargés de canons, d’armes ou de livres. D’autres de nourriture et de matériel de construction : de quoi fabriquer des murs, des planches, des briques…
– Ce qui supposait une attaque imminente !
Visper nia de la tête.
– Ici : il pointa d’autres lignes, en bleu, qui partaient des regs et se dirigeaient pour la plupart dans des zones proches de la ville ennemie. C’est de là que partaient les camions.
– Comment pouvez-vous l’affirmer ?
– Je vous l’ai déjà dit : vos troupes se sont centrées uniquement sur leur capitale. Mes hommes se sont occupés de suivre les camions jusqu’à leur entrepôt. Et qu’ont-ils trouvé ? La plupart des transporteurs furent perdus de vue aux alentours… son doigt voyagea sur la carte, pour frapper la zone sud-ouest. Le cimetière des crocodiles, là où des tempêtes de sables font toujours rages. Vous savez tout aussi bien que moi ce que cette direction indique.
La plupart se remirent à chuchoter ; Fergusson croisa les bras, les sourcils froncés.
– Cela ne prouve rien !
– Si vous voulez d’autres preuves, en voici, pléthore ! D’autres mouvements, de Surem jusqu’aux regs, ont été repérés : ils ramenaient leurs hommes vers leur véritable objectif. Parmi eux se trouvait Librum !
– …Comment pouvez-vous en être si sûr ?
– Parce que nous étions tellement aveuglés par l’idée de prendre leur forteresse qu’ils se sont préparés, là, sous notre nez, sans que nous n’y voyions rien !
– Mais de quoi parlez-vous donc ?
Visper frappa à nouveau la carte sur la zone friable ; son regard transperçait ses interlocuteurs, ses lèvres pincées en un air grave.
– Tous ces camions n’apportaient pas un stock d’armes à Surem en vue d’une prochaine attaque. Les freys préparaient leur prochaine défense. Ils savaient… ils savent que nous nous apprêtons à les attaquer.
Les yeux de Fergusson s’écarquillèrent. Le prince poursuivit, son regard toujours braqué sur lui, cerné de toutes parts.
– …si nous comptons le nombre de déplacements, nous pouvons constater que les transporteurs partaient des regs pour approvisionner Surem, avant de revenir par une route détournée. Surem n’a jamais été leur quartier général ; il n’y a donc aucune raison à ce que Librum, le cerveau des opérations, s’y trouve.
– Mais…mais…
Le conseiller s’écroula sur sa chaise, le regard fixé sur le plan.
– Mais pourquoi les freys de Verstreït ont fui jusque là-bas ? Verstreït est au sud, à quelques kilomètres à peine de la zone friable… ça n’a aucun sens.
– Parce qu’ils n’ont pas vraiment perdu.
La silhouette noire de Visper se détacha du plan. Il regarda, tour à tour, chacun des conseillers, des rhéteurs, des augures ; aucun n’échappa à ses yeux vautours, tous furent transpercés. Il appuya chacun de ses mots, chirurgical, disséquant leurs derniers espoirs. Johannes lui-même ne put s’empêcher d’en rester ébahi.
– La bataille de Verstreït était un leurre. Leur objectif était de nous attirer dans leur piège nommé « Surem ». Et nous sommes tombés dedans.
Comme les prêtresses de Ciro l’avaient prédit, le désert était clément en cette nouvelle journée de printemps ; une brise légère flottait dans l’air, rafraîchissant l’atmosphère oppressante de ces derniers jours. Pourtant, le silence dans la pièce pesait plus lourd que le plomb ; tous, des conseillers aux augures, des membres du Sénat aux rhéteurs, tous écoutaient, sans bruit, sidérés, l’annonce de leur éternel échec. Des gouttes tombaient du front de quelques-uns, qu’ils s’épongeaient avidement.
– Vous auriez pu nous l’annoncer plus tôt.
Johannes se retourna ; les poings de Visper se crispèrent sur la table, et Ventor fit son entrée.
– Corvina Ventor… je vous aurais plutôt crue sur la place publique, à haranguer les foules, et non à vous déplacer pour un simple conseil.
– Un simple conseil ? Réunis d’urgence en l’absence des empereurs ? En tant que membre du Sénat, il était de mon devoir de me présenter.
– Bien entendu, et venir clamer vos principes sans penser aux conséquences.
Elle eut un sourire, et s’octroya le centre de la table, à l’opposé de Visper.
– Je ne pensais pas la liberté d’expression interdite.
– Non, mais le droit à la bêtise, si. Il vous suffirait d’un minimum de bon sens pour comprendre qu’au vu de mon état, je me trouvais dans l’impossibilité de communiquer ces résultats.
– De telles informations ? Un tel schéma, élaboré en une soirée ? Vous pensez vraiment que je vais vous croire ?
Tous les regards convergèrent vers lui ; comment pourrait-il se défendre de cela ? Quelle parade trouverait-il, encore, lui, pour échapper au jugement que tous attendaient impatiemment ? Johannes enfouit sa tête dans ses épaules, épiant la conversation avec avidité, et crainte. Visper pianota un instant ses longs doigt sur le coin de la table, ne quittant pas des yeux son adversaire.
– Je n’ai obtenu l’information sur Librum qu’hier. Sans preuve, mon plan ne valait rien.
