Ne pas se dissoudre

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Mon père gare la voiture sur le parking, et je m’aperçois que c’est très exactement l’endroit où je suis née. La vieille maternité, construite grâce aux dons des habitants de La Rochelle pour pallier les destructions laissées par la Grande Guerre dans le Nord, a été détruite il y a une dizaine d’années. Elle se dressait ici.

Nous nous dirigeons vers le secteur « Médecine » du centre hospitalier. Le dédale des couloirs nous est devenu familier en quelques jours. Nous dépassons la salle de garde des infirmiers, le couloir où les murs se parent de guirlandes et de dessins.

C’est fou ce qu’un hôpital peut être bruyant, entre le bip-bip des moniteurs, les télévisions qui tiennent compagnie aux malades, le vrombissement des moteurs électriques qui gonflent un matelas anti-escarres, qui maintiennent un patient en vie, ou qui insufflent de l’air dans des poumons fatigués.

Cette année, c’est un Noël blanc clinique.

Ma mère est en fin de vie. Cela fait onze ans qu’elle décline – onze ans aussi qu’elle résiste ; on peut voir les choses ainsi. Le médecin qui s’en occupe a été clair : elle ne rentrera pas chez elle. Elle ne mange pas, son état se dégrade trop. Son cœur lâche. C’est une question de quelques semaines. Mon père et moi ne voulons pas d’acharnement thérapeutique.

Mes pensées convergent souvent vers Jean-Philippe T. Son sourire numéro un : l’empathie. Son sourire numéro deux, plus marqué : le franc amusement, qui me dit « Oh, toi… »

Avec la vie tout s’en va

Avec la vie rien ne va

Déjà que je n’aime pas ce moment de l’année. Quand on n’a pas d’enfants, quand on a une famille réduite jusqu’à l’os, Noël se vide de son sens. Et en 2025, cette fête ne m’est jamais parue aussi futile.

Je dois faire le deuil de ma mère et le deuil de Jean-Philippe T.

Ils doivent s’en aller tous les deux.

L’une sera ineffaçable à jamais dans ma mémoire. Je ne sais pas encore ce qui adviendra de l’autre.

L’énigme est infiniment plus séduisante que la mort au travail. Il n’y a rien que je puisse faire pour Maman, dans le temps qui lui reste, à part être là.

Penser à Jean-Philippe T., à son sourire, à sa façon de m’écouter et de me répondre, à des scènes fantasmées, à des histoires qui me traversent le corps, ce n’est pas oublier ma mère. Je refuse de me laisser entièrement aspirer par la mort.

Un objet de désir inaccessible est un réservoir imaginaire sûr, sans danger réel, sans passage à l’acte, sans complication.

Il me tient debout.

C’est une zone où rien ne peut empirer. Une zone stable. Une zone où la vie peut continuer à circuler, librement.

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