11. Bis repetita

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Par email, il m’avait proposé la cafétéria.

Soit. La cafétéria. On n’en sortira donc jamais.

Il arrive et m’explique que son bureau est « trop en désordre » pour qu’on y aille.

« Et un problème de moquette, peut-être ?

— Heu, pas particulièrement, non.

— Ah, je pensais. Une intuition, comme ça. »

Les bureaux ont une importance absurde dans ma vie. Trop fragiles, trop solides, trop chers, trop symboliques. Celui-ci restera donc hors champ. Tant mieux. Ou tant pis.

Nous nous installons en face à face, comme la première fois, mais pas à notre table. Il faut de la place : mon dossier, mon ordinateur, ses carnets, des contrats, des annexes. Tout ce qui sépare, classe, protège. Un dispositif.

La lumière n’est plus oblique comme en octobre. Elle m’arrive de face, sans poésie, presque clinique, perçant la grisaille de la fin d’automne. À contre-jour, son regard est devenu bleu de plomb. Une éclaircie laisse passer le soleil, qui me frappe aux yeux. Je cligne. Je sais que le noisette de mes iris se nuance de kaki. Il lève la tête. Il me regarde vraiment, cette fois. J’ai la sensation étrange d’être brièvement éclairée à mon tour, comme si le projecteur s’était inversé.

La conversation commence tout de suite. Elle est dense, longue, sérieuse.

On parle de procédures, de réunions inutiles, de mots mal choisis, de mails qui laissent des traces plus durables qu’on ne le croit. Je lui fais un retour RH calme, précis, presque chirurgical. Je pointe toutes les petites et grandes incongruités qui ont émaillé ma procédure de licenciement. Je déroule, sans accuser. Il écoute. Il prend des notes. Beaucoup. Trop, peut-être. Il acquiesce. Il est exactement à sa place.

Il me dit que ces retours sont précieux. Qu’il en a besoin.

Je note la différence : en octobre, je cherchais une place. En décembre, j’en ai une – et c’est lui qui recueille.

Le temps s’étire. Anormalement. Plus de deux heures passent sans que personne ne regarde sa montre. Il avait annoncé : « Vous pouvez prendre tout le temps que vous voulez. » Je découvre que ce n’était pas une simple formule.

Il n’y a plus d’équation absurde cette fois. Plus de scène de mauvais roman.

Le désir est là – intact, silencieux. Mais ce n’est plus lui + moi + quatre murs. C’est lui + moi + le réel. Et le réel, aujourd’hui, gagne la partie.

Je le fais rire plusieurs fois. Par réflexe. Par nature.

Il sourit souvent. Il reste poli. Toujours à la bonne distance.

Son alliance luit doucement quand il rassemble ses papiers. Elle a toujours été là. Simplement, en octobre, je ne la regardais pas.

Quand nous nous levons enfin, il enfile sa veste, noue son écharpe. Il est clair qu’il part. Que c’était pour lui la dernière chose à faire avant la fermeture, avant la pause hivernale, avant le retour à l’ordre.

Le premier que j’ai vu en arrivant.

Le dernier à qui je parle avant les vacances.

Je reste un instant immobile. J’ai des affaires à ranger dans mon bureau.

En octobre, je me demandais quoi faire de lui.

En décembre, je comprends : je n’ai probablement rien à en faire.

Ce n’est pas une chute.

C’est une retombée.

Autrement dit, ma libido, je peux m’asseoir dessus ?

Sauf qu’elle est là, bien vivante, coincée sur une chaise de cafétéria, chauffée à blanc par deux heures d’écoute attentive et des sourires trop doux pour être honnêtes.

Et puis s’asseoir sur sa libido, c’est tout simplement avoir le feu aux fesses.

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