– Votre plan ? Un rhéteur venait de se lever, suivit par d’autres de ses compagnons, encore sous le choc. Parce que vous pensez pouvoir rattraper ce massacre ?
Le visage pâle du prince se tourna vers eux ; malgré l’absence de solennité dans son fichu peignoir, tous frémirent, se rassirent, attendant impatiemment la suite, le plan… le plan.
– Nous devons contre-attaquer.
– Renvoyer d’autres soldats au front ? Vous ne pensez donc qu’à ça ? La guerre !
Le parti de Ventor s’agita de plus en plus dans les tribunes réservées au peuple. Elle-même se tourna vers eux, pour les motiver à se lever et huer le reste de l’assemblée constituante.
– Nous mourrons de faim dans les rues, nous n’avons plus d’eau ! Nous n’avons plus d’eau !
Et le mot « eau » résonna à travers tous les gradins, s’empara des lèvres pour se répercuter dans toute la pièce. Visper affronta avec son éternelle indifférence glacée les râles. Johannes voulut se lever pour calmer les ébats, mais le prince lui fit signe de ne pas intervenir.
– Montrez-nous donc.
Ventor se tourna à nouveau vers lui, lentement ; ses sourcils froncés, son nez plissé, ses lèvres courbées… combien de fois n’avait-il pas affronté cette expression de haine ?
– Montrez-nous donc la pauvreté que vous incarnez, Ventor, dans votre maison bourgeoise à la surface de la cité, sur la place centrale.
– Ma vie personnelle n’a rien à voir avec… !
– …votre vie professionnelle, bien entendu. Avant de vous inclure dans un groupe, tâchez simplement d’y appartenir. Sur ce, le silence serait souhaitable ; j’ai les deux empereurs à sauver.
– Comme si leur mort ne vous arrangerait pas.
– Je vous retourne l’argument. Premier conseiller, si vous pouviez…
Visper eut un vague geste de la main, et l’interpelé ramena la jeteuse de trouble dans la salle réservée à son titre, avant que le prince ne s’empare d’un nouveau feutre et trace une nouvelle ligne reliant Cyrenne à la zone friable.
– Notre prochaine destination visera donc leur quartier général : nous devons contre-attaquer. Le seul moyen de ne pas créer une crise au sein de la population est de faire passer notre échec… pour une victoire.
– Vous voulez dire que nous devons leur mentir !?
Visper posa son feutre, et regarda le conseiller sans trop savoir s’il devait avoir pitié ou être admiratif.
– Ne me rabaissez pas, rhéteur, je suis plus sophistiqué que cela. Nous ne dirons que la vérité ; simplement, nous oublierons de mentionner que la réaction contre les regs ne faisait pas partie de notre plan initial.
– Mais comment comptez-vous traverser la zone friable ! C’est impossible !
– Nikolaï de Grimthen nous a gentiment expliqué comment y parvenir… du moins comment atteindre un de leur tunnel. Après, de là à espérer atteindre les autres, là n’est pas l’objectif du jour. Nous devons agir rapidement, sans leur laisser la possibilité de riposter. Premier conseiller, vous aurez la charge de cette équipe.
– Bien, mon prince.
– Pour ce qui est des empereurs… il traça une autre ligne, de la capitale à Surem. Nous enverrons des troupes auxiliaires jusqu’à eux. Des restuil de foudre devraient atteindre la ville en quelques heures à peine, en usant de leur plein potentiel. L’objectif ne sera pas la victoire, je le rappelle, mais une simple extraction : les empereurs, et les tribuns.
Les empereurs, et les tribuns. Tous se regardèrent, silencieux, avant de baisser la tête. Johannes lança un regard appuyé à Visper, mais ce dernier se contentait de regarder encore et encore son plan, uniquement cette carte. Les poings enserrés sur la table, son peignoir à moitié mis, un sourire forcé aux coins des lèvres. Si seulement… si seulement il avait pu… Johannes le vit ; Johannes se leva, de sa mine cordiale, et leur adressa un regard entendu.
– Des questions ?
Tous nièrent de la tête, d’autres formulèrent une maigre négation, la plupart appesantis par l’annonce, ce silence, la perspective d’avoir tout perdu. Visper releva la tête ; les épaules voutées par la décision qu’il avait à prendre, il se força malgré tout un léger sourire, qu’il aurait désiré rassurant.
– Bien. Alors préparez-vous : je veux que les troupes auxiliaires, ainsi que ce qu’il nous reste de légions, soient prêts dans moins d’une heure. Fergusson !
Un des rares tribuns qui n’était pas parti pour Surem se retourna.
– Vous dirigerez les restuil de foudre. Assurez-vous de ramener mon frère et son épouse vivants.
– À vos ordres, Prince.
Puis l’assemblée éclata en groupes, éparts, en débats volubiles, en mesures sporadiques. Johannes s’apprêtait à s’éclipser lorsque Visper lui fit signe de s’approcher. Il s’était rassis sur son siège, le visage soudainement pâle, trop cerné ; il s’épongea le front, encore transpirant de sa plaidoirie.
– Je vais avoir besoin de toi.
Johannes lui prit l’épaule.
