16. La cause de tous mes malheurs
Ce matin, je suis arrivée franchement à la bourre à la boîte. J’ai dû effectuer un passage express aux Achats pour récupérer des documents. Visiblement, pas d’acquisition de nouveaux meubles en vue ; pourtant quelques cas urgents mériteraient qu’on s’y penche. Mais foin de ce genre de considérations, j’avais dans la foulée quelques feuilles à dupliquer, et je suis repartie au petit trot vers la photocopieuse la plus proche.
Eh bien, bénies soient les photocopies. C’est ainsi que j’ai croisé la Bombe Thermonucléaire. Ze Jean-Philippe. Ça va finir par devenir une habitude : la première personne que je rencontre après la semaine de vacances d’hiver… Je suis passée à côté de lui, mettant deux secondes à le reconnaître (on me sort le mec de la cafétéria et je ne le reconnais plus !), le saluant d’un « Bonjour, comment va ? » et… réalisant qu’il était seul (kaïk !) et immobile (en train de consulter son portable). Oh. Je me suis donc arrêtée devant la porte de la salle-à-photocop’, me suis tournée vers lui, et là… Je lui ai sorti tout ce que j’aurais voulu lui dire récemment : la mort de ma mère (il n’en a rien à foutre, on est d’accord, mais voilà), la date à laquelle le jugement des Prud’hommes va être rendu (il a dit « le 19 » – il s’en est souvenu, il est trop chou) et l’article de Genre Humain sur mon ancien patron. Je lui ai raconté rapidement les nouvelles crapuleries de mon ex-employeur, me félicitant mentalement que je n’avais pas encore l’air trop décavée comme parfois en fin de semaine. Lundi, ça va : pas de traits tirés, pas de teint brouillé, pas de cernes. Autant avoir une conversation avec le DRH tant que j’ai encore figure humaine. Mais – est-ce un petit effet printanier ? Je peux désormais soutenir son regard sans flash incongru. Presque naturellement. Bombinette ?
J’ai regardé ma montre. Pas le temps de manger. Merde. Mais je n’avais pas faim.
Il s’est éloigné.
Bon Dieu, ai-je pensé une fois seule dans le couloir. Voilà ce que j’aurai dû lui répondre : « Non ça va pas Jean-Philippe, enfin je veux dire Monsieur, je me tape un méga-lumbago depuis deux jours et demi. J’ai mal comme si on m’avait pliée façon origami et c’est entièrement à cause de vous. Si j’ai eu une démarche de paralytique durant tout le week-end, c’est à cause de vous aussi. Que je vous explique. Ça fait trois mois que j’écris des histoires cochonnes (enfin, pas que) qui vous concernent au premier chef et que je les publie sur un site en ligne. Elles ont attiré l’attention d’un type à la lubricité sur le qui-vive, qui a tenu absolument à me rencontrer, et de fil en aiguille, je vais vous la faire courte, on en est venu à coucher ensemble – ce qui, me concernant, ne m’était pas arrivé depuis quelques années, aussi je pense que ça a fait travailler des muscles qui n’avaient plus l’habitude d’être sollicités, je veux dire en clair que j’ai les ischio-jambiers meurtris comme après une épreuve olympique (pourtant ce n’est pas faute de nager beaucoup – parce que je fais aussi de la natation, Jean-Philippe, notez-le quelque part) et le reste qui est douloureux aussi, mais enfin ça je ne me l’explique pas trop, mis à part le fait que je suis allée chercher une pizza samedi soir avec mon père chez qui j’étais en visite, et c’est en sortant de sa voiture, bing, que j’ai eu un début de mal au dos avec les vertèbres en torsades. Je ne vous raconte pas le dimanche que j’ai eu. Donc, s’il n’y avait pas eu des galipettes en duo vendredi, il n’y aurait pas eu le coinçage du samedi. Pour être honnête avec vous, j’avoue que j’ai passé la majeure partie de cette journée sur une mauvaise chaise à bricoler sur mon ordinateur (quand je vous dis que j’écris pas mal), d’où une station assise prolongée et les problèmes de la soirée et du lendemain. Il ne faut cependant pas perdre de vue l’essentiel, si vous me permettez. Si vous ne m’aviez pas fait un tel effet en octobre, il n’y aurait pas eu cette séance torride pour conclure ce mois de février. Je vous tiens donc personnellement responsable de mon mal de dos, Jean-Philippe. Vous êtes la cause de tout. Il y a même une certaine logique à ça. »

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