15. En fait, je ne pleure pas
Je l’ai suivi sur quelques mètres, sans savoir si je devais le rattraper.
Une voix a hurlé dans ma tête. LAISSE-LE.
Après un trimestre sans nous voir – ou si peu – nous en sommes à nous frôler. À quelques secondes près, je le percutais. Un instant plus tôt, nous nous retrouvions nez à nez, sourire un peu forcé sans doute, obligés de nous souhaiter la bonne année.
Quelque chose me frappe dans sa trajectoire, si nette, si précise. En passant à l’angle du couloir où se trouve mon bureau, il ne me cherche pas. Il ne cherche personne. Il est concentré, pressé, fermé. Son pas dit : Ne me retenez pas. L’homme du devoir accompli, du prochain rendez-vous, du travail qui remplit tout.
Je m’aperçois qu’il n’est pas grand. Que je le dépasse un peu. Combien de fois avons-nous été debout côte à côte ? Je découvre son corps comme on découvre un détail qu’on n’avait jamais osé regarder : la silhouette sèche, les jambes un peu arquées. Sport en salle ? Marche ? Vélo ? (Il en a le temps ?) Je m’étonne de penser à cela maintenant.
Moi, dès que je sors de ma tanière, mes yeux balaient le paysage – open space, couloir, coursive, patio – à la recherche d’un visage connu. Trois ou quatre mois après mon atterrissage forcé, je m’accroche à tout ce que je peux reconnaître. La moindre figure familière me fait du bien. Et – sait-on jamais – si je l’apercevais, lui ?
Je lui ai envoyé les documents demandés juste après notre réunion. Il était déjà en vacances. J’espérais un mot de remerciement, une dernière étincelle avant que les braises ne s’éteignent tout à fait. J’ai été ensevelie sous les mails de la rentrée, je n’ai pas eu le petit message tant souhaité.
Et pourtant, j’aimerais encore me raconter à lui. Lui parler de ma mère.
IL N’EN A RIEN À CIRER, DE TA MÈRE.
À la mi-janvier, la mauvaise nouvelle est tombée. Et contrairement à ce que je redoutais, je ne suis pas submergée de chagrin. Peut-être parce que je vis avec la maladie de ma mère depuis si longtemps.
Peu à peu, parce que je ne pleure pas, parce que je ne me plains pas, parce que je suis comme je suis, je rentre dans la case qu’on m’assigne depuis toujours : la fille qui tient le coup. La solidité incarnée. Et les collègues se chargent parfois de faire les questions et les réponses. « De toute façon, il n’y a même pas à te demander comment tu te sens en ce moment… »
Une tante, qui me disait de prendre soin de mon père et à qui je répondais que personne en revanche ne s’occupait de moi, m’a assommée d’un : « Mais toi tu as toujours été seule. Qu’est-ce que ça change ? »
Le travail fait le reste. À peine rentrée de mes trois jours de congé pour décès d’un proche, une charge supplémentaire m’attendait. Pendant mon absence, personne n’a fait ce que je devais faire. Me voilà à assurer des heures en plus.
La famille n’est pas venue lors des obsèques. Pour mes cousins et les quelques tantes qui me restent, tout événement familial se mesure au degré de dérangement. Je n’attendais pas une preuve d’affection, mais une reconnaissance minimale du lien entre nous. Je redoutais la cérémonie, le fait que mon père et moi nous nous retrouvions seuls devant le cercueil. Finalement, quelques connaissances et collègues sont venus. Ce jour-là, comme tant d’autres, le monde a simplement confirmé sa manière habituelle d’être avec moi : périphérique.
Alors mon cerveau rationalise, en mode survie.
Normal qu’il soit marié.
La bizarrerie aurait été qu’il ne le soit pas.
Il était trop jeune pour moi.
Il n’y avait rien à attendre.
Je suis trop moche en ce moment.
Je commence à faire vraiment mon âge.
Qu’est-ce que je croyais ?
Je me suis illusionnée.
Il a été pro, c’est tout.
Et la vérité : le monde s’est juste un peu plus dépeuplé. La cafétéria est déserte quand je m’y montre. Mes horaires sont décalés. Moi non plus, je ne suis pas en phase.
Je peux être aimable, rigolote, intéressante, éteinte, touchante, exaspérante, ennuyeuse, saoulante, gaffeuse, mystérieuse, illisible, distante, perchée, souriante, mélancolique, timide, joviale, extravertie, pédante, sympathique, angoissée, stressée, amicale, silencieuse, énergique, compréhensive, abordable, apathique, délurée, méfiante –
mais je ne suis spéciale aux yeux de personne.
Pourtant, il avait répondu très vite à ma demande de retour RH. Moins d’une demi-heure pour un mail : presque un prodige. Il m’avait laissé fixer la date. Il avait balayé mes faux retraits (nous pouvons échanger par mail, je ne veux pas vous déranger) pour confirmer qu'il souhaitait une réunion en présentiel.
Non, je ne pleure pas.
Mais le soir, seule chez moi, mon cœur broyé fait parfois monter des larmes.

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