– Je peux diriger les troupes vers les regs, si c’est ce que tu désires, mais…
Son ami lui adressa un sourire, quoique forcé, fort tremblant.
– Ne t’inquiète pas. J’ai pris les médocs de la vieille, alors… ramène-moi sa tête. S’il te plaît.
Ils se regardèrent ; Jo finit par soupirer, et hocha de la tête. Sa main quitta son épaule, et il s’éclipsa. Pas un mot ; Visper resta seul, les mains croisées tremblantes sur la table, son corps comme avalé par la salle immensément vide.
*
Il s’éveilla sur les marches du temple de Darwys, lové sous son manteau rapiécé. Ce furent les chants des prêtresses, complaintes de l’aube, qui le réveillèrent. Une berceuse, dont il avait rêvé, depuis si longtemps… ce chant, l’unique, le seul à enfin l’apaiser. Une brume matinale, voile de poussière et de sable, charrié par les rares vents désertiques, embaumait la ville de ses effluves mystiques. En cette nouvelle matinée, Cyrenne commençait déjà à s’animer : après le cortège des bénies de Darwys passèrent les servantes de Ciro, celles qui chaque matin, marchaient inlassablement vers l’est, s’aventurant entre les rochers du mont. La voix de la terre charriait les désirs de la déesse : quand la tempête se préparait, les prêtresses l’entendaient hurler sa colère. L’homme au masque de loup fit ses premiers pas vers l’arène ; les pavés inégaux, l’animation, les volets des maisons qui, petit à petit, se fermaient à la chaleur qui s’annoncerait dès le petit jour, Cyrenne… tout ce temps lui avait paru si long. Gellert retourna vers la basse-ville, longea à nouveau les canaux de Llyr, marchant à nouveau dans les dernières flaques d’humidité. La brume semblait s’épaissir à mesure qu’il s’enfonçait dans les ruelles obscures, lui parvenant à la taille. Il mit son masque ; seule sa tresse et quelques mèches rebelles, dépassaient de sa capuche grise. L’animation des bas-fonds s’éveillait avec lui ; les premiers souks ouvraient leurs portes, les premiers marchands hélaient les passants à s’époumoner, aux meilleurs prix, aux meilleurs produits… les premiers voleurs s’empochaient aux étalages, et les magiciens de rues s’amusaient à leurs tours de passe-passe révolus. Il passa outre tout ça ; ce qui lui avait manqué, au désert, étaient les regards des gens qui se posaient sur lui. Au milieu de toute cette foule, pourtant, il se sentait toujours aussi seul. Enfin, Gellert s’arrêta devant l’arène. Le bâtiment s’élevait sur différents étages, les sous-sols, le centre, où se déroulaient les combats, dans la basse-ville, et les gradins, qui montaient jusqu’à la surface. Un lieu imposant, là où se dérouleraient les futurs jeux durant la suite de la semaine. Après les concours de chants, de poésie et de danses, les affrontements du jour seraient donnés en l’honneur de Llyr : la basse-ville sera totalement envahie de créatures du désert, et le gagnant serait celui qui en vaincrait le plus.
– Vous devez avoir un masque pour participer !
– Puisque je vous dis qu’on me l’a brisé lors de mon dernier affrontement.
– Ah oui, et comment ? Je veux bien que les poètes sont un tantinet susceptible, mais de là à se battre…
– Vous connaissez bien mal la susceptibilité de l’être humain.
Le vendeur soupira ; Gellert s’arrêta, intrigué par la scène.
– Bon, vous avez une preuve au moins de…
– Tenez ! Mes vers, bordel, si c’est ce qui vous intéresse ! Vous pouvez vérifier, c’est le brouillon !
L’homme se pencha sur le papier, le lut, un sourire apparaissant petit à petit sur ses traits, avant qu’il n’hoche de la tête et fouille dans son bazar.
– Bon, baissez votre capuche, je vais avoir besoin de vous voir pour choisir un masque… c’était un renard, n’est-ce pas ?
Le client obéit ; même de dos, Gellert aurait reconnu ces cheveux entre mille, cette couette à moitié faite, puis cette barbiche, ces lunettes…
– Leto… il fallut un temps, avant qu’il ne hurle : Leto !
L’homme se retourna ; leurs regards se croisèrent. Gellert se jeta vers lui, et le saisit par le col.
– Al… quel plaisir de te revoir.
– Je n’en dirais pas autant pour toi, salaud !
– Bien entendu. Pourrais-tu me…
Il dégagea la main de son interlocuteur, et s’épousseta la chemise.
– Tu m’as eu une fois, Leto, mais tu ne m’auras pas…
– Al, Al… tu es resté la moins affûtée des dix lames, apparemment. La semaine panégyrique offre l’immunité à n’importe qui, particulièrement aux personnes comme toi.
– Comme toi !
Leto eut un sourire.
– Comme moi, peut-être. En attendant…
Il lui tapa l’épaule, ramassa le masque qui l’attendait sur le comptoir, et s’éclipsa. Toutefois, avant de disparaître définitivement, il se tourna une dernière fois ; l’entièreté de son visage était cachée par un renard, son masque totalement noir, dont un sourire doré barrait le museau. Leto lui fit une courbette, puis s’en alla, sauta en direction des toits. Gellert le regarda partir ; et sa silhouette disparut dans la brume.
