5. Un concentré
Premier jour depuis mon retour dans l’entreprise. J’ai volontairement traîné dans mon bureau pour croiser le moins de monde possible dans la cafétéria à l’heure du repas. Par chance, quand j’y pénétrais pour y manger mon sandwich, il n’y avait plus personne en vue, sauf une silhouette que je reconnus immédiatement. Jean-Philippe T., quadragénaire bronzé façon open space.
« Bonjour ! Vous devriez essayer le poulet basquaise, celui-là est un vrai régal. Depuis que je me suis occupé personnellement du recrutement du chef, ça s’est beaucoup amélioré ici. »
Un silence. Devais-je m’asseoir à sa table ? Après une hésitation, je m’installai en face de lui, par curiosité anthropologique.
« Mais dites-moi, on se connaît ?
— Oui, je suis Marguerite Renard.
— Marguerite… Renard ? Mmm, attendez… Margue – ah, Marguerite, oui ! Juillet, c’est ça ? Et alors, vous avez été réintégrée ?
— Ben oui, vous n’êtes pas au courant ?
— Heu, si, c’est possible. Je ne m’occupe pas personnellement de tous les dossiers. Il y a mon collaborateur pour les choses un peu… subalternes. Non pas que votre licenciement ait été subalterne – ouh là, loin de moi cette idée – mais bon, je veux dire que votre réembauche était largement plus anecdotique que le licenciement. Un licenciement, c’est toujours douloureux – enfin moi, personnellement, ça me fait souvent mal. C'est une décision qui n’est jamais facile pour un DRH. Enfin, vous voyez, tout est bien qui finit bien ! Je vous avais promis que vous alliez rebondir. »
Sous les néons blafards de la cafétéria, je réalisai que son regard ressemblait à celui d’un golden retriever un peu con.
« Et alors, ça se passe bien, là où vous êtes ?
— Ce n’est jamais que mon premier jour ici. Et puis, j’étais aux RI, et on m’a transférée au service juridique. Ce n’est pas du tout la même chose.
— Vous allez savoir gérer, j’en suis sûr.
— Oui mais enfin, je n’ai pas la formation d’une juriste, et je…
— Vous allez vous y faire. Madame Trocmu, qui a dû vous accueillir ce matin, n’avait rien d’une juriste non plus quand elle est arrivée. Je peux vous affirmer qu’avec elle, il y a eu du boulot. Il a fallu la décrasser pas mal, si vous voyez ce que je veux dire. »
Ses doigts tapotaient le rebord de son plateau-repas, avec cette assurance molle du cadre moyen persuadé de maîtriser l’art de la séduction en réunion. Il me dévisageait comme s’il me voyait pour la première fois.
« Ç’aurait été dommage de se priver de ces jolis yeux, en tout cas. C’est là qu’il y avait une faute. »
Il rit, satisfait de lui-même. Plus jeune, j'aurais sans doute rougi, mais là...
Soudain, il se pencha comme s’il allait me confier un secret d’État. « Entre nous soit dit… vous avez vraiment du potentiel. Vous pourriez aller loin, avec un minimum d’investissement. Vous me suivez ? » Mais… il me drague comme un commercial en séminaire à Deauville ou quoi ?
« Je crois que vous avez une tache, là.
— Ça doit être le poulet basquaise. Pas d’inquiétude, hein, j’ai un jeu de chemises propres, rangées dans l’armoire Dossiers Sensibles. C’est approprié, non ? »
Il lâcha le même rire satisfait, persuadé d’avoir fait un trait d’esprit. Je hochai la tête et rangeai mon sandwich dans son emballage.
« Bon, eh bien… à la prochaine, Brigitte ! Et n’oubliez pas : ici, on dit ‘challenge’ et pas ‘problème’ ! Bonne continuation dans tout ce que vous faites ! »
En sortant, je croisai dans le couloir la blonde du service marketing. Elle me fit un clin d’œil. « Alors, ma chère ? Toujours aussi inspirant, notre DRH ? »
Ce fut le jour où mon cœur démissionna sans préavis.

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