…et comment s’en débarrasser.
Jean-Philippe T. Rien qu’à écrire ce nom, un mécanisme secret se met en marche, comme l’engrenage discret d’une horloge intérieure.
DRH, soit. Mais le titre est une étiquette trop étroite. Ce qu’il représente excède la fonction : un point d’ancrage dans le chaos de ces huit derniers mois, une lumière trop vive projetée sur un visage que la mémoire refuse de lâcher. Depuis trois semaines, il circule en moi – sous mes ongles, dans tous les pores de ma peau, dans cette zone trouble où la pensée devient sensation.
Jean-Philippe T., c’est le sparadrap du capitaine Haddock : une adhérence obstinée. J’ai beau tirer, frotter, détourner les yeux – il revient, se réimprime.
Là où je me trouve à présent, je ne suis pas à ma place. Je le sens instinctivement. Dans ma vie, tout est devenu sable mouvant. Je croyais tenir enfin un emploi – il n’en est rien. Je pensais maîtriser ma vie – il n’en est rien. Les mauvais plaisants se sont invités au bal de 2025 (chienne d’année, même pas encore finie mais déjà trop). À découper en morceaux (et j’en oublie) : l’indélicat qui a ruiné mon logement, les crapules qui tentent de réécrire mon passé, le chef de service qui a voulu me balancer. À passer sur le billot. Allemagne année zéro.
Alors c’est bien de rêver un peu. Sauf que j’ai appris à me méfier de mes fantasmes. Sauf que je ne sais rien de cet inconnu en-dehors de nos deux rencontres – la première dans un étau, la seconde dans un halo lumineux.
Et que dire des protocoles, des codes, de la hiérarchie – autant d'obstacles qui se dressent entre nous deux ?
J’ai donc choisi une stratégie pour me débarrasser de Jean-Philippe T. : l’absorber. Non pas le fuir, mais le travailler. Repasser la rencontre en boucle, la déplacer, la déformer, la dissoudre dans les variantes.
Faire de lui non plus une présence, mais une matière.
Trente-cinq fois Jean-Philippe T. – jusqu’à ce que le nom se creuse, que le visage perde ses contours, que le fantasme s’érode sous la répétition.
Écrire pour user. Réécrire pour réduire. Étirer la figure jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un signe vidé de sa charge. Un peu de chair en moins, un peu d’éclat qui tombe. Il se décolorera, deviendra silhouette d’encre, simple cadence dans la phrase, battement sans corps.
– Trente-cinq occurrences, c’est le plan.
Mais les plans, cette année, n’ont jamais tenu très longtemps. La vie, parfois, vient tout percuter. Commençons toujours.

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