*
Elle se releva, difficilement, à peine capable de tenir sur ses jambes ; elle cracha du sang. Son corps… son bras…
– Exodus…
Mais la lame ne lui servait plus à rien, face à un nombre d’ennemis incalculable. Sa vue s’amenuisait ; elle voyait deux, une, trois… tant d’ombres, de silhouettes…
– Tarjan…
Aennej fit un premier pas dans sa direction. La foudre… la foudre avait illuminé l’entièreté du labyrinthe, certes, mais n’avait épargné personne. Personne…
– Ta…Tar…
Elle s’écroula. Autour d’elle, ce n’était que le chaos : des cadavres, quelques soldats encore agonisants après s’être pris l’attaque de plein fouet, et l’empereur… l’empereur persévérait à combattre, l’armure couverte de sang, les bras tremblants si fort que la précision de sa lame peinait à perdurer. Il hurlait, hurlait ses dernières forces dans ce combat acharné à la vie. Aennej le vit ; Aennej fut la première à le voir.
– Tarjan !
Elle s’élança ; le carreau d’arbalète vint se loger dans son épaule, à l’endroit où la brûlure l’avait déjà atteinte. Elle hurla ; elle s’écroula. Elle n’eut que le temps de voir la horde de flèches s’abattre vers eux, n’eut que le temps de verser une larme, le temps d’entendre son fiancé crier… ce fut le noir. Aennej s’évanouit.
*
La brume les amenait doucement. Seuls, silhouettes incertaines rongées par l’aura du brouillard, ils cheminaient. L’œil du crocodile des sables les observait, au loin, désarmé, lui-même n’osant s’aventurer jusqu’aux limites infranchies de son domaine. Son cri accompagna leur progression à travers le sable, ultime mise en garde. À tâtons, la maigre légion s’aventurait ; un pas différent de l’autre, un pas à l’écart, et tous suivaient les mouvements de leur compagnon à droite, à gauche, de devant, avec pour unique coordinateur un signal envoyé par leur tribun. Les yeux grands ouverts, l’effort de la concentration lui coûtant énormément d’énergie, Johannes ouvrait la marche. Par son don, et pour éviter que des freys aux pouvoirs des ondes ne les repèrent, il communiquait mentalement ses mouvements aux soldats, qui devaient suivre – suivre, sinon c’était la mort. Un pas, un autre, jamais au même endroit. Les runes qui, après le contrat de la nuit, couvraient déjà l’entièreté de son torse, commençaient à envahir son visage. Un pas ; un autre ; « Un pas à droite… » et l’armée obéissait. Se concentrer sur son trajet, sur la télépathie, les ordres à leur donner… il cligna des yeux, le regard rivé devant lui, devant l’immensité des regs face à lui ; une larme goutta sur le sol aride, disparut à la seconde. Un pas à gauche, tout droit, à droite, à droite, encore à gauche… comment s’assurer qu’ils atteindraient leur destination avec un schéma si peu précis, d’aucun n’en n’était certain, et encore moins leur leader. Tout ce qu’il pouvait faire était avancer, encore et encore avancer, et espérer… espérer que tout ne s’effondrerait pas. La brume matinale flottait dans l’atmosphère, apportant le vent violent des tempêtes et la lourdeur des orages. La saison des pluies se clôturait ; l’arrivée du printemps annonçait les canicules, la pesanteur de la foudre, l’infécondité des sols. Encore un pas…
– C’est ici.
Johannes s’arrêta ; le festraya de terre continuait à pointer l’endroit, comme s’il venait de localiser un trésor.
– C’est ici, souffla-t-il à nouveau, et tous ceux autour de lui n’osaient parler, tellement ils craignaient tout perdre à peine arrivés.
– Soigneurs…
Les runés des ondes s’avancèrent ; le premier fouisseur leur indiqua l’endroit exact, traça un cercle, doucement, dans le sable. La brise sifflait, brisant la brume d’un nuage de souffre. Les magiciens se positionnèrent, mains ouvertes au-dessus de ce qu’ils supposaient être la cachette. Une goutte de sueur perla d’un des fronts, et s’écrasa au centre du cercle. Johannes gratta son cache, y fit saigner sa vieille plaie.
– Allez-y.
Un regard… les runes s’activèrent ; tout explosa.
*
– Et les participants peuvent entrer dans l’arène ! Tout d’abord, nous retrouvons Marius, le gladiateur au masque de tigre, prêt à tout pour en découdre ! L’épreuve de poésie l’aurait disqualifié, mais la clémence du public lui a valu un nouveau retour ! Sa force mentale comble ses faiblesses physiques, Leandre n’a pas dit son dernier mot, et semble avoir établi une stratégie pour son prochain affrontement ! L’intellectuel au symbole d’aigle saura-t-il remporter la victoire ?
La voix crachotait dans le stade en une salvation immonde. Il soupira, remit son masque, avança au milieu de la cohue.
– Un participant mystérieux, qui n’a de cesse de se démarquer depuis le début de la compétition ! Parviendrons-nous à percer les mystères de ce fameux « renard noir » ? Les paris sont ouverts !
