Dossier sensible

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Les enquêtes de Genre Humain

Comment la bourgeoisie monnaie la misère administrative

Enquête sur l’expropriation des droits sociaux par les marchands de solidarité

Publié le 10 février 2026

Marx-Attila Poutineau

Sur le papier, Solidarité Solutions (SS – entre Sécurité sociale et souvenirs historiques nettement moins reluisants) se pare des atours de la charité révolutionnaire : logo rouge et noir, promesses de « parcours simplifié vers vos droits » et rhétorique digne des meilleurs congrès militants. Mais derrière cette façade progressiste se cache une réalité beaucoup plus triviale : le néo-libéralisme ne recule devant rien, pas même devant la souffrance des masses, pourvu qu’elle soit rentable. Bienvenue dans le capitalisme compassionnel, où même votre désespoir a une valeur marchande.

L’Altruisme®, une invention plus rentable que le micro-ondes

SS se targue d’« accompagner les publics fragilisés », ces damnés de la dématérialisation administrative que l’État néolibéral a méthodiquement abandonnés. Vous êtes perdu dans les méandres de la CAF ? Pas de problème : pour 79,90€/h, un « conseiller en inclusion » vous aidera à remplir vos dossiers. Et plus votre situation est complexe, plus la facture grimpe. La gratuité ? Une légende urbaine, comme le SMIC à 2 000 € ou les patrons qui paient leurs impôts.

« Notre modèle n’est pas guidé par le profit, mais par l’impact social », assure la direction. Pourtant, l’entreprise a accompagné environ 1 200 bénéficiaires en 2025, pour une activité représentant près de 12 % du chiffre d’affaires global du groupe – un groupe structuré autour de plusieurs entités juridiques. Difficile, dans ces conditions, de parler d’activité marginale.

Le slogan de SS – « Une présence humaine dans un monde dématérialisé » – est lui-même un chef-d’œuvre de novlangue managériale. En pratique, il s’agit surtout d’une présence marchande dans un espace où l’État, après avoir réduit les services publics, laisse prospérer les entrepreneurs de la détresse. La solidarité devient un produit, et l'inaptitude administrative, un marché porteur. Du Zola revu et corrigé par Forbes.

« Sans eux je n’aurais jamais obtenu mes droits… mais j’ai dû emprunter à ma sœur pour payer », confie Nadia, 52 ans, ancienne bénéficiaire.

Gonzague Profiton, le Robin des Bois qui vole les pauvres pour donner aux actionnaires

À la tête de ce bel édifice, Gonzague Profiton, entrepreneur quinquagénaire au parcours « protéiforme » : ancien formateur, conseiller, ingénieur pédagogique, dirigeant de plusieurs structures, notre héros a su diversifier ses activités comme un bon portefeuille boursier. Sur les réseaux sociaux, il se présente comme un entrepreneur « engagé » (comprendre : « qui sait engager des stagiaires non payés »), généralement photographié bras croisés, regard tourné vers l’horizon – probablement celui de sa croissance annuelle.

Officiellement, ce patron proclame régulièrement son attachement aux politiques publiques d’inclusion et d’égalité des chances. Officieusement, il a compris avant tout le monde que la précarité n’est pas un problème à résoudre mais un marché à conquérir.

« Nous sommes là pour aider ceux que le système laisse au bord de la route », déclare-t-il dans une vidéo promotionnelle, aussi sincère qu’un pétrolier annonçant la fin prochaine des énergies fossiles. Mais quel système, camarade Gonzague ? Celui dont l’affaiblissement rend précisément votre activité possible ? Celui qui transforme des droits fondamentaux en prestations facturables ?

Son réseau d’entités juridiques – six selon nos informations – lui permet d’occuper simultanément plusieurs segments du marché social tout en diluant la lisibilité financière. Une stratégie classique d’optimisation entrepreneuriale, présentée comme innovation sociale, mais en réalité aussi opaque qu’un montage fiscal dans les îles Caïmans.

Une croissance « marginale »… comme la part des ouvriers dans les conseils d’administration

SS revendique une expansion rapide : +180 % de bénéficiaires accompagnés en deux ans, selon ses propres communications. Parallèlement, la direction affirme que l’activité demeure « non rentable » et secondaire. Une contradiction qui interroge.

Comment une activité déficitaire peut-elle croître aussi vite ? La réponse tient en partie dans le modèle économique : coûts de personnel compressés, cadence stakhanoviste (« l’urgence permanente », décrit une ancienne employée) et facturation directe auprès d’usagers dont la vulnérabilité limite la capacité de négociation. Autrement dit : externalisation des coûts sur les travailleurs et les bénéficiaires.

Et quand le profit gonfle, la morale se rétracte.

La « complémentarité » des approches, ou l’art de noyer le poisson

Face aux associations qui réalisent gratuitement des missions similaires, la direction de SS invoque une mystérieuse « complémentarité ». Traduction : pendant que le secteur bénévole colmate les brèches du système social, l’entreprise facture l’accès à ces mêmes droits.

« La frontière entre accompagnement social et prestation commerciale est mouvante », reconnaît-on en interne. Elle l’est en effet : elle avance au rythme de la marchandisation. Hier, les hôpitaux. Aujourd’hui, les démarches administratives. Demain, M. Profiton vendra des bouteilles d’oxygène aux asphyxiés.

Le projet : marchandiser la dignité

La singularité de ce capitalisme nouvelle génération n’est pas d’exploiter – il l’a toujours fait – mais de le faire en se proclamant du côté des masses spoliées. Une prouesse idéologique qui mériterait au moins une subvention européenne. Tout doit être marchandisé, même la résistance à la marchandisation.

Du côté des salariés, on parle d’épuisement. Soit l’exploitation du prolétariat jusqu’à la lie.

Du côté des clients, on parle d’espoir. Soit le dernier opium du peuple quand on lui a tout pris.

Du côté du dirigeant, on parle de « projet ». Soit l’horreur capitalistique repeinte en rose.

Conclusion : vers la dictature du prolétariat… ou du portefeuille ?

SS n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Le symptôme d’un système où tout se vend, même ce qui devrait être un droit. Où l’on vous fait payer pour accéder à ce que la société vous a déjà volé. Où la solidarité n’est plus un acte politique, mais un service premium, réservé à ceux qui peuvent se l’offrir. Où même la dignité se mérite.

La vraie question n’est pas de savoir si SS est une entreprise sociale ou commerciale. SS n’est pas une dérive, c’est la logique même du capitalisme. Quand l’État se retire, le marché avance. SS ne profite pas des failles du système. SS est le système.

En attendant, camarades, organisez-vous – ou, à défaut, préparez votre carte bancaire. Et souvenez-vous :

« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le socialisme, c’est le contraire. »

– Elena Ceausescu (ou peut-être un ancien salarié de SS, après avoir vu sa fiche de paie).

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