14. Miss Cactus
« Saaalut !
— Salut. (Un silence) On se connaît ?
— Bah ouais on se connaît. On s’est rencontrés la semaine dernière.
— Heu ?
— Bah ouais, à la soirée Le Droit à l’Amusement, au Macumba.
— Alex ?
— Non, Alex c’est mon copain, moi c’est Jean-Phi.
— Ah ouais… Jean-Phi. Ben excuse-moi, hors contexte, je te remettais pas. Des fois, je suis pas très physionomiste.
— Je vois ça. T’es seule pour manger ?
— Ouais. En fait, je viens pas souvent au RU. Aujourd’hui c’est exceptionnel. J’ai pus vraiment de cours.
— Ah bon ?
— Ben non, je suis en fin d’études. J’étais venue rencontrer mon directeur de mémoire, et donc… donc… je mange ici ce midi.
— Ah… C’est toi qui fais de l’anglais, hein ?
— C’est ça. Et toi, qu’est-ce que t’étudies ?
— Je suis en droit.
— Ouh là, c’est pas très fun, le droit. C’est normal que t’étais à la soirée alors.
— Ouais… On se met là ?
— Ah ? Tu veux manger avec moi ?
— Ben, si tu veux. Je vois que t’es avec personne. Et moi je suis tout seul.
— Ouais, ben si t’as envie. Je vais pas te dire non.
— On dirait que ça te dérange ?
— Non. Enfin, j’ai pas l’habitude de manger avec quelqu’un. Tiens, t’as pris aussi le thon basquaise ?
— Les pâtes me disaient trop rien. (Un silence, il commence à manger.) Tu faisais quoi à la soirée ?
— Bah, elle était ouverte à tout le monde, non ?
— Oh, c’est pas la peine de t’énerver pour ça. Bien sûr que tout le monde pouvait venir, c’est pas ce que je voulais dire.
— Non mais je m’énerve pas, c’est le sous-entendu… Enfin bon, si tu veux tout savoir, j’étais avec ma copine Caroline qui a des vues sur un mec qui fait du droit constitutionnel. Bon, le droit, déjà en soi… Mais en plus quand il est constitutionnel !
— On dirait que t’as un problème avec le droit…
— Non, mais le droit constitutionnel, ça a pas l’air marrant, excuse-moi ! Le mec en tout cas, il a l’air chiant comme la pluie. Enfin bon, c’est le problème de Caroline, après tout. Heu, j’espère que tu veux pas te spécialiser dans ce genre de machin…
— Non, t’inquiète, ça me tente pas. Je suis plutôt attiré par le monde de l’entreprise.
— Ah ouais ?… Ah. (Un silence) Heu, le monde de l’entreprise, en droit ? Tu m’expliques ?
— Ben, on peut se spécialiser dans le droit des affaires, le droit du travail, ou devenir conseiller juridique…
— Aaaah… d’accord. Mmm. C’est pour apprendre aux multinationales à contourner la loi ?
— Pas forcément, et puis on n’est pas obligé de travailler pour une multinationale. Moi je suis dans le parcours AES, la gestion des entreprises. On s’occupe aussi d’économie, de ressources humaines…
— C’était un peu de l’humour, là. Tu vois, je suis en mode marxiste-léniniste depuis quelques semaines, alors, moi, quand on me parle « monde de l’entreprise »…
— Ah ? Bon, ben merci de m’avoir prévenu. Il est un peu spécial, ton humour. (Un silence) Marxiste-léniniste, t’es sûre ? T’es au courant que le mur de Berlin est tombé y a dix ans ?
— C’était de l’humour aussi.
— Ouais, j’me disais… (Un silence) Mais en fait, l’anglais, c’est pas super drôle non plus quand on y pense.
— Mmm ?
— Comme tu critiquais le droit constitutionnel… Ben je trouve que l’anglais, ça peut être galère aussi. Enfin, j’veux dire, la grammaire, les verbes…
— Je critiquais pas le droit constitutionnel, c’est juste que ça manque de fantaisie, à vue de nez. Et puis, je te rassure tout de suite, j’ai pas étudié la grammaire longtemps. Je suis une civilisationniste, et j’ai aussi un diplôme de traductrice que j’ai eu l’an dernier – d’ailleurs je pense faire ça plus tard comme métier.
— J’croyais que tu bossais à un mémoire ?
— C’est ce que je viens de dire, je suis une civilisationniste – mais en fait le mémoire c’est surtout pour le fun.
— Pour le fun ?
— Bah ouais : je peux le faire, donc je le fais.
— Ah. Et ça parle de quoi, ton mémoire ?
— Mmm, chuis pas sûre que je vais te le dire. C’est un sujet assez spécial.
— Bah, dis toujours.
— Nan, tu vas me juger.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c’est vraiment spécial.