Des dizaines et dizaines de participants… il n’avait jamais vu un tel amassement de foule jusqu’alors. Il n’était décidément pas fait pour apprécier un tel public… L’homme haussa les épaules, craqua ses phalanges. Les prochains jeux s’ouvriraient bientôt ; la basse-ville serait assiégée par les monstres, les gens se cloitreraient à la surface pour observer les combats… des morts, des blessés, des civils, tout pouvait dégénérer d’un instant à l’autre. Il eut un sourire.
– Et voici Al ! Encore un mystérieux combattant, qui a rejoint la compétition en reprenant le masque de son prédécesseur, Clavius ! Un loup blanc, une tresse, un crâne rasé, des tatouages… qui oserait affronter un tel colosse !? La foule est à son comble, mesdames et messieurs !
Des hosannah clamaient leur ferveur depuis le public, par millions, s’élevant vers les cieux. Il en avait presque le vertige. Toutefois, son regard… dès son entrée, Leto regarda son vieil ennemi. En un sourire, il constata que ce dernier en faisait de même. Gellert Alberich Dieter… mais qui avait pu le mettre dans un tel état ?
– Les monstres sont lâchés dans l’arène, mesdames messieurs, les participants sont prêts ! N’oubliez pas les règles : pas de frappe sur les civils, pas de meurtre ! Si le cœur vous dit d’attaquer vos concurrents… tous les coups sont permis !
Les portes du colisée s’ouvrirent en un roulement métallique sinistre ; les deux ennemis continuaient de se regarder, fixés l’un vers l’autre, leur colère plus tentante que le jeu. « N’oublie pas… tu ne peux pas perdre, tant qu’ils ne passent pas à l’action… » Les premiers concurrents s’avancèrent vers les sorties, armes aux poings, magie prête, violence féroce. Eux deux, seuls, ne bougeaient pas.
– Je déclare la troisième épreuve de la semaine panégyrique… ouverte ! Que les dieux bénissent ses participants !
Tous se ruèrent vers l’extérieur, prêts à traquer des monstres ; eux deux, seuls, se ruèrent l’un vers l’autre.
*
La douleur se propagea dans tous ses os ; il s’écroula, se releva, pris appuis sur son épée. Un filet de sang coulait de son menton, ses lèvres brisées par le choc. La foudre, la…la foudre…
– Tiens bon, tiens…
Un autre choc ; la barrière n’encaissait pas tout. Au-dessus d’Aennej, Tarjan faisait rempart des attaques de son corps, le corps de sa dulcinée blottit dans ses bras, ses larmes perlant de ses joues jusqu’aux siennes, de ses joues… Un autre choc ; le sang tombait à gros jet jusque sur le corps inerte près de lui.
– Tiens…
La barrière de terre ne tiendrait pas, il n’en n’avait plus la force. Il ne sentait plus rien. À tâtons, il ramassa son épée, se retourna. Encore un choc ; les murs de la paroi s’effritaient petit à petit, à mesure que son pouls diminuait, à mesure…
– …bon, je suis là.
Il prit appuis sur son épée, se releva, manqua de s’écrouler, se redressa. Encore un choc ; la paroi s’effrita. L’armée frey revenait en nombre, pourtant, il avait cessé de compter le nombre de tués. Comment…comment avaient-ils su pour les catacombes ? Tarjan toucha son cor, mais raffermit sa poigne sur son épée. La salve suivante se dirigeait droit vers eux ; Aennej, lui, peut-être son père, les quelques rescapés. Pourtant, à l’entrée des ruines, il les vit, il vit des nouveaux restuil arriver…
– …ils sont là…
Tarjan se tourna vers les derniers soldats encore conscients ; au loin, il reconnut la voix de Fergusson hurler son nom. Il eut un grand sourire, et s’élança vers la salve de feux. Il les retiendrait… il serait leur héros. Il leva le bras ; l’attaque le percuta.
*
Le choc des armes martelait les parois du repaire, émiettant les regs, grondant la terre d’un cri lugubre. Les hurlements de peur et d’agonie se mêlaient à cette colère de la nature, un combat d’hommes à hommes, bêtes à bêtes, un combat qui pourrait mener les deux parties à la défaite. Les murs s’étiolaient, le sang giclait sur les parois, les parois s’écroulaient autour d’eux. Choc, armes, choc, et des morts et des morts à leurs pieds. Peu de blessés, uniquement la douleur, et l’absence. Choc, les battements de cœur qui déraillaient, avec les murs et les dernières clameurs des héros. Le chant funèbre du silence n’avait pas encore commencé, excepté pour Jo ; un chant qui, pour lui, n’avait jamais cessé. Les combats étaient un long requiem, une lente agonie, un point d’orgue. Les runes noircirent son avant-bras, le rongèrent jusque son front ; les yeux fermés, il écoutait, il écoutait… cette note tenue à son repos éternel. Le vent violent brassa les parois alentours, heurta les ennemis, heurta les alliés ; tous reculèrent, la magie affluente, la magie possessive, et lui, lui au centre de tout. Le point d’orgue. Johannes rouvrit les yeux ; les freys le virent, comprirent… ils ne pourraient le fuir.
*
Il fit apparaître deux lames dans ses mains, et s’échappa par les toits.
– Reviens !
