Chapitre 7 : Trop près
Dès que je passe le portail du collège, je le sens.
Un truc est différent.
Les rires sont les mêmes. Les couloirs sentent toujours le désinfectant et les frites froides.
Mais il y a un regard. Posé sur moi. Insistant.
Je tourne légèrement la tête. Et je le vois.
Anthony.
Le mec de troisième.
Le genre d’élève que tout le monde connaît. Beau, populaire, inaccessible.
Et là, il me regarde. Comme si j’étais une personne. Pas une rumeur. Pas une blague.
Je baisse les yeux. Je continue de marcher.
Mais à peine dix pas plus tard, il s’approche.
— Salut, dit-il, avec ce ton calme et un sourire un peu trop doux pour être honnête.
Je le fixe un instant, les bras croisés.
Qu’est-ce qu’il me veut ?
Je ne lui ai jamais parlé. Même pas regardé.
— Tu t’appelles Belle, c’est ça ?
— Non, en fait, c’est Lucifer. Mais tout le monde fait l’erreur, je réponds sèchement.
Il rit, un peu surpris.
— Ok, ok. Bien vu. Je voulais juste te dire que… j’aime bien ton style. Enfin… ton côté discret.
— T’as perdu à pierre-papier-ciseaux avec tes potes ou quoi ?
Il reste planté là, un peu déstabilisé.
Mais il ne se démonte pas.
— Non, j’te jure. Je voulais juste apprendre à te connaître.
— Mauvaise pioche, Anthony. Je suis pas un exercice de sociologie.
Et avant qu’il ait le temps de répliquer, la cloche sonne.
Je le plante là. Je rentre en cours sans me retourner.
À la récré, je vais dans mon coin habituel.
Contre le mur, près du vieux distributeur de boissons HS.
Personne ne vient là. C’est pour ça que j’y vais.
Mais aujourd’hui, rien ne se passe comme prévu.
Il est là.
Encore.
Anthony.
Il ne me parle pas.
Mais il est trop près.
Il traîne dans mon coin. Il fait mine de regarder son téléphone, ou de parler à des potes. Mais ses yeux reviennent toujours vers moi.
J’ignore.
Comme si je ne le voyais pas.
Comme si rien ne m’atteignait.
Mais à l’intérieur, ça m’énerve.
Qu’est-ce qu’il cherche ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ?
La journée passe, lentement.
À la sortie, j’essaye de filer. Vite.
Je dois aller chercher Simon, puis Marin. J’ai pas le temps pour ses jeux.
Mais avant que je puisse franchir le portail, une main effleure mon bras.
— Attends, Belle. Juste deux secondes.
Je me retourne. Il est là. Encore.
— J’ai pas le temps.
— Deux secondes, promis.
— J’ai pas deux secondes.
— Tu peux pas juste me—
— Non, je peux pas.
Je me détache de lui et pars.
Je ne me retourne pas.
Je ne cours pas, mais j’ai envie.
J’arrive chez moi. J’ouvre la porte. Et je sens qu’il est là.
Je me retourne.
Et je le vois.
Anthony.
Sur le trottoir, à quelques mètres. Essoufflé. Figé.
Il regarde la maison.
Ma réalité.
La façade abîmée, les volets cassés, les jouets dans l’entrée, les sacs de courses vides renversés.
Et surtout, ma mère, perchée sur des talons trop hauts, robe moulante, sac griffé à l’épaule.
Elle descend les escaliers sans même me jeter un regard.
Juste un :
— Je sors. J’ai pas le temps. Tu gères.
Et elle claque la porte.
Sans me voir. Sans voir Anthony.
Comme si on n’existait pas.
Je reste là un moment, à souffler.
Puis j’ouvre la porte, et je rentre.
La maison est sens dessus dessous.
Je range, automatiquement. Je nettoie la table. Je ramasse les jouets.
Puis je file à la cuisine.
Je sors les ingrédients. Beurre, chocolat, œufs, farine.
Je prépare le goûter. Comme tous les jours.
Et malgré moi, je pense à lui.
Qu’est-ce qu’il a vu ?
Et surtout… qu’est-ce qu’il va faire avec ça ?

Annotations