— Mais je vais pas te juger.
— Ouais enfin, c’est juste que… c’est spécial. Ça a rapport avec la Première Guerre mondiale. Voilà.
— Et alors ? C’est si spécial que ça, la Première Guerre mondiale ?
— Pas en soi, mais ce que j’étudie, c’est vraiment spécial.
— Et tu veux pas en dire plus ?
— Si on se connaît plus un jour.
— Mais je vais pas te juger pour ça, hein. (Un silence) Tu fais pas confiance aux gens, en fait.
— Ouais, p’t-être. Mais je sais pas comment t’es. Ça risque de te donner des idées fausses sur moi.
— Bah garde-le pour toi, ton sujet. Je vais pas insister, si t’aimes faire des mystères. (Un silence)
— Au fait, tu viens loin pour manger, non !? Y a pas de RU, à la fac de droit ?
— Si, mais je devais voir mon copain Alex, et je crois qu’il a oublié.
— Il étudie ici, Alex ?
— Ouais, il est en lettres.
— Ah, enfin quelqu’un qui sait où est la vraie vie !
— C’est de l’humour aussi ?
— On ne saurait rien te cacher.
— Tu vois, je commence à te calculer.
— J’avais compris que toi et Alex, vous êtes en première année ?
— Ouais, et on était ensemble au lycée.
— Eh, tu devrais pas être avec moi.
— Comment ça ?
— Je suis vieille, par rapport à toi.
— Bah t’es pas vieille. Enfin, moi j’trouve pas. C’est pour ça que j’pouvais pas manger avec toi ?
— Non mais laisse tomber. Je… Mais c’est mignon, un poussin à peine sorti de l’œuf. C’est rafraîchissant. (Un silence) Y a pas de filles, en droit ?
— J’comprends pas tes allusions. Et j’apprécie peut-être les femmes un peu plus matures.
— Mûres. Mâture, c’est l’ensemble des mâts d’un bateau.
— En fait, c’est toi qui es un peu chiante.
— Excuse-moi, c’est mon côté linguiste. Et j’en ai marre d’entendre ce mot. Avant, on l’entendait jamais. Chais pas d’où ça sort, mais ça me gave un peu. Non mais, des mots comme mature, j’entends l’anglais derrière, alors ça m’énerve.
— D’accord. T’as fini ?
— Tu parles du repas ou de mes remarques ?
— Les deux… Heu, je parle du repas. On s’en va ?
— Ouais.
— Tu fais quoi, cet aprèm’ ?
— Là, bah… J’vais rentrer chez moi. Je dois bosser, de toute façon. Mon directeur de mémoire m’a bien briefée tout à l’heure, il va falloir que je note tout ça. (Un silence) À plus, alors ?
— Heu, ouais. Tu vas par où ?
— J’rentre chez moi en métro.
— Je vais le prendre aussi. Enfin… Je peux faire comme ça.
— On peut y aller ensemble alors. (Un long silence. Ils marchent. Ils arrivent à la station de métro.) Allez, vite, y une rame qui arrive ! Si on se dépêche, on va l’avoir !…
— Et ben on l’a eue ! T’habites en centre-ville ?
— Ouais, pas loin de la Grand’ Place. Royal street.
— Pour une marxiste-léniniste auto-proclamée, ça la fout mal.
— Carrément. Mais je veux dynamiter l’ordre bourgeois de l’intérieur. C’est le but. Et toi, tu loges où ?
— Moi, chuis encore chez mes parents. À Roubaix.
— T’es de Roubaix ? Comme ma mère, alors.
— Y a beaucoup de monde qui sont de Roubaix. T’as un appart’ ?
— Ouais, je suis dans un studio.
— T’as de la chance d’avoir un endroit à toi.
— Si on veut. C’est bien pour bosser, au moins je suis pas emmerdée. (Un silence.)
— Pourquoi tu me demandais tout à l’heure s’il y a pas des filles en droit ?
— Bah chais pas… Heu… Comme ça… Tu viens bien traîner à la fac de lettres et de langues. Et pas de bol, t’es tombé sur une vieille.
— Mais arrête avec ça. J’ai dit que c’était pour voir mon pote Alex. Et puis heu… Il se peut que j’apprécie vraiment les filles un peu plus vieilles, je les trouve plus intéressantes. Elles sont moins superficielles.
— Au niveau discussion, c’est sûr que c’est quand même autre chose, enfin, je crois… Ah, Fives. Ça va être là que je descends.
— Tu descends là ? Déjà ?
— Ouais, je dois faire un saut vite fait dans le coin.
— On aurait pu… Hem…
— Désolée, faut que j’y aille. Salut, et bonne continuation, des fois qu’on se reverrait pas.
— Ouais, salut… ’fin…
— Tu disais ?
— Non, rien. »

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