Ses pieds agiles frôlaient à peine les tuiles des maisons, esquivant les coups, roulant sur le côté, se rattrapant à une cheminée, reprenant sa course effrénée dans toute la ville. Il croisa un aigle ; l’aigle mordit la poussière. Il entendait, au loin, les commentaires s’animer, les voix s’emballer et la foule… la foule clamer son nom. Il se retourna ; Gellert l’avait suivi.
– Tu fuis un combat, maintenant ?
– Je t’en propose un autre. Vois-tu, cette semaine est très importante pour moi.
– Oui, pour tes attentats je suppose !
– …si tu penses vraiment pouvoir me battre, tente d’abord de tuer plus de monstres que moi. J’en suis à mon premier ; dépêche-toi.
Et il se détourna, repartit sur les toits ; il ne pouvait pas perdre de temps… il devait agir vite, rattraper les combats perdus. Un autre oiseau se précipita vers lui, totalement furieux. L’homme au masque de renard s’arrêta, ses deux épées en mains, s’élança vers lui, le taillada d’un coup. L’animal s’écroula à ses côtés.
– C’est incroyable, mesdames et messieurs ! La force de cet homme !
Les rumeurs du public l’astreignaient à accélérer, toujours accélérer, n’ayant pour seul souhait que se sortir de ce guêpier. D’autres coups ; d’autres corps. Il ne pouvait pas perdre, il ne devait pas perdre, pas avant…
– Mais que vois-je ? Serait-ce possible ? Al est en train de le rattraper !?
Leto se retourna ; sur les toits voisins, Gellert avait relevé son défi, et se chargeait lui aussi d’éliminer les bêtes. Le renard soupira ;
– Il ne manquait que lui…
Onze heures trente sonnèrent aux tubes de Drystan ; la mélodie s’éleva dans les airs, scindant la lourdeur, brisant la brise mortelle de la chaleur. Leto essuya la sueur sous son masque, serra plus fort ses lames. Bien. Il lui restait trente minutes. Et il s’élança à nouveau vers les prochains toits.
*
Sa silhouette sembla venir avec la brume ; il jeta le prisonnier à terre, à l’écart des autres.
– Où est-il ?
Pour toute réponse, l’homme lui cracha à la figure. Sans se formaliser, Johannes prit un mouchoir, s’essuya la joue, et s’assit devant le frey.
– Tu finiras par avouer… où est-il ?
Et il appuya le peu de pouvoir qu’il lui restait sur le « il », força sur ses runes, laissa la magie le consumer jusqu’à ses yeux, les tatouages dévorant la moindre parcelle de peau.
– Je…je…
Il le vit résister, tenter de se soustraire à l’ordre, mais c’était trop tard… rien ne pouvait échapper à la connaissance de la vie et de la mort dont disposait un seyfrit. Rien, pas même l’au-delà, si ce n’était monnayant contrats et restrictions.
– Ne m’oblige pas à me répéter, félon. Où est votre chef ?
– Il…il est…
Contre toute attente, la tête du malheureux explosa ; une parcelle de terre venait de se soulever depuis le sol, comme une lame, et transpercer le crâne du soldat. Johannes se tourna vers le responsable ; un de leur prisonnier s’était débattu, libéré, et venait de tuer son camarade.
– Vous ne saurez jamais où il a fui ! Librum est notre chef, il nous libèrera ! Il nous libèrera !
– S’il compte vous sauver, il a intérêt à faire vite.
Mais le frey éclata de rire, comme fou, puis le regarda droit dans les yeux.
– Il nous libèrera de votre obscurantisme ; il nous mènera vers la victoire.
Et à ces mots, l’homme rit à nouveau, tira la langue pour dévoiler une capsule dessous, qu’il croqua. Johannes se précipita vers lui ; les soldats tentèrent de lui faire cracher. Rien. Le corps tomba au sol, inerte, s’étouffant dans sa bave, encore pris de convulsions. Les corps… tous les prisonniers, tous les derniers rescapés de ce raid, tous… le poison, la cartouche, la mort. Johannes regarda l’hécatombe, sans savoir quoi dire, quoi faire ; tous… morts. Mais son pouvoir…jamais ils n’accepteraient de lui révéler sa cachette, et s’il y passait, jamais il n’en reviendrait vivant…
– Bordel…
Johannes shoota dans le cadavre, un cri coincé au fond de la gorge.
– Bordel de merde !
*
Un cri, un cri… un cri. Son nom. Le sang, il ne voyait plus, il ne sentait plus. Seulement, seulement la douleur, la douleur et le cri, et son nom, et le sang… Il se releva ; il ne savait pas pourquoi. Ses jambes craquaient, ses bras ne pouvaient plus porter son épée… l’épée racla le sol ; les cris, les cris… il n’entendait que ce mot, son nom, crié comme si la mort… comme si la mort…
– Tarjan ! Le cor !
Il n’entendait rien, si ce n’était son nom ; il ne voyait rien, quelques rares silhouettes, le flou des ennemis, la brume du désert trop opaque, trop incisive. Rien, rien, et tout ce qu’il voulait trouver se finissait en une flaque de sang à ses pieds. Son sang.
– Il faut les prévenir, sonnez le cor !
La mort… Tarjan voulut lever son épée, perdit l’équilibre, s’écroula ; le corps d’Aennej était à ses côtés, évanouie, presque morte elle aussi. La mort…
– Le cor !
