Une parenthèse

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Il m’avait donné rendez-vous dans un café de Wasquehal qu’il connaissait.

Un endroit pratique, sans charme particulier – ce qui m’arrangeait.

Je n’étais pas encore orpheline.

J’avais momentanément laissé mon père et les visites à l’hôpital. J’étais revenue dans la métropole lilloise avec cette impression de temps suspendu : des jours qui ne servaient à rien, sinon à attendre. Attendre quoi, je le savais déjà – mais je n’allais certainement pas rester enfermée chez moi.

Mes amies étaient occupées. C’était la fin de l’année, l’époque des agendas pleins, des familles recomposées, des enfants qui reviennent. Nathalie recevait les siens. Mes anciennes collègues étaient ailleurs, loin, dans d’autres villes, dans d’autres vies. Je n’avais personne à appeler sans me sentir de trop.

Alors j’avais accepté.

Je m’étais dit : une heure, peut-être deux. Une parenthèse.

Pour la première fois, je rencontrais un lecteur.

Quelqu’un qui connaissait déjà le plus évident de mes défauts, qu’il avait pointé dans notre correspondance. C’était plus simple ainsi. Il n’y aurait pas trop à expliquer. Mes comportements sont comme des circuits imprimés depuis longtemps – une image qui devait lui parler à lui, l’informaticien. Je n’attendais rien. Je ne me posais même pas la question s’il allait me plaire ou non, je voulais me montrer telle que je suis, pour casser les idées qu’il pouvait se faire à mon sujet. Mes textes ne sont pas moi – ou pas tout à fait.

La nuit précoce de décembre était déjà tombée sans qu’il ne fût vraiment tard.

Il est arrivé à l’heure. Peut-être même un peu en avance.

Taille moyenne, fines lunettes, l’air encore juvénile.

Quelqu’un d’installé, ça se voyait tout de suite : une façon de s’asseoir, de regarder autour de soi comme si tout était déjà à sa place.

Dans une vie installée, lui.

Il m’a demandé des nouvelles de ma mère, mais très vite, la conversation a dévié sur l’écriture – pour moi, une façon de tenir dans ce contexte si particulier.

L’atmosphère s’est détendue.

C’était notre point commun le plus évident, le plus sûr. Je savais qu’il aimait mes textes, c’était notre point de rencontre. Les siens étaient plus bruts. Chez lui, j’ai compris que les activités littéraires étaient nouvelles – comme quelque chose qu’on ajoute, un défi à relever. Il parlait de progression, de régularité, de projets.

Je l’écoutais.

Pour moi, ce n’était pas du tout la même chose.

Je n’ai pas commencé à écrire, un jour, pour voir. J’ai toujours écrit. Pour garder une trace de ce qui me passe par la tête. Quand je m’ennuie. Quand ça ne va pas. Quand ça va mal, surtout. Les textes les plus drôles viennent de là – d’un endroit qui ne l’est pas du tout.

Écrire, ce n’est pas une activité : c’est une manière de ne pas disparaître. Sinon, que restera-t-il de moi ?

Écrire était aussi depuis plusieurs semaines une manière de me sauver de la déflagration qui guettait. Publier en ligne me donnait un but, représentait une ouverture, un rendez-vous régulier pour adoucir le quotidien. J’avais commencé à mettre en ligne un roman écrit pendant le confinement de 2020. Et puis je m’étais mise à délirer sur l’intrigant DRH de mon entreprise, entre crises de rires et crises de manque, pour l’éloigner mais aussi le garder près de moi – le conflit impossible à résoudre.

La transition était toute trouvée.

Très vite, j’ai parlé du travail. Pas seulement de l’année chaotique qui s’achevait, mais aussi de cette façon qu’il a parfois d’isoler plutôt que de créer des liens. Des missions mal payées, des périodes creuses, de la sensation d’être toujours en décalage. De la procédure aux Prud’hommes entamée depuis presque quatre ans. Une vraie traversée en solitaire, oui – c’est l’expression qui m’est venue. J’ai évoqué la désolidarisation des collègues quand tout s’était délité : l’un, qui ne croyait pas en la justice des hommes, l’autre, préretraité et immobile, la troisième, me tenant pour une fauteuse de troubles.

