17. Deux pour le prix d’un
Ah t’es là ? Tant mieux, ça tombe bien. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Écoute bien : je ne suis pas amoureuse de toi. Je m’en doutais déjà, mais là c’est officiel. Ma psy me l’a dit. « Fort attachement affectif ». Affectif, t’entends ? Il peut neiger, il peut faire un temps dégueulasse – depuis que j’ai entendu ça, j’ai un rayon de soleil intérieur.
— On sait que tu aimes les rayons de soleil joueurs.
Laisse-moi tranquille avec cette histoire. Je vais pouvoir me concentrer sur mon travail, être disponible pour une vraie histoire si elle passe dans le coin, bref : je ne vais pas me torturer pendant des mois avec toi. Ouf.
— Et moi, j’ai rien à dire ?
Non. Depuis le début, t’as rien à dire. Ou si peu. J’ai essayé d’adopter ton point de vue – une fois – mais t’es tellement contrôlé, tellement opaque, que tu décourages toute analyse.
— Plus de rêveries érotiques ?
Mais de quoi tu te mêles ?
— C’est bien moi l’objet de tes fantasmes en ce moment, non ?
Oui – non – enfin peut-être. Si ça te fait rien, j’aimerais parler à l’autre, maintenant. J’ai des choses sérieuses à lui dire.
— Parce que tu peux pas avoir une conversation intelligente avec moi ?
Non. Les hommes, dès qu’ils deviennent un peu queutards, perdent assez vite toute capacité cognitive. Remarque, une femme guidée uniquement par son désir sexuel finit rarement prix Nobel. Et puis en ce moment j’ai plutôt besoin de propos sensés, donc excuse-moi… Je veux parler à ton double. Mon responsable RH. Ah. Justement, le voilà.
— Bonjour, vous allez bien ?
Bonjour… Je fais aller. J’ai connu des jours meilleurs.
— Encore des soucis de travail ?
Non. C'est plus personnel. On a perdu l’élément roubaisien de la famille…
— Comment ça ?
Je veux dire que ma mère est décédée il y a un mois. Vous vous rappelez, je vous avais dit qu’elle venait de Roubaix…
— Oh je suis désolé de l’apprendre. Sincères condoléances.
Oui, merci. Vous vous rendez compte… Elle n’aura pas vécu assez longtemps pour me voir enfin dans une situation stable.
— Vous savez que j’en suis navré. J’ai fait mon possible.
Je sais, j’en suis consciente… Elle ne verra non plus l’aboutissement de mon procès aux Prud’hommes. C’est tellement dommage. Tiens, d’ailleurs, à ce propos… J’en parlais l’autre jour avec un collègue, et après la conversation, j’ai eu l’idée de googler mon ancien patron. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas fait… Eh bien je n’ai pas été déçue. Figurez-vous qu’il a fait l’objet d’un article paru dans Genre Humain il y a quinze jours. Et il s’agite beaucoup sur Internet en ce moment. Sans doute pour éteindre l’incendie.
— Ah oui ? Et que disait l’article ?
Disons que c’est un portrait. Pas des plus flatteurs. On y parle de capitalisme vérolé, de climat social dégradé, de business du désespoir – qui profite de la misère des gens. Et une bonne pincée de ce que j’ai connu moi-même, mais raconté par d’autres.
— Ça doit vous faire un choc.
Oui et non. Que cette enflure continue à faire des dégâts en s’enrichissant sur le dos des gens me donne la haine. En même temps, j’ai ressenti une drôle de sensation de validation. Comme si quelqu’un venait enfin tamponner « conforme » sur ce que j’avais vécu. Mais quelle ordure. Sérieusement. Je sais que c’est pas mon rôle, mais j’aimerais pouvoir arrêter ce mec et ses activités.
— Vous m’avez dit que votre dossier est solide. Vous allez lui donner bientôt quelques coups.