…la mort. Son égo refusait de s’avouer vaincu. Puis, il y avait le sang, le cri qui déjà persiflait son destin, le sang, sans voir, sans entendre, avec les silhouettes… Il y avait cru ; jusqu’au bout. Jusqu’au bout, il avait cru pouvoir mener ses troupes vers les lauriers, la victoire, il avait pensé pouvoir apaiser son peuple et prouver à tous qu’il ferait un bon empereur. Une larme s’amouracha à la fente de ses lèvres saignantes ; si seulement… « Pourquoi faut-il que tu aies toujours raison…mon frère ? » En pleurs, Tarjan se saisit du cor, et souffla la défaite.
*
Un coup, un autre, encore un monstre, encore un coup, encore… les tas s’entassaient pour la foule en furie, lui, il ne desserrait pas les dents, ne pouvait pas, ne pouvait pas… Comment osait-il ? Comment pouvait-il lui tenir tête, lui, à nouveau ? Après ces années, après cette journée, après… Un coup, un choc, le goût du sang en bouche, le chant qui se perdait, qui donnait envie de se perdre avec lui. Les pouvoirs affluaient, confluaient, refluaient en lui comme les dunes qui gagnaient du terrain, chaque année. Le goût du sang en bouche… il s’était mordu la langue, encore un coup, encore un monstre, encore, encore, encore ! Satisfaire encore et toujours une foule en plein délire, abreuvée de ses délices, abreuvée de leur peur. Il para, barra, contre-attaqua, tua. Seule la mélodie de Darwys parvenait encore à soulager ses maigres pas. Seule la mélodie… la seule qui le bénissait encore, qui avait vu en lui autre chose qu’un traître, qui avait… il n’aurait jamais pensé qu’une déesse pourrait croire un jour en lui. Un coup, encore un choc, mais le choc se répercuta dans son bras ; il s’arrêta. Sa tresse était défaite, sa mise perdue, ses tatouages lavés à la sueur de son front. Il s’arrêta ; face à lui, le désert d’une ville saccagée par la barbarie, le meurtre, l’indolence. Le massacre de siècles passés à la déliquescence. Le temple de Drystan retentit de ses douze coups ; le point d’orgue perdura, arrachant à la ville son cri d’agonie. Douze coups…
– Et c’est midi, mesdames et messieurs ! Quel combat fascinant ! Quelle épreuve captivante ! Le renard et le loup se sont affrontés sur un ring phénoménal !
Il cessa de l’écouter ; à midi, comme chaque jour durant la semaine des dieux, les prêtresses venaient chanter sur la place et bénir les jeux. Chaque jour ; il ferma les yeux. Ce chant… et Darwys l’emporta avec elle.
*
Les cors de Kenna interrompirent les chants des prêtresses, tambourinés aux maigres pas des légions. La population les vit, et l’entièreté de la ville s’adonna à l’effervescence. La porte s’ouvrit ; le héraut s’écroula au sol.
– Ils…ils sont…
Le regard fixe, les bras ballants, les lèvres tremblantes, et ce sang… Il n’eut pas besoin de plus de preuves ; il se leva, passa à côté du soldat, et courut en direction du port, les mains serrées, broyant ses pouces écrasés dans ses poings, courant vers le portail principal… pourvut que ce soit faux, pourvut que… Il renversa les gardes, passa les portes du palais sans réfléchir, sans entendre les hurlements derrière lui. Il poussa les civils ; il poussa sa jambe, celle qui le ralentissait, aux martèlements de son poing contre sa cuisse, la poussa dans ses ultimes retranchements. Il courut jusqu’à ce qu’il parvienne au cortège de tête, aux…aux… Visper s’immobilisa, effaré, son regard si clair affolé, rivé sur les hommes face à lui. Quatre…cinq…six restuil peut-être… il ne parvenait presque pas à les compter. Son peignoir défait dévoilait son épaule, les cheveux en bataille, la bouche ouverte. Pourvu que…pourvu que… Il se jeta sur le premier soldat venu, le saisit par les deux mains pour le secouer de toutes ses forces :
– Où est-il ! Où est l’empereur !
Mais l’homme était incapable de répondre, se contentant de le regarder, regarder le vide, absent de toute conscience. Des visages détruits, laminés, cernés uniquement par les cris des combats, les clameurs infernales qui s’évertuaient à les hanter, seulement animés par leur instinct de vivre, ou plutôt l’absence qu’ils ressentaient à persévérer sur cette voie. Sans comprendre, s’acharnant sur d’autres combattants, Visper passait d’homme en homme, de question en question, en sueurs, retenant ses larmes, retenant les tremblements de ses mains par ses poings, toujours, toujours… s’empêchant de se les mordre en attrapant les malheureux et les forçant à le regarder, les forçant à reprendre conscience. Pris dans sa frénésie folle, il trébucha ; il s’écroula, aux pieds des rescapés, qui tous passèrent sans même le regarder. Avec peine, il se releva ; quelques gouttes d’eau brouillaient le sable à ses pieds. Un seul nom, un seul mot lui venait à l’esprit, non pas pour l’empire mais par pur égoïsme, simplement… il devait savoir, il… il ne voulait pas que… La silhouette qui s’arrêta près de lui le fit frémir ; une seconde, ils se regardèrent. Visper écarta les bras, et se précipita vers elle, en pleurs. Il s’y précipita, et la heurta sans ménagement, un sourire gravé sur ses lèvres, prenant son visage entre les mains, prenant son visage, ses mains… il lui embrassa le front, toujours en pleurs.
