17. "Le DRH dans son Habitat Naturel : Un Documentaire Animalier É̶r̶o̶t̶i̶q̶u̶e̶"

4 minutes de lecture

(Ouverture sur une cafétéria d’entreprise, baignée d’une lumière fluorescente verdâtre. Bourdonnement d’un distributeur de café en panne.)

Voix off (ton solennel, presque scientifique) :

— Bienvenue dans les profondeurs méconnues de l’écosystème corporatif, où chaque recoin abrite des créatures aussi fascinantes qu’énigmatiques. Aujourd’hui, nous partons à la rencontre du DRHus corporatus, un spécimen rare, souvent craint, rarement compris. Notre équipe a passé trois mois en immersion pour capturer ces images… et ce que vous allez voir pourrait bien bouleverser tout ce que vous pensiez savoir sur la vie en entreprise.

— Ça sera mieux quand on aura les images qui vont avec, chef, parce que là on filme un peu pour rien.

— Un peu de patience, Deknappe. Regardez. Le voici, le DRHus corporatus, cet animal singulier et troublant. Il se trouve dans son biotope : la cafétéria, un territoire neutre où il chasse les bons petits plats… jusqu’à ce qu’un prédateur plus rusé ne fasse son apparition.

(Zoom sur Jean-Philippe T., DRH, assis seul à une table ronde où est posé un dossier intitulé Politique de télétravail – Version 17 (DRAFT). Il sirote un thé tiède, l’air serein mais sur le qui-vive.)

— La savane est très calme aujourd’hui. Ah non, qu’est-ce que c’est ? Prenez mes binoculaires, Deknappe.

— Je crois que c’est une Margarita Maxima, chef.

— Arrêtez de m’appeler « chef ».

— Bien, chef. N’empêche, vous vous la pétez grave, avec votre idée de documentaire. Il n’y a pas plus simple pour les commentaires ?

— Je vois déjà le produit fini, mon petit Deknappe, et j’ai déjà en tête tout le texte. Qui sera dit par un acteur de la Comédie-Française, parce qu’il faut bien ça. Croyez-moi, le DRHus corporatus vaut bien un reportage longue durée. Regardez notre spécimen, comme il se raidit instinctivement. Il sent l’approche du danger… ou peut-être d’une opportunité. La Margarita Maxima est une créature complexe. Elle observe, elle attend… Son sourire peut signifier bien des choses…

— Genre, on ne sait pas trop ce que ça cache.

— Ah. Le premier contact visuel. Moment crucial. Chez le DRHus corporatus, ce regard peut déclencher deux réactions : la fuite (rare, mais documentée) ou… l’engagement. (Un silence) Il se lève. Incroyable. Il se lève.

— Chef, il lui offre une chaise. C’est une parade nuptiale ?

— Pas exactement, Deknappe. Chez le DRHus corporatus, offrir un siège est avant tout un moyen de tester la réactivité de son interlocuteur. Si elle s’assoit, c’est qu’elle accepte les règles du jeu. Sinon… (Un silence) Nous aurons peut-être droit à un spectacle bien plus intéressant.

(Elle s’assoit. Il s’assoit. Sa cravate se coince. Il tire dessus, crispé.)

— Magnifique. Absolument magnifique. Situation de vulnérabilité. Notez comme il aligne son stylo : face au stress, il rétablit l’ordre.

— Vous pensez qu’il y aura accouplement ?

— Je ne sais pas. Ça m’a l’air mal parti.

— Pourtant c’est le printemps.

— Nous avons affaire à deux espèces différentes. On ne sait pas grand-chose de la Margarita Maxima. Le rituel du DRHus corporatus est quant à lui assez simple : il dénoue sa cravate en signe de reddition. Un spectacle rare et magnifique, où le mâle, habituellement si hiérarchique, se soumet entièrement aux lois de la nature… Voyons ce qu’il va faire.

— Curieux, ça. Ce sont pas des mâles alpha, les DRHus ?

— Pour votre info : on dit DRHi au pluriel. Un scénario, des scenarii, voyez… (Un silence) Je vais vous confier un secret, mon petit Deknappe : si j’ai eu l’idée du documentaire, c’est parce qu’il reste encore bien des choses à découvrir sur l’éthologie en entreprise. Concentrons-nous sur notre sujet et… Oh – incroyable !

— Quoi donc ?

— Regardez, Deknappe : ils se reniflent !

— Ben non, ils parlent vraiment boulot. (Un silence) Non mais... c’est ça, le clou du spectacle ? Ils devraient pas se sauter dessus ?

— Deknappe, mon ami, vous attendiez peut-être des étreintes passionnées ou des combats territoriaux. Mais la vraie magie de l’écosystème corporatif réside dans ces moments de tension subtile, où le pouvoir bascule l’espace d’un instant sans qu’un mot ne soit dit. Regardez-les : lui, qui tente désespérément de garder le contrôle, elle, qui savoure chaque seconde de son léger ascendant. C’est… c’est de la poésie pure.

— Bof, il se passe rien, vous voulez dire. J’étais pas venu pour ça, moi.

— Vous savez que c’est la vie, ça, Deknappe ! On ne peut pas préjuger des comportements animaux.

— Mouais. Elle est un rien frozen, votre Margarita.

— Ah ? Je vous sens déçu.

— Baaah ouais quand même un peu! !

— Quels rabat-joie, ces stagiaires. (Ton pompeux) Ainsi s’achève cette première observation du DRHus corporatus en interaction avec la Margarita Maxima. Une rencontre qui, bien que dépourvue de contact physique, aura sans doute des répercussions profondes sur l’équilibre de leur biotope commun. (Un silence) Une histoire qui aurait pu être faite de prédation, de soumission et de biologie pure, mais qui débouche sur des bavardages.

(Générique de fin, avec musique épique, coupée net par le bip d’une photocopieuse en panne.)

— Franchement, chef, la prochaine fois, on fait un docu sur les commerciaux. Au moins, eux, ils se battent pour des trucs concrets. Comme des commissions.

(Fondu au noir. Texte : À suivre… peut-être.)

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 8 versions.

Vous aimez lire Grande Marguerite ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0