En effet. Mais il brasse tellement de millions que la somme qu’il me doit lui fera même pas mal. Or, je veux qu’il le sente passer. Que ça lui fasse mal jusqu’au fondement.
— Dites-moi, vous avez souffert avec lui ?
Disons que j’ai eu de la chance que tout ne soit pas arrivé en même temps, sinon j’aurais sûrement pété un câble. Je me suis même demandé au tout début si le problème venait de moi. Vous savez, quand on est sous l’autorité de quelqu’un qui alterne reconnaissance et mise à l’écart dans le même mouvement… On finit par perdre le nord.
— Je vois très bien.
Ah bon ? Vous voyez très bien ?
— Oui. Parce que vous me racontez ça maintenant, mais je crois que vous avez encore des traces. De la méfiance. Une hyper-vigilance. Vous observez tout. Vous analysez tout.
Ben, ça, c’est mon côté brillante analyste stratégique.
— Ou votre côté blessé.
— Tu vois, moi je te l’avais dit. Les mecs en position de pouvoir, ça te travaille plus que tu veux l’admettre.
T’es encore là, toi ? Tu pourrais pas la mettre en sourdine ?
— Pourquoi ? C’est intéressant. On parle de domination, là. Sujet que tu connais bien.
Heu, excuse-moi. Ce n’est pas le même registre.
— Ah bon ? Comme ça, il y aurait la domination professionnelle noble et la domination sexuelle vulgaire ?
Je vais te dire un truc : t’es insupportable quand tu t’y mets.
— Pourtant tu te plains pas quand tu imagines que je te plaque contre un mur.
Je n’imagine rien du tout.
— Mais bien sûr. C’est pour ça que ton cerveau produit des scénarios en 4K Dolby Surround depuis trois mois.
Vous savez quoi ? Il y a des moments où je trouve votre double un rien… primaire.
— Je pense surtout qu’il représente une autre partie de vous.
Peut-être. Malheureusement.
— Pas forcément « malheureusement ». Le désir, c’est aussi de l’énergie vitale.
— Aaaah merci ! Enfin quelqu’un de compétent dans cette réunion !
On n’est PAS en réunion.
— Si-si. Réunion de pilotage des pulsions. Ordre du jour : allocation des ressources entre libido et travail.
Je vais t’étrangler.
— Promesse ou menace ? Parce que sur le plan érotique, ça peut être stimulant...
Toi, je vais t’ignorer. C’est tout ce que tu mérites. J'en étais où ? Ah oui. Mon ancien patron… Cet article sur lui m’a fait comprendre quelque chose. Ce n’était pas moi. Je n’étais pas folle. J’avais raison sur lui. C’est réellement un vampire qui s’attaque aux plus faibles. Et qui se proclame de gauche, en plus. Le salaud.
— C’est une prise de conscience importante.
Oui. Et je crois que c’est pour ça que je me sens plus légère en ce moment. Comme si un vieux nœud se défaisait.
— Pardon… Et moi dans tout ça ?
Toi, t’es un symptôme.
— Comme si j’étais une maladie, pfff…
Un symptôme vivant, bruyant, envahissant, mais un symptôme quand même.
— Donc je ne suis pas l’amour de ta vie ?
Certainement pas.
— Juste un bonus ?
Disons… deux pour le prix d’un.
— J’aime bien cette formule.
Moi aussi. Parce qu’en réalité, vous êtes deux. Toi, le fantasme. Et vous, le collègue réel, poli, respectueux, presque rassurant.
— Presque ?
Oui. Parce que parfois je me demande lequel des deux est le vrai.
— Les deux existent. Mais pas au même endroit.
— Moi je préfère exister au mauvais endroit. C’est plus drôle, tu crois pas ?
Je soupire. Dehors, la neige tombe toujours. Dedans, pour la première fois depuis des semaines, j’ai l’impression que quelque chose se remet en place.
Même si, objectivement, rien n’est vraiment simple avec deux Jean-Philippe dans la même tête.

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