– Aennej, par tous les dieux… Aennej.
Elle eut un vague sourire, qui malgré tout contenait toute la douleur de ses blessures, toute la douleur de l’humiliation et de l’échec.
– …tu jures par les dieux, maintenant ?
– Je t’emmerde, idiote !
Il la serra plus fort ; elle accepta l’étreinte, enroula son bras gauche autour de ses frêles épaules. Ce ne fut qu’à ce moment qu’il vit son épaulière fondue, son armure brisée et le trou d’où gargouillait encore parfois le sang, malgré les soins et les pansements.
– Oh bordel, Aennej !
– Ce n’est rien…
– Bordel de merde, Aennej, mais ton épau…
Elle prit son visage d’une main et le força à la regarder dans les yeux.
– Ce n’est rien, Visper, je vais m’en tirer. Mais…
– …s’il te plaît. Non…
Elle baissa la tête ; de nouvelles larmes vinrent abreuver le champ des déplorés.
– …je ne sais pas. On le transporte à l’arrière.
Visper lui serra la main, serra à en blanchir ses phalanges, contre sa poitrine, avant de l’embrasser une dernière fois sur le front, et courir à nouveau vers l’arrière. Il remonta la foule des hommes morts, la foule de ceux qui, malgré tout, ne reviendraient jamais. Il détourna la tête face à ces visages livides, ces expressions d’effroi gravées à jamais sur leurs figures, hantant à jamais leurs traits. Il s’arrêta ; la carriole des cadavres suivait le peu de rescapés. Les corps qu’on poserait sur la place publique, laissant aux familles le soin de les identifier, les corps à… les corps…
– Prince !
La voix de Fergusson le fit sursauter, et avec peine, il se tourna vers lui. Le tribun avançait à pas gauches, lui qui d’habitude semblait aussi sûr que l’acier.
– Vous aviez raison. Les freys avaient transformé Surem en un labyrinthe de pièges. Toute attaque… qu’importe les préparations, nous n’aurions jamais pu réussir.
Visper tenta de trouver le calme de sa respiration, mais ses mains tremblaient, ses lèvres cherchaient instinctivement à mordre ses doigts, et ses doigts à gratter ses plaies. Il perdit l’équilibre ; le tribun voulut le rattraper, mais il refusa l’aide, et se contenta de marcher droit vers la carriole. S’il devait… s’il devait l’identifier, ce ne serait pas sur une place publique.
– Prince ! Attendez !
– Attendez quoi !?
Il se retourna, et attrapa le tribun par le cou.
– Attendre quoi !? J’ai déjà trop attendu !
« Si seulement je n’étais pas aussi faible… si seulement je… » Sans un mot, Fergusson lui indiqua une autre charrette ; d’elle parvenaient encore des cris d’agonie. D’elle ne résonnait pas encore le silence…
– Je suis désolé.
Pas…pas encore…le silence ? Visper lâcha le tribun, et tituba vers les bruits. Il écarta les rideaux ; il retint son envie de vomir.
– …Tarjan ?
Le blessé tourna ses yeux vers lui ; tout ce qu’il lui restait était son regard. Son corps…son… la chair noircie de son corps. La moitié de son torse était couverte d’un amas de cicatrices, d’un amas de sang, de peau noirâtre et le goût de la graisse se fit sentir sur les lèvres du prince, avant qu’il ne se penche dehors pour vomir.
– Vi…Visp…
Dépareillé, l’interpellé se jeta aux pieds de son frère.
– Tarjan ! Qu’est-ce que tu as foutu, bordel !? Tu…Ton…
Les lèvres du cadet se tordirent en un sourire souffreteux.
– …tout va bien, je…je suis…là…
– Tais-toi ! Idiot !
– A…appro…che…
Avec dégoût et désespoir, Visper obéit ; ses larmes venaient maculer ce corps aux allures d’enfer. Tarjan cracha du sang, plusieurs fois, émit quelques gargouillis, parvint désespérément à cracher ses phrases, cherchant ses mots, oubliant la plupart.
– Grimthen… il y en a d’autres, ils… ils savaient que nous arrivions.
[1] Vous réussirez… je ne sais encore comment, mais vos desseins s’accompliront, au summum de la gloire. Et, comme tous, la gloire finira par s’éteindre.
[2] Darwys… vous seule pouvez encore me dire, vous seule… vous pouvez encore les voir…
[3] Chéris le crépuscule, vis à la clarté de ton ennemi. Tu es voué à la servitude des ténèbres, Kaylor Shavid. Tu portes notre nom, notre sang. Tu ne peux fuir la nuit
[4] Qu’importe le prix, Kaylor Shavid, qu’importe le prix
[5] Des humains avalés par l’ardeur de leur désir.
[6] Je suis là, Visper (vipère). La nuit ne viendra pas.
[7] Je serai avec toi, toujours

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