Le travail peut défaire un être, lentement, méthodiquement, en le séparant des autres et de lui-même.

Je me suis demandé ce qu’il comprenait.

Lui, le patron.

J’ai parlé aussi de ce sentiment diffus qui s’installe quand rien ne tient vraiment – ce que j’appelle la « honte sociale ». Une honte sans faute précise, sans événement spectaculaire, mais qui s’infiltre partout. Ne pas être à sa place, celle qu’on visait après les études. Avoir été une travailleuse pauvre dans une ville de riches, enveloppée dans l’indifférence cotonneuse de ceux qui ne manquent de rien. Pas de malveillance ni même de jugement. Juste être au monde parmi ceux dont le salaire ne sert pas uniquement à manger et dormir.

J’ai mentionné encore une fois Jean-Philippe, le long entretien de la semaine précédente où nous avions abordé tout cela. J’ai demandé à mon interlocuteur, presque pour voir, s’il n’avait pas fait des recherches. S’il n’avait pas voulu savoir à quoi ressemblait ce fameux DRH.

Il m’a répondu que non. Que ça ne l’intéressait pas. Qu’il était venu pour me voir, moi.

À son sourire, à la façon dont il restait là, je sentais bien que ça pouvait aller plus loin.

Malgré la gravité des sujets, j’avais la répartie facile. Je donnais des coups de griffe.

Il était attentif, riait souvent. Tes textes sont tout toi.

Il avait cette manière d’écouter qui donne l’impression qu’on peut continuer. Il évoquait ses grands enfants, ses voyages passés, sa musique, sa vie qui avait l’air tranquille, linéaire. Quelque chose de tenu.

Je n’étais pas troublée. Sous mes plaisanteries, la tristesse affleurait un peu trop.

À sa vie familiale, j’opposais ma solitude. Me sont venus à l’esprit les paroles qui me blessent le plus chez la psychologue que je consulte, sa façon d’employer l’expression « vous n’avez jamais été choisie ». Ces mots m’abîment, mais sonnent tellement vrai. Cette impression tenace de n’exister pour personne.

— Mais moi, je te regarde.

J’ai à peine relevé. J’ai laissé filtrer un peu de mon amertume à n’avoir jamais été en couple. J’ai très peu partagé avec les hommes, je suis toujours tombée sur des pneus crevés – ou des hommes mariés. J’ai évoqué Simon dont la seule qualité est d’être un ex. Quelle ironie.

Il a dit quelque chose comme :

— Tu sais, la vie de couple, ce n’est pas toujours facile… Regarde le nombre de femmes victimes de violences conjugales, les divorces…

Mais je sais.

Je les ai entendues cent fois, ces phrases. Peut-être deux cents. Elles glissent, elles ne s’accrochent nulle part.

Parce que ce n’est pas le sujet.

Avant de me parler de la qualité de l’eau, j’aurais voulu pouvoir boire.

J’ai tenté de lui faire comprendre. Il s’est excusé.

Pas de malaise. Pas vraiment.

Cette distance qui revenait cependant, même là. Comme si quelque chose en moi restait légèrement en retrait, en observation.

Nous avons parlé aussi des applications de rencontre. Très brièvement. J’ai dit que ça n’avait pas marché, que je n’avais plus envie d’en entendre parler. Je n’ai pas détaillé – ni le dégoût, ni la fatigue, ni les années passées à essayer sans vraiment essayer.

Il a laissé tomber le sujet.

Il m’a parlé de mon charme. Il a évité le mot “beauté”. Il a bien fait.

J’ai mis deux mois avant de me décider à le revoir.

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