7. Je suis une goule

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Bon, on arrête là. Les vampires ont toujours le beau rôle : il choisit, elle se laisse faire. Le procédé a l’âge de Dracula lui-même.

Trop cliché.

S’il doit y avoir un vampire, autant inverser la circulation. Garder les canines, la plume et l’initiative.

Cette fois, ce n’est pas le prince des ténèbres qui choisit sa proie. C’est la narratrice qui choisit sa matière.

Mes chéries je n’aime pas trop ce mot, mais…, asseyez-vous. Ou restez debout, peu importe – vous savez comme moi que les femmes qui osent n’ont pas besoin de chaise.

Vous le savez déjà, j’ai merdé. C’est pour cela que je tiens à raconter ma version des faits et être tout à fait transparente. Et la transparence, pour une goule, ça peut être important dans certaines circonstances.

Parce qu’une goule, ça ne se contente pas de rôder dans l’ombre. Non. Une goule, ça aime jouer avec la lumière – surtout quand cette lumière éclaire les visages pâles des hommes qui croient encore détenir le pouvoir.

Alors oui, j’ai foiré. Mais une goule qui avoue ses erreurs, c’est une goule qui prépare son prochain festin. Alors voilà. Je vais tout vous dire. Enfin, presque tout. Enfin, ce dont je me souviens. Parce que bon, entre nous, la mémoire d’une goule, c’est comme un frigo mal fermé : ça sent le renfermé, ça fuit, et des fois, y a des trucs qui disparaissent sans qu’on sache pourquoi. Mais je vais essayer. Je vais vraiment essayer. Parce que la transparence, pour une goule, c’est important Zut, déjà dit. Enfin, surtout quand on a merdé. Et là, mes chéries, j’ai merdé. C’était pas un petit raté, non, mais un truc qui fait mal aux dents, comme quand on mord dans une pomme pourrie et qu’on tombe sur le ver. Sauf que le ver, c’était moi. Enfin, pas exactement un ver, plutôt une goule affamée qui a confondu son steak avec un morceau de carton. Bonne idée, le ver ? Et puis le problème dans l’histoire, ce n’était pas moi …

Reprenons.

Alors oui, j’ai foiré. Mais une goule qui avoue ses erreurs, c’est une goule qui prépare son prochain festin. Alors voilà. Je vais tout vous dire.

Vous serez seules juges à la fin. Et franchement, à mon avis, il faut continuer à investir dans cette entreprise si nous voulons en prendre le contrôle. Nous nous sommes donné pour mission de réduire le patriarcat en chair à pâté. Littéralement. Ce n’est pas le moment de faiblir.

La cible, c’est le patriarcat aussi. Voilà.

Pourquoi cette entreprise, d’ailleurs ? Parce que le conseil d’administration est un véritable nid à testostérone. L’ego des costards-cravates là-bas y est plus vaste qu’un open-space.

Et vous savez quoi, mes chéries ?

L’ego, ça se brise.

La peur, ça se mange. Heu ?

Et une entreprise où les hommes croient encore détenir le pouvoir… C’est un buffet à volonté.

Alors oui, on aurait pu choisir une start-up ou un cabinet d’avocats. Mais cette boîte est le cœur du système, où le patriarcat se croit en sécurité.

Et rien ne fait plus plaisir à une goule… qu’un homme qui ne la voit pas venir.

Je vais vous raconter mon premier jour dans la boîte où Rebecca, pilier officiel du Service Marketing, mène déjà son monde à la bra… non, non, je ne vais pas faire de jeu de mots facile, bien que ce soit tentant. Moi, je suis arrivée avec mes T-shirts et mes jeans, des vêtements qui crient « je ne suis pas une menace », sauf que si, je suis une menace, mais une menace en coton, une menace qui a faim.

Comme vous devez vous le rappeler, j’ai pris la place de Marguerite Renard. C’était l’idéal pour accomplir cette mission : discrète, pas encore connue dans son nouveau département (mais des tenues moyennement sexy), je pouvais donc la remplacer sans que personne ne puisse soupçonner l’imposture. Au fait, je ne comprends pas ce qu’ils ont fabriqué avec elle : fraîchement licenciée, et finalement réengagée… Déjà dit, ça. Les RH sont manifestement un point faible de l’entreprise. Je comprends très bien qu’on s’y attaque.

Bref. Venons-en aux faits. Attaquons le dur.

Après une matinée tout à fait insipide (pas grand-chose à me mettre sous la dent – vous voyez ce que je veux dire, les chéries), ce fut enfin l’heure du repas, le vrai. Parce qu’une goule, ça ne vit pas que d’air conditionné et de réunions inutiles.

La cafétéria sentait le café brûlé et les rêves brisés – le parfum signature de l’endroit. Lui, je l’ai tout de suite remarqué : physique plutôt plaisant, allure sportive. Un assez beau morceau qui allait finir en bouillie. Je l’ai littéralement dévoré du regard avant de m’asseoir à sa table.

Il a eu l’air surpris et n’a pas semblé me reconnaître. Pourtant il aurait dû. La conversation est partie très vite sur le mauvais état du matériel.

C’est ainsi que je l’ai emmené dans mon bureau pour qu’il constate de lui-même la condition assez déplorable des meubles – le bureau qui a l’air aussi solide que les promesses de la direction, et le classeur Dossiers sensibles sur le point de s’effondrer si par malheur l’idée venait de s’appuyer dessus. Il me conseilla alors de contacter les Achats, avec un sourire de commercial qui venait de vendre un frigo à un Inuit. (Et allait-il lécher l’Esquimau, avec tout ça… ? Pfff, il faudrait peut-être que j’arrête pour ce soir ?)

C’est là que j’ai décidé de sortir le grand jeu.

À partir de cet instant, ma proie n’en a plus mené large : on aurait dit un poussin abandonné dans un couloir d’abattoir.

« Tu as peur des espaces confinés, Jean-Philippe ? » ai-je susurré en le plaquant contre le mur. « Moi, j’adore. Ça rappelle les cachots. Et les cachots, c’est là que les vrais jeux commencent. »

Je l’ai plaqué contre le mur, comme on écrase une mouche, sauf que la mouche, elle, elle ne gémit pas. Lui, si. Il a gémi. Pas de plaisir, non, de peur. Une peur qui sentait la sueur et le désespoir, comme un parfum bon marché.

Il devint blanc comme un linge, comme si je l’avais déjà vidé de son sang.

« Un petit bilan de compétences, Jean-Philippe ? », poursuivis-je, en le déshabillant comme on prépare un sacrifice – soigneusement, mais avec entrain.

Problème. Un type un peu effrayé, eh bien, comment dire… Le matériel reste en mode hors service. Mais totalement.

Il a fallu que je bombe le torse et gonfle ma poitrine jusqu’à un honnête 105 E pour obtenir enfin une réaction technique de sa part. « Bieeen… Je suis indulgente avec les petites entreprises, mais il vaut mieux qu’il y ait un minimum d’assise pour faire affaire » fis-je en retroussant les babines.

J’avoue : il n’était pas complètement maladroit malgré son peu de résistance au stress. Je lui ai proposé un plan de relance, en m’agenouillant devant lui. Instantanément, son engagement professionnel connut une hausse spectaculaire. Mmm. Ça bande un peu mou, comme Patrick.

Alors que je commençais à savourer (dans tous les sens du terme) mon petit effet, j’ai vu son regard hésiter, comme s’il voulait lever le doigt pour poser une question.

« Mmmm… oui ?

— J’ai remarqué que vous m’avez appelé Jean-Philippe à deux ou trois reprises. Moi c’est Patrick, de la Compta. »

Patrick. P-A-T-R-I-C-K. Patriiiick !!! Ça ne va parler qu’à une seule génération, ça.

Oh oui, je sais ce que vous allez me dire. Ça va, c’est bon… J’aurais dû remarquer qu’il n’avait pas les yeux verts. Tout le monde peut se tromper. Imaginez d’abord ma déception. On m’avait promis un steak bien saignant, et je me retrouvai devant un morceau de vieille carne d’ersatz tofu. Rien de toxique, bien sûr… mais enfin, ça ne croustille pas pareil sous la dent. C’est pour cela que nous nous attaquons aux dirigeants, aux patrons, à tout ce qui a du pouvoir, parce que ça se nourrit mieux, et ça boit mieux aussi. Un cadre dirigeant bien vascularisé, c’est comme un bon Bordeaux : ça se mérite.

Autant dire qu’en termes d’hémoglobine, c’était la soirée la plus décevante de mon trimestre.

Pas d’inquiétude, hein : j’ai fait en sorte pour que Patrick se réveille la tête dans la cuvette des WC. Il aura cru que le poulet basquaise de la cafétéria avait tenté une révolution dans son estomac.

Et pendant ce temps, Jean-Philippe…

Vous vous souvenez ? Le vrai Jean-Philippe. Celui avec les yeux verts. Les yeux verts comme les forêts des Carpathes l’herbe des cimetières, cette nuance de vert qui promet des nuits sans sommeil et des matins sans remords. Tiens, ça faisait longtemps que je n’avais pas donné dans les cinquante nuances de vert… Celui qui ne porte pas de costume, ou alors si bien taillé qu’on dirait une seconde peau, une peau qu’on aurait envie de déchirer avec les dents. Grotesque. Celui qui sourit en coin, comme s’il savait déjà que vous allez le manger, et que ça ne le dérange pas. Au contraire.

Où est-il, alors ?

Bon sang, où est-il ?

Parce que Patrick, c’était comme si on m’avait servi un vin de table alors que j’avais commandé un Bordeaux 1982. Jean-Philippe, lui, c’est LE Bordeaux. Le grand cru. Celui qui se bonifie avec l’âge, et qui vous laisse ivre morte après deux gorgées. Non, là c’est un cognac qui titre à 40°. Deux gorgées et tu roules sous la table ? Tsss…

Revenons en arrière.

Ce matin-là, je l’ai vu. Jean-Phi. Vraiment. Il était là, près de la machine à café, celle qui crache un liquide brunâtre qui ressemble à du kawa comme Patrick ressemble à un homme. Et hop, rhabillé pour l’hiver. Lui, il tenait une tasse en porcelaine. Blanche. Immaculée. Comme s’il savait que le plastique, c’était pour les autres. Et il m’a regardée. Vraiment regardée. Pas comme Patrick, qui clignait des yeux comme un hibou sous la lumière, non : un regard répétition avec regardée – je dois fatiguer un peu qui glissait sur moi comme une lame, lent, précis, presque clinique. Un regard qui disait : « Je sais ce que tu es. Et ça ne me fait pas peur. »

J’ai pris bien soin d’effacer sa mémoire. À Patrick. Il ne remarquera rien à moins de faire un check-up rapproché de sa bite, ce qui, soyons honnêtes, n’est peut-être pas son loisir du dimanche. Après, je ne connais pas son degré d’hygiène. Mmm, risqué. C’est frôler le mauvais goût sans vraiment en sortir.

Enfin… une mauvaise rencontre ne tue pas une goule. Malheureusement pour les humains, cette théorie ne s’applique pas à eux.

Moralité ? Il n’y en a pas. Enfin, si : le patriarcat, c’est comme un buffet, des fois, on se trompe de plat. Mais on revient toujours à table. Avec un plus gros couteau.

Verdict : mouais.

À croire que je concours pour la Palme du syndrome de la page blanche.

De toute évidence, écrire sur le fantasme ne suffit plus.

Et en parler à quelqu’un ? Bonne idée ?

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