Chapitre 8 : Le poids du vrai
Je la vois sortir de chez elle, sac sur l’épaule, tête baissée.
Elle marche vite, comme si le trottoir brûlait sous ses pieds.
Je suis là, planté à quelques mètres, encore secoué par ce que j’ai vu chez elle.
Le désordre, le silence, sa mère qui sort comme une starlette sans un regard, elle qui range tout comme une adulte alors qu’elle n’a que quatorze ans…
Et maintenant elle part.
Je la suis.
Pas discrètement. Pas avec un plan.
Je la suis parce que je veux comprendre.
— Hé, Belle, tu m’ignores ?
Pas de réponse.
— J’ai pas eu l’occasion de m’excuser tout à l’heure.
Toujours rien. Elle avance.
Ses pas sont rapides. Déterminés.
Je continue.
— T’as une cadence de militaire, sérieux. Tu vas où comme ça ?
Pas un mot.
Je tente une autre approche, plus légère :
— Tu sais, j’ai réfléchi à un truc… si tu souriais plus souvent, je suis sûr que tu pourrais déclencher des émeutes.
Elle se retourne, lentement, et me regarde avec des yeux glacials.
— C’est ça, continue. Peut-être qu’en insistant, tu finiras par t’épuiser avant moi.
Je souris, malgré tout.
Même ses piques sont classes.
Mais dans ma tête, ça tourne en boucle :
Le bazar dans sa maison.
La solitude.
Son regard vide.
La façon dont elle a coupé le gâteau en silence.
Je suis honteux.
Ce "défi", cette bêtise que j’ai acceptée devant les gars…
Je m’en veux.
J’ai été con. Arrogant. Aveugle.
Et maintenant, je suis là, suivant une fille que je ne mérite pas de regarder, mais que j’ai besoin de comprendre.
Soudain, elle tourne à l’angle d’une rue.
Je m’arrête un instant, surpris. C’est pas le chemin du collège. Ni celui de chez elle.
Je la vois s’arrêter devant un portail. Elle attend.
Je m’approche doucement, en silence.
Une crèche.
Elle se penche un peu et fait un geste de la main.
Un petit garçon sort en trottinant maladroitement, un grand sourire sur le visage.
— Siiiiiimon ! s’écrie-t-il en babillant.
Et là, elle s’accroupit, ouvre les bras, et il se jette contre elle.
Elle le soulève avec douceur, lui murmure quelque chose à l’oreille.
Il rit.
Je reste figé.
C’est son petit frère.
C’est pour ça qu’elle était pressée. Pour ça qu’elle ne traîne jamais.
Et elle ne s’arrête pas là. Elle continue à marcher, Simon dans les bras.
Je la suis toujours, sans oser parler.
Et je remarque qu’on ne va pas vers sa maison.
Elle tourne dans une autre rue, puis s’arrête une deuxième fois, devant l’école primaire.
Encore ?
Encore un ?
Un autre petit garçon sort en courant :
— Beeeelle !
Il lui saute presque dessus. Elle éclate de rire — un vrai rire, que je n’avais jamais entendu.
Et il commence à parler. Et parler. Et parler encore.
— Aujourd’hui on a fait un exercice trop nul, mais j’ai eu un bon point. Et tu sais quoi ? Y’a un mec bizarre qui a éternué genre TROIS FOIS ! Et...
Je suis là, derrière, à regarder la scène.
Et je me sens tout petit.
Elle gère les deux comme une grande sœur et une maman à la fois.
Et moi, je… moi je pensais qu’elle était juste "bizarre", "fermée", "froide".
Mais maintenant, je sais.
Je sais pourquoi elle est fatiguée en arrivant le matin.
Pourquoi elle ne parle à personne.
Pourquoi elle est sur la défensive tout le temps.
Elle est en train de survivre dans un monde qui ne lui laisse aucune pause.
Et puis, le petit garçon se retourne vers moi, me pointe du doigt :
— Hé ! T’es qui, toi ? Pourquoi tu nous suis ? T’es un voleur ? Un kidnappeur ?
Je souris, pris de court.
— Non… je suis… je suis Spiderman.
— Hein ?! Le vrai ?
— Promis. Je surveille les gens spéciaux. Et votre famille… est très spéciale.
Il me regarde avec des yeux ronds. Puis saute en l’air :
— Trop coooool !
Belle se retourne vers moi. Je m’attends à ce qu’elle me fusille du regard.
Mais elle ne dit rien. Elle continue à marcher.
On arrive devant sa maison.
Les deux petits sautent de ses bras et courent vers la porte en riant.
— GÂTEAUUUUUU ! crie le plus petit.
Belle ouvre.
Je reste dehors.
Elle pose ses affaires. Enfile un tablier.
Elle sert le gâteau qu’elle avait préparé avant de sortir.
Et pendant qu’elle coupe les parts, que les petits s’installent en rigolant, que le chocolat fond doucement dans les assiettes, je la regarde.
Et je me dis que je n’ai jamais vu une fille aussi forte.
Jamais.

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