13. Les cicatrices guériront plus vite que le cœur
Pour la première fois, je m’adresse directement à toi, Jean-Philippe T. D’habitude, on se voussoie, conscients l’un et l’autre de toutes les distances entre nous. Mais ici, c’est entre toi et moi. Il est grand temps que je t’interpelle, que j’épuise tout ce que j’ai dans le cœur que je te dise à quel point ta présence me manque et à quel point en même temps je m’en fous tellement c’est ça et tellement c’est pas ça.
Je suis en train de faire le deuil de la mère que j’ai eue, mais aussi de celle que j’aurais dû avoir, et de tout ce qui n’aura jamais eu lieu entre nous deux.
Je me dis qu’à la rentrée il me faudra affronter les mines contrites, les banalités de mes collègues – du moins ceux qui seront au courant de ce qui m’arrive, je parle de la seule épreuve qui sera visible qui me donne un nouveau statut celui d’orpheline qui me couvrira de noir comme si tout venait de là. Mais mes larmes porteront toutes ton nom quand elles couleront à petit bruit, parce que mon chagrin vient de toi et non de la perte de ma mère. Que ceci soit bien clair.
Et toi tu ne seras pas là – parti, fini, j’ai grillé toutes mes cartouches, nos contacts seront désormais dus au seul hasard.
Quinze jours à arpenter les couloirs du centre hospitalier qui m’a vue naître, quinze jours à sentir ton pouvoir érotique s’effacer tellement je suis prise entre tant de pensées bizarres, contradictoires, écrasantes, à écouter les délires parfois poétiques de ma mère qui se laisse mourir de faim, intranquille dans son lit.
Je ne me demande même pas ce que tu deviens – à peine me dis-je que tu dois être bien à l’aise, confortable dans ta vie familiale, à regarder par la fenêtre les flocons que l’hiver a bien voulu nous prodiguer cette année, comme un souvenir lointain des hivers de notre jeunesse.
J’ai passé une vie à être mal lue, sous-estimée, interprétée à travers de mauvais cadres, renvoyée à des platitudes.
Et là, soudain, quelqu’un me regarde à la juste hauteur.
Ce quelqu’un me répond de façon adéquate, ne m’enferme ni dans la plainte ni dans la faiblesse, me voit entière, droite, responsable, vivante.
Mais quelle connerie, Jean-Philippe. Ce type de reconnaissance n’est pas courant.
Ce que je perds en renonçant à toi, Jean-Philippe, ce n’est pas un homme.
Ce n’est pas une possibilité amoureuse.
Ce n’est même pas un fantasme, au fond.
Je renonce à un être qui, sans que j’aie besoin de m’expliquer, m’a située là où je devais être située depuis longtemps. Et oui – abandonner cela, c’est violent.
Parce que toi, tu es tout sauf un type médiocre. Tu n’es pas de ceux qui auraient balayé mon histoire d’un revers de main, comme l’ineffable Simon – oui, parlons-en – réduisant ce que j’ai traversé avec mon ancien patron à de simples « histoires de travail ennuyeuses » (admirable formule, Simon), comme s’il ne s’était agi que de mesquines frictions entre voisins de bureau. Alors que non : il était question de délits, de manquements graves au Code du travail, de réalités lourdes et tangibles. Et c’est bien de cela dont nous avons parlé, n’est-ce pas, Jean-Philippe ? Si notre conversation s’est étirée, c’est aussi parce que tu voulais comprendre ce qui m’avait menée jusque-là, ce qui m’avait précédée.
Toi et moi, en somme, nous sommes engagés dans une même recherche d’un mieux : toi dans ton travail, moi… dans ma vie tout entière. Faire autrement – voilà notre point commun.
Eh bien voilà, Jean-Philippe : tu as fait ce qu’aucun autre a songé à faire avant toi. Tu t’es intéressé à une partie sensible de mon histoire. Mieux encore, tu ne m’as pas vue comme une victime. De cela je t’en rendrai grâce éternellement.
Je le perçois désormais avec netteté : deux courants presque contraires me traversent. D’un côté, un désir brusquement réveillé – des visions érotiques, joyeuses, presque burlesques, qui fissurent la grisaille du quotidien, dont j’ai vitalement besoin dans cet univers trop étroit, trop raide. De l’autre, quelque chose de plus souterrain affleure : des heurts obscurs qui réactivent des douleurs anciennes, enracinées dans cette solitude ontologique – la belle formule qu’une amie philosophe a posée sur moi comme un diagnostic. Je parle là de fils électriques mis à nu. Qui envoient des étincelles dès qu’on y touche.
Les autres, eux, sont vus d’évidence. Moi, j’ai grandi avec l’idée qu’il me fallait mériter ce regard. Et je n’y suis jamais parvenue. À ce jour, personne ne m’a réellement vue.
Et toi tu débarques avec ton grand carnet et ton air sérieux. Juillet. Octobre. Décembre. Tu enfonces une brèche dans ma nuit noire.
Est-ce de l’amour ? Non, sûrement pas. Pour cela, je devrais te connaître, et je ne te connais pas.
Je refuse en tout cas qu’un quelconque sociologue m’enferme dans quelque case que ce soit. Je ne représente que moi-même. Je ne suis pas ici pour parler des désirs de la quinquagénaire en pleine crise du milieu de vie. Ce n’est pas une crise du milieu de vie. C’est un état d’insécurité affective qui dure depuis quarante ans. Ce sont tous mes empêchements anciens qui m’enferment.
Et puis d’abord, j’ai toujours vingt ans dans ma tête (donc, Jean-Philippe, laisse-moi te dire : tu es quasiment trop vieux pour moi). Ce n’est pas un simple état d’esprit. Une partie de mes structures mentales sont bloquées à cet âge-là. Je cherche encore le regard amoureux aimable amical bienveillant compréhensif merde merde merde (non tout cela à la fois) qui se posera sur moi. Pour commencer à démettre mes entraves.
Mais qui s’est soucié un jour de me donner ce dont j’avais le plus besoin, moi dont on admire à l’envi la résilience, la solidité, que sais-je encore et j’en ai marre d’être celle qui résiste dans le vent dans la tempête qui fait face à tout qui ne s’effondre pas allez un peu moins d’admiration et un peu plus d’amour d’amitié de bienveillance de compréhension bordel de – (tout cela encore une fois) ne nuirait pas. Je vais finir par crever le bec ouvert sur mon piédestal.
Alors, oui, tu me montres peut-être la voie.

